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Culture et Développement : Débat écrit entre Prof. Dodji Amouzouvi et le Père Rodrigue Gbédjinou (Partie I)

Par flat
3 Commentaires

Cet article, le premier d’une série de trois, s’écrit à deux plumes et s’énonce comme un débat écrit entre deux intellectuels béninois sur le thème de Culture et Développement. Ce premier article introduit la question épineuse de la compréhension intellectuelle et rationnelle de nos cultures et de leur rapport avec le culte.

 *Une réalisation de l’École d’initiation théologique et pastorale (Eitp)

 

1-Qu’est-ce que la culture ?

 

Père Rodrigue GBÉDJINOU :

La culture décrit des réalités complexes et variables, imbriquées les unes dans les autres comme un système d’horlogerie (L. Käser). Elle peut être identifiée à l’oignon avec ses multiples pelures, en couches concentriques (J. Kapolyo). De manière générale, la culture est l’âme d’un peuple dont elle exprime la vision du monde, la mentalité, les références majeures, la sagesse, l’art, la philosophie… Elle est le trait distinctif d’une catégorie sociale. Sans culture, l’homme est sans identité et donc sans avenir.

La culture est ainsi déterminée autant par l’unité (homogénéité) que par la diversité. Les éléments qui la composent ont aussi leurs structures propres.

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

La structure « propre » que présente chaque élément constitutif de la culture ne doit pas éluder sa nécessaire imbrication et interaction avec les autres éléments. C’est à mon avis ce qui fait la systématicité de toute culture, ce qui en tisse le lien. Autrement la culture ne reviendrait-elle pas à un ensemble hétéroclite d’éléments sans lien et donc non fonctionnelle ?

La culture peut être vécue et comprise comme l’âme, l’ombre portée ou le sosie d’une communauté, sa matrice principale. En deux dimensions imbriquées, l’une matérielle et l’autre immatérielle, la culture est le corpus à la fois des actions, des modes de pensée et des sentiments propres à un groupe social donné, à un moment donné de son évolution. Cette acception appelle deux conséquences majeures. D’abord, toute culture est spécifique ; s’il peut y avoir des principes universels, il n’y a pas de culture universelle car il n’y a pas de peuple ou de communauté universelle. Ensuite, la culture est un ensemble complexe qui est dynamique, évolutif et ouvert. En définitive, il ne saurait y avoir une, mais des cultures.

Père Rodrigