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[Débat] Les missionnaires catholiques ont-ils promu les cultures africaines ?

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Les missionnaires catholiques (chrétiens) ont-ils promu les cultures africaines ? Sur la question, le Père Rodrigue Gbédjinou répond par l’affirmative. Ce que ne partage pas Mahougnon Kakpo, professeur titulaire de littérature négro-africaine. Avec Raphaël Yebou, ils ont été reçus dans l’émission ‘’Aéropage’’ sur Radio Immaculée Conception par Juste Hlannon. Le point !

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON 

« Qui mieux que les missionnaires ont défendu nos cultures ? Vous avez parlé tout à l’heure de langue. Qui mieux que les missionnaires ont fait la promotion de nos langues ? » Le professeur Mahougnon Kakpo semble avoir été piqué au cœur par cette réaction du Père Rodrigue Gbédjinou, prêtre de l’archidiocèse de Cotonou.

Sa contrattaque aura été vive. Il déroule une série de faits qui démentent, à son avis, cette assertion. Au-delà des missionnaires catholiques, c’est toute l’institution Eglise qui est critiquée. « Lorsqu’on devrait baptiser un enfant, forcément vous lui donnez un nom qui est dans le calendrier ou un nom qui sonne chrétien. Obligatoirement », reproche-t-il. Il rappelle aussi les « termes péjoratifs qui existent dans notre langage aujourd’hui » pour définir le Vodun. « Lorsqu’on parle de Lègba, on parle du diable, lorsqu’on parle du Vodun on parle de fétiche [feitiço, en portugais, signifiant chose futile, superstitieux, animiste, anthropophage, ndlr]), lorsqu’on parle du Bokonon on parle de charlatan, tout comme si le charlatan n’existait pas dans toutes les autres corporations ».

Quant aux langues africaines, elles étaient taxées de ‘’dialectes’’ et interdites d’usage à l’école : les apprenants surpris en train de s’en servir recevait une tête puante de chien au cou. Les travaux linguistiques des missionnaires relèvent plutôt de l’ethnologie, soutient Mahougnon Kakpo. « Ils –[les missionnaires catholiques] ont fait des travaux d’ethnologie ». Or « l’ethnologie, définit-il est « une science coloniale, une science colonialiste ». Autrement, les « missionnaires ont apporté des informations au système colonial pour mieux coloniser les peuples », déduit le professeur.

La traduction du catéchisme et de la Bible dans les langues africaines ne signifierait nullement que les missionnaires furent séduits par la beauté du Fͻngbe, du Gungbe ou du Yoruba au risque de les élever à la dignité de langue au même titre que le Français, l’espagnol. Cette entreprise n’était pas désintéressée et vise à accélérer l’assimilation, l’œuvre d’évangélisation, estimait aussi l’auteur Balard Martine.

« L’accès aux langues africaines ne fut pas facile car au tout début de l’implantation de la mission, les directives du père Planque avaient été d’utiliser, sur les conseils du père Borghero, le portugais : « On voudrait que nous enseignions le français dans nos écoles, or le Français est inconnu à la côte et n’est d’aucune utilité (…) l’idée du christianisme ici est attachée à la langue portugaise. » Prêcher en langue africaine serait nuisible : « nous perdrions encore à présent beaucoup de considération auprès des Noirs, si nous nous abaissions (je parle d’après l’idée des Noirs) jusqu’à parler leur langue pour laisser la noble langue des Blancs. » Le dur travail d’apostolat obligea les pères à apprendre les langues autochtones : « une école en portugais, c’est bien, mais il faut aussi et surtout une école en langue indigène, en nago à Lagos, en Djedjé à Porto-Novo. » Dès lors, les missionnaires apprendront les langues africaines ; ainsi le père Ménager apprit le Mina, traduisit un catéchisme et composa un dictionnaire. Le lent et difficile accès aux langues africaines était indispensable : « les noirs ne veulent rien vous communiquer si on ne comprend leur langue et on va chez eux et causer familièrement. » Dans une sorte de continuité naturelle, après le problème des langues, œuvre d’éducation scolaire parut fondamentale aux missionnaires, d’autant que dans leur esprit, christianisation et civilisation allaient de pair : l’école, disaient-ils, est le berceau de « l’église en enfance. » « À la côte du Bénin, les mœurs sont si dépravées, la superstition du fétichisme si profonde, qu’il est absolument nécessaire d’éloigner les enfants de tout contact avec les adultes si on veut les christianiser ».

