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Régis Hounkpè, analyste géopolitique : « Le Mali a besoin de la couverture institutionnelle et politique de la Minusma »

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON
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Pourquoi la plupart des missions de paix des Nations unies, où qu’elles soient en Afrique, finissent toujours par des côtes peu populaires ? Telle est la question que décrypte dans cet entretien Régis Hounkpè, analyste géopolitique, fondateur et directeur exécutif d’InterGlobe conseils. Cas d’école : la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) en difficulté depuis l’avènement au pouvoir des autorités de Transition. Va-t-on assister à son requiem ? « La Minusma a son utilité dans ce contexte de crise multidimensionnelle au Mali », soutient le politiste qui observe que les États pourraient avoir besoin un jour de recourir « au multilatéralisme d’action par le biais des missions onusiennes ». Toutefois, Régis Hounkpè ne « souhaite pas avoir de missions des Nations unies de la paix en Afrique », et pour cela, il exhorte à la bonne gouvernance et le développement économique au service des peuples.

 

Propos recueillis par @Arnauld KASSOUIN (Coll.)

Bénin Intelligent : Quelle est la vraie mission de la Minusma au Mali ?

Régis Hounkpè, analyste géopolitique : La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (Minusma) a été créée pour accompagner ce pays ouest-africain vers la paix, la sécurité, la reconquête de sa souveraineté et de son intégrité territoriale.

Cette opération de maintien de la paix au Mali, adoptée le 25 avril 2013, est intervenue suite aux terribles conflits armés entre des rebellions Touaregs, des groupes armés terroristes contre l’État central malien qui avait toutes les peines du monde à contenir la progression de ce péril vers Bamako. Bien sûr, nous pouvons distinguer la guerre du Mali et celle du Sahel dont nous savions tous qu’elle est l’une des conséquences de la déstabilisation de la Libye.

Finalement, cette mission onusienne est restée plus de neuf ans et la situation politico-sécuritaire du pays n’a pas évolué, autant pour des raisons exogènes et endogènes au Mali.

 

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Quel bilan peut-on faire de la présence de la Minusma après 9 ans sur le sol malien ?

J’ai plutôt tendance à penser que ces opérations n’ont pas vocation à s’attarder et durer dans les pays en situation de crise et de guerre comme au Mali. Bientôt dix ans au Mali mais ce n’est pas la plus longue des opérations onusiennes : nous avons celle qui date de 1948 dans les Territoires palestiniens ou celle sur le Sahara occidental en avril 1991.

Ne soyons pas lapidaires ! La Minusma a son utilité dans ce contexte de crise multidimensionnelle au Mali. Qu’aurait-on dit s’il n’y avait pas eu cette opération à Bamako et dans le pays ?

Tout n’est pas parfait, parfois même, les critiques sont justifiées mais il faut comprendre que le Mali n’est pas encore devenu un pays paisible et en sécurité. Il faut juste poursuivre le dialogue entre la Minusma, les pays contributeurs à cette opération et les autorités de la Transition.

Le ministre Abdoulaye Diop, dont le sens diplomatique est aiguisé, ne dit pas à la Minusma de « plier bagages » mais travaille à un consensus sur la base d’échanges de haut-niveau et évidemment de la revue stratégique de la mission à la demande des donneurs d’ordre multilatéraux et onusiens qu’est le Conseil de sécurité.

L’ouverture ce 1er août de la réunion de niveau décisionnel sur les aspects-clés de l’Accord de paix en présence du premier ministre malien de la Transition Choguel Maïga est un signe encourageant pour les deux parties.

«Finalement, cette mission onusienne est restée plus de neuf ans et la situation politico-sécuritaire du pays n’a pas évolué, autant pour des raisons exogènes et endogènes au Mali.»

Comment comprendre qu’en dépit de la présence de plus de 15 000 casques bleus et des milliers de soldats de la Force armée malienne (Fama), des massacres visant les populations civiles se poursuivent toujours dans le nord du Mali ?

C’est justement le nœud de l’histoire conflictuelle entre le Mali et les internationaux. Le continuum des meurtres, des violations des droits de l’homme, des massacres des populations civiles comme vous le rappelez, et évidemment le décès des 321 soldats de la mission onusienne ne cesse d’enfler.

