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Grand Prix Littéraire Du Bénin 2021 : Intégralité du grand oral de Jérôme Tossavi

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON
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Lauréat du Grand Prix littéraire du Bénin en 2020‚ Jérôme Tossavi a assuré le grand oral‚ vendredi 17 décembre dernier lors de la cérémonie de délibération et remise du Prix au gagnant de la 3ème édition‚ tenue au palais des congrès de Cotonou. Dans un texte empreint d’humour et de douce satire l’auteur dramatique offre une peinture réaliste des maux du livre au Bénin et des perspectives. Intégralité du texte. 

 

Il y a un bonheur fou à être de ce pays ; à partager le même nombril avec ses hommes et femmes qu’on côtoie au quotidien. L’histoire qu’ils nous racontent, c’est l’histoire qu’on vous raconte. La parole qu’ils nous disent, c’est la même que je vous dire actuellement. Qu’un pays qui a si tant soif de ses hommes et de ses femmes, tant soif de l’histoire que portent les gens qu’il engendre mérite la plus grande bibliothèque du monde. Quelle bibliothèque pourra dépasser la nôtre si l’histoire de nos hommes et de nos femmes cesse d’errer dans la bouche du kpanlingan pour devenir parole éternelle que seul le livre peut préserver aux générations futures ? Je n’invente rien. Dire, c’est bien. Ecrire, c’est encore mieux. Quelle bibliothèque pourra dépasser la nôtre si nous nous mettons à éventrer la feuille blanche pour y loger nos dernières salives qu’aucun vent ne peut emporter ?

Il y a un bonheur fou à être de ce pays, à lire et à écouter ce que mes yeux ces dix dernières années ont lu, ce que mes oreilles ces quinze dernières années ont entendu. L’histoire de nos hommes et de nos femmes. Quel bonheur dépassera celui-ci par exemple ? Etre présent devant vous ce soir pour vous dire ce que je suis en train de dire actuellement. Les merveilles de ce monde. L’histoire des hommes et des femmes que vous êtes et que je suis. Quelle voix aurai-je à dire ce que je suis en train de vous dire si je n’appartenais pas à ce pays d’hommes et de femmes portés par le même rythme qui bat dans nos cœurs ? C’est le bonheur d’être en face de vous ce soir pour dire les choses sublimes de la vie qui compte. Le bonheur de dire la littérature de ce pays.

Ce soir je ne vais pas répéter ce qu’éloquemment mes prédécesseurs avaient prononcé sur cette même agora dans cette même posture de diseurs de choses inouïes. Quel mot dépassera celui d’Habib Dakpogan qui nous invitait à écrire pour ne pas mourir, écrire pour soigner nos rides que tant de chagrins ont pondu sur nos visages ? Quelle éloquence celle de Sèdjro Houansou qui compare la plume à toutes les vagues du monde ? De ses coulées et de ses cratères naissent des hommes parfaitement debout qui font le gueux pour dire que quand le monde finira, le livre restera.
Et quand on a fini d’écouter ces deux orateurs, qu’attend-on d’un troisième si ce n’est le silence qu’exige la sagesse de ne point répéter en public ce que tout le monde sait déjà ?

Les lauréats de la 3e édition

Ce que tout le monde savait déjà, c’est que le livre était suffisamment malade et pour le soigner, il fallait que viennent à la hâte ces gens qui sont assis devant moi et qui portent le livre comme le monde porte l’œuf que la terre désire. Oui, fallait que viennent à nous et à la hâte ces hommes en blouse qui sortent à coups de bistouris le livre de l’euthanasie. Un écrivain, ce qu’il était avant que ne viennent à nous ces hommes en cagoules me demandez-vous ? Eh ben, il était un porteur de palanquin suffisamment misérable pour ne pas trouver facilement les misères du monde qu’il sait narrer dans ses écrits qui n’intéressent que son père et sa mère. L’écrivain était une grosse merde de la société. Quelqu’un qui est bon dans la rédaction des faire-part pour les obsèques. Quelqu’un qui est allé à l’école au lieu d’apprendre un métier. L’écrivain était un épouvantail placé au milieu du champ de fonio pour faire valser les oiseaux migrateurs. Il écrit pour ne pas être lu. Il est lu pour être combattu. Il est combattu pour ne pas exister. Et les rares qui ont osé exister portent encore les cicatrices de leur témérité. Outrés, ils ont fini par écrire nos frissons pour l’Ailleurs qui nous connait mieux que nous-mêmes en lisant ce que nos mains ont rejeté.

Et depuis que ce vent a pris siège ici balayant de nos visages la poussière qui nous prédestinait à la cécité, je me refuse désormais de dire cette colère. De dire qu’un pays parfaitement estropié parce que parfaitement ignorant ne peut prétendre à la vie sans une dose de livres qui se révèlent aux savants. Qu’un pays qui élève sur un tas d’ordure sa bibliothèque nationale ne peut aspirer qu’à une littérature de tas d’ordure. Et qu’une littérature de tas d’ordure produit des écrivains circonstanciels allaités aux mamelles d’une muse qui peine à démarrer et qu’on force à hisser. Un écrivain n’écrit pas aux sons comme un gendarme exécutant platement les consignes d’un haut commandement au prix de sa vie. Un écrivain écrit c’est-à-dire élève sa part d’humanité au-dessus du marché.