Mais, les missionnaires catholiques ont échoué à étouffer les cultures africaines, jure Mahougnon Kakpo qui magnifie la résilience de celles-ci. « Notre culture n’a jamais été vaincue. Si elle l’avait été on ne serait plus là en train de parler par exemple de Vodun, de nom africain aujourd’hui. Les missionnaires ont tout fait pour détruire les cultures africaines surtout ce qui a rapport à la religion mais c’est là que ils ont le plus échoué. »

Que le rôle ou l’œuvre des missionnaires soit sujet à controverse, Père Rodrigue Gbédjinou l’entend. Car, avoue-t-il, des « contingences » liées à leur arrivée ont logiquement influé sur leur travail en terre africaine, leur perception de l’Afrique. A cet effet, certains reproches faits aux missionnaires catholiques (ou chrétiens) – même s’ils ne manquent pas de pertinence- méritent d’être placés dans leur contexte, plaide le Gbédjinou. « Au niveau historique,…ce n’est pas quand les missionnaires sont venus chez nous qu’ils ont eu un regard péjoratif sur nos cultures. Ils ont eu eux-mêmes ce même regard sur leurs propres cultures », rectifie le directeur de l’École d’initiation théologique et pastorale (Eitp).

Il insiste qu’on concède au missionnaire catholique pris individuellement d’avoir été « fils de son époque » et « fils de sa culture aussi ». Sinon, relève Rodrigue Gbédjinou, « quand ils sont venus chez nous ils ont appris nos langues, ce sont eux qui les ont conservées, ils ont écrit sur nos divinités, ils ont fait la promotion de notre culture. Prenons Aupiais. Et mieux ! j’ai parlé tout à l’heure de vêtements : à quoi on définissait le missionnaire ? à son ‘’bohunba’’ et sa croix là-dessus ».

L’immaturité culturelle des missionnaires catholiques face aux spécificités et réalités endogènes, a été aussi relevée par l’historien Jérôme Alladayè comme faisant le lit à un véritable dénigrement plus précisément à propos du Vodun. Or « L’adepte du Vodun croit en l’existence d’un créateur suprême qu’il craint et respecte et à la volonté de qui tout est soumis », rétablit celui-ci dans sa thèse publiée sous le titre ‘’Le Catholicisme au pays du Vodun’’.

L’historien spécialiste des religions Alladayè, pourtant chrétien catholique, critique par exemple le Père Borghero de la Société des missions africaines (Sma). Chez ce prélat il épingle une « erreur d’appréciation » qui traduit la « …diabolisation voulue d’une religion [le Vodun, ndlr] que le missionnaire a la charge de remplacer par le christianisme, toujours est-il qu’il s’agit là d’une approche superficielle qui ne saisit pas la place éminente que tient Dieu le créateur dans le culte Vodun », comprend l’historien spécialiste des religions.

Prénom chrétien ≠ prénom africain

Ils suscitent une vraie polémique sur le continent où on croit que « le prénom n’est pas qu’un « mot » qui sert à « désigner » une personne de façon unique. « Dans une dimension plus profonde le prénom est un groupe de lettres véhiculant une vibration » et une identité, souligne l’énergéticien et métaphysicien Dagbémabou H. Lobotoé, auteur de ‘’Mon prénom, ma destinée. Les secrets pour bien prénommer vos enfants’’ (2022).