C’est incompréhensible et cela rappelle l’urgence de meilleures coordinations entre les Fama et les casques bleus.

 

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Êtes-vous pour l’idée selon laquelle l’expulsion du porte-parole de la Minusma serait une stratégie pour pousser les casques bleus à quitter le Mali ?

Votre question est pertinente dans la mesure où plusieurs dispositifs internationaux et continentaux à l’œuvre de la paix et de la stabilisation du pays se sont retrouvés en désaccord avec les autorités militaires du pays, du fait de leur nature, de leur stratégie internationale et même de leurs ambitions.

La Minusma n’a pas échappé à ce vent de discrédit, même sur sa légitimité à demeurer au Mali dans un contexte politico-sécuritaire très tendu avec la Cedeao, la France et maintenant avec l’Onu.

L’expulsion du porte-parole, dans le sillage de l’affaire dite des 49 militaires ivoiriens est symptomatique d’un divorce qui pourrait être évité dans l’intérêt des deux parties.

Le Mali a besoin de la couverture institutionnelle et politique de la Minusma. Et cette dernière doit redoubler d’effort et de travail concret sur le terrain pour montrer son indispensable présence, non pas uniquement pour la stabilité du Mali, mais également du Sahel et de l’Afrique subsaharienne.

Qu’est-ce qui expliquerait le fait que la plupart des missions de paix, d’où qu’elles soient en Afrique, finissent toujours par des côtes peu populaires ?

C’est essentiellement dû à une déconnexion entre la compréhension et l’adhésion des opinions publiques qui sont devenues de plus en plus des forces de décision politique et citoyenne.

Le rôle des missions qui durent un peu trop longtemps, aux résultats mitigés voire absents sont dus parfois à des accusations ayant trait à la colonisation.

Dans certains pays, les missions de l’Onu se sont rendues coupables d’atrocités, de viols et de violations des droits de l’homme. De même, certains gouvernements incapables et incompétents instrumentalisent la présence des missions à des fins politiciennes dès qu’ils sont en difficulté.

Cela rend justement ces missions impopulaires et c’est le lieu pour elles de recréer du lien et de la concertation avec les populations, surtout en accord avec les pouvoirs en place.

Êtes-vous pour la refondation des missions des Nations unies en Afrique pour la paix ou pour leur suppression ?

Il y a un véritable sujet d’adaptation mais j’ai plutôt envie de répondre que je ne souhaite pas avoir de missions des Nations unies de la paix en Afrique. Car, cela suppose et préfigure au moins deux, trois choses : l’imminence d’un conflit ou d’une guerre, l’incapacité structurelle du pays à faire face et la perpétuation d’une force dans des délais que nous ne maîtrisons pas.

Mais restons pragmatiques. Les conflits font partie de la vie socio-politique et sécuritaire de tous les pays en Afrique et dans le monde. Il y aura toujours cette nécessité de recours au multilatéralisme d’action par le biais des missions onusiennes.

Le sujet est donc de créer les conditions de la paix et de la sécurité à savoir la gouvernance et le développement économique au service des peuples.

 

«Le rôle des missions qui durent un peu trop longtemps, aux résultats mitigés voire absents sont dus parfois à des accusations ayant trait à la colonisation.»

 

Avant l’expulsion du porte-parole de la Minusma, certains pays dont le Bénin ont formulé des demandes de retrait de leur contingent de la Minusma. N’assisterons-nous pas à une mort prématurée de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations-Unies pour la stabilisation au Mali ?

Un redimensionnement des priorités sécuritaires et militaires au Bénin dans le contexte des attaques successives au Nord du pays est compréhensible, même si on peut y voir un désengagement ponctuel du pays sur l’ambition d’une diplomatie de défense.

 

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Mais le pays fait face à une urgence : stopper radicalement la propagation des groupes armées terroristes à ses frontières et cela se conçoit et se fera graduellement en deux temps jusqu’en novembre 2023.

Cela dit, d’autres pays se proposeront ou simplement le Mali et la Fama pourraient valablement suppléer ce manque. Cela n’est non plus un requiem pour la Minusma mais cela est plutôt guidé par des impératifs de sécurité intérieure et de défense pour le Bénin.

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