Depuis que je les vois faire, ces gens qui sont assis devant moi, je me refuse de dire cette colère. De dire qu’un pays qui n’a pas d’imprimerie nationale, comment peut-il avoir une littérature nationale au sens où l’entend le Professeur Adrien Huannou pour qui toute chose dépossédée de la fibre patriotique tangue et meurt. Je me refuse de dire cette colère. De dire qu’un pays dont la chaîne nationale réserve peu de places aux livres et aux hommes qui les procréent, comment peut-il faire aimer la littérature aux enfants qui naissent chez lui ? Je me refuse de dire cette colère. De dire qu’un pays qui compte dans ses feux tricolores autant de livres falsifiés que de créateurs littéraires mourants, croulants ne peut avoir une littérature sérieuse.
Mais depuis que je les vois faire, ces gens qui sont assis devant moi, je ne dis plus ces choses.

Ce que je dirai par contre ce soir et que peu de gens savent de notre littérature, c’est la beauté des textes qui la peuplent. C’est la main du potier qui polit l’argile pour sortir de sa sueur la forme juste de la pensée. Parce que c’est malhonnête de parler de la littérature béninoise sans la connaître. Combien d’auteurs béninois avons-nous lu sincèrement ces six derniers mois ? La réponse cimentera le sort réservé à cette littérature qui balance au gré du vent faute d’un lectorat qui est partout sauf ici. Pour qui écrivons-nous ? L’ami écrivain Daté dira qu’on n’écrit pour personne. Qu’écrire, c’est se faire plaisir. Et c’est tout.

Voilà pourquoi ce soir je ne dirai rien d’autre que la beauté des textes qui nous parviennent. De la main du potier qui polit l’argile de sa sueur pour élire des héros qui nous ressemblent, je dirai qu’il y a littérature. Au propre comme au figuré. Vous n’avez qu’à lire les voix précédentes comme Florent Couao-Zotti, Camille Amouro, Kakpo Mahougnon, Louis-Mesmin Glèlè, José Pliya, Apollinaire Agbazahou pour ne citer que ceux-là et les nouvelles voix comme Okri Tossou Pascal, Daté Atavito Barnabé-Akayi, Habib Dakpogan, Carmen Toudonou, Esther Doko, Djamile Mama Gao Djamile etc. pour se rendre compte que la littérature d’ici n’a pas fini d’exister. Qui n’attend que vous pour la hisser au sommet de l’Himalaya. Parce que quand vous ne la lisez pas, elle plie sa natte pour aller s’extasier ailleurs d’où elle viendra juger les vivants et les morts et son règne n’aura pas de fin.

Combien de fois ne suis-je pas sorti en larmes des œuvres de Daté et d’Habib totalement déboussolé par les personnages que donnent à voir ces prosateurs de type nouveau ? Moi qui croyais que la fiction s’arrêtait aux pieds d’Ahouna et d’Anatou, de Monsieur Chadas et de Virginie, de Doguicimi et du Prince Tofa, quel ne fut mon bonheur de tomber sur Femmes d’Okri Tossou Pascal dont la tempête ravage mon âme. Mon Dieu ! L’héroïne Tayé qu’il a créé de ses mains se révèle à moi comme la Sainte Patronne de toutes les femmes violées au monde. Que dira-t-on de Boki et de Dro qu’un certain Yves Dakoudi (nouvelle voix de cette littérature) sort d’une forêt caverneuse pour nous parler des insomnies qui déchirent son monde ? Voilà ce que je tiens à vous dire ce soir après tout ce qui a été dit avant mon entrée sur cette scène.

Les choses qui ne se disent nulle part qu’ici. Les choses d’ici. Les choses de la vie. De la vie qui commence et qui peine à finir. De la vie d’ici. De la vie d’ailleurs. De chacune de nos vies que le destin trace implacablement dans nos paumes de mains de plus en plus saturées. Vivre, c’est être ici en ce moment à célébrer tous les frissons qui irradient nos vies et que nous donnent à voir un devin caché dans les livres. Le livre, qu’est-ce que c’est, demande le petit enfant. Il est le dernier souffle du monde. Le monde qui vagit et qui s’écroule. Le monde qui se tord de douleur. Le monde qui fléchit et qui n’est plus monde. Le monde de l’infiniment petit et de l’infiniment grand. Le monde caché en toi. Le monde caché en moi.

Heureux sommes-nous donc d’être ici en ce moment pour porter aux firmaments les frissons terrestres, aériens et souterrains qu’écrivent ces hommes et femmes sortis de la matrice de la terre qui engendrent la pensée en accouchant l’humanité. Les lettres qu’ils utilisent, demandez-vous ? Les mêmes que nous enseignent les alphabets du monde. Les mêmes tétés dans les mamelles de Savè, récoltés dans les chutes de Tanéka.

Il y a un bonheur à être filles et fils d’ici, à écouter tous les matins la mer entonnée l’éternel hymne de notre nombril qui nous rattache à la terre. Le bonheur fou qu’il y a à exister dans ce pays, c’est déjà celui-ci : voir le livre s’étioler dans les cieux pour une ascension céleste. Le bonheur qu’il y a à exister ici, ce sont ces milliers de pages que mes yeux n’ont de cesse de lire. Et au travers de ces pages, ce n’est plus une histoire d’hommes et de femmes ; du bien et du mal ; du jour et de la nuit ; du noir et du blanc que nous lisons. Mais une pléiade de sueurs et de lueurs de ceux qui marchent pour ne pas éteindre le soleil, des piroguiers qui battent le Nokoue par leur chant incessant. Ce que nous lisons ce n’est plus une fiction des choses éphémères, ces choses qui nous pourfendent l’esprit et nous pénètrent le pore pour s’incruster dans notre fort intérieur. Ce que nous lisons, c’est l’humanité.

D’ailleurs le bonheur qu’il y a à exister dans ce pays, c’est bien évidemment celui-ci : exister par le simple fait de la littérature.
Je vous remercie !

 

Jérôme Tossavi

Auteur dramatique,

bibliothécaire à l’Institut Français du Bénin.

17 décembre au Palais des congrès de Cotonou

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