Les prénoms chrétiens apparaissent alors comme des marques d’aliénation et d’extraversion. Contre les prénoms de baptême qui font référence à un saint de la tradition catholique, des dirigeants de l’ère post indépendance ont même prôné un retour à l’authenticité africaine. Dans l’ex Zaïre (actuel Rdc) avec le président Mobutu Sese Seko (né Joseph-Désiré Mobutu), au Togo avec Eyadema Gnassingbé. « Cela fait que les chrétiens qui sont nés pendant la période où [ce dernier, ndlr] était président n’ont, sur leurs papiers d’identité, que leurs prénoms traditionnels et leur patronyme. Les prénoms chrétiens donnés au baptême ne sont pas officiels », témoigne à La Croix une chrétienne togolaise.

Mais pas de scandale. La dynamique avec les prénoms chrétiens, c’est en termes de référence, souligne le Père Rodrigue Gbédjinou. « On n’a jamais dit à quelqu’un de renoncer à son nom (africain) ». Seulement, le prénom chrétien attribué à l’occasion du baptême est celui de « quelqu’un qui est un référent, quelqu’un qui a mené la vie chrétienne et qui peut être considéré comme un exemple pour cette personne. Mais on n’a jamais dit que le nom chrétien l’emporte », clarifie-t-il.

Là encore, le professeur Raphaël Yebou, grammairien, n’est pas convaincu. Qu’une même personne navigue entre deux prénoms, « deux visages, il redoute des confusions dans sa vie. « Ce n’est pas normal. C’est à partir de là que les gens ont compris que, quand on est avec eux on porte par exemple le prénom David mais quand je rentre je suis ‘’Mahuna’’.

Le Vodun accompli dans le Christ ?

Le débat s’est tenu samedi 18 mars dans le cadre des cinq ans d’existence de l’École d’initiation théologique et pastorale (Eitp). Il a porté sur « le rapport entre le développement du continent africain et le retour à la culture ». Les trois invités sont unanimes que le développement est tributaire de la culture. Kakpo Mahougnon et Raphaël Yebou prônent le “retour” à la culture, Gbédjinou lui penche pour le “recours”.

«L’Occident s’est développé avec sa culture. Pourquoi l’Afrique ne se développerait-elle pas avec sa culture ? Sans la culture, sans sa culture, l’Afrique ne peut jamais se développer», tranche Mahougnon Kakpo. Mais attention ! «Cette culture doit être une culture aussi ouverte. Un retour pourrait signifier, un enfermement», chose dangereuse, prévient le prêtre.

Raphaël Yebou n’est pas convaincu. «Je ne suis pas d’accord avec la question du ‘’recours’’, parce qu’on nous a déjà coupé des racines, nous devons les retrouver ; on ne les a pas», persiste-t-il.

Gbédjinou n’ignore pas que «sans culture il n’y a pas d’identité. Et sans identité il n’y a pas d’avenir». Le caractère dynamique de la culture lui tient à cœur. Or il a l’impression en écoutant le professeur Mahougnon Kakpo que la culture est une réalité statique.

Le prêtre affiche une position sans doute explosive. Le Vodun ne serait pas une spécificité africaine, selon lui. Il fut un temps où même les peuples occidentaux, «incapables d’aller vers Dieu ils se sont arrêtés aux créatures. Ils ont été sidérés par la beauté des créatures, ils ont été sidérés par la puissance de ces éléments, le feu, l’air, etc. Ils ont été charmés». Avec le temps, « celui qu’on ne peut pas atteindre, dans le monothéisme chrétien, se révèle à nous», s’est-il défendu.

Autrement, “Le Vodun accompli”, tel que le développe le Père Giono Honfin dans un ouvrage éponyme. «Puisque comme nous à un moment donné ces Occidentaux étaient dans l’animisme. Ce que nous déterminons aujourd’hui comme des supports d’énergie, ils les ont connus aussi. Les peuples sont passés par là. Alors, prenons garde de considérer que il y a une certaine spécificité qui relève simplement de nous», invite Rodrigue Gbédjinou.

 

LIRE AUSSIFaut-il séparer le cultuel d’avec le culturel ? Opinions de Mahougnon Kakpo, Père Gbédjinou et Raphaël Yebou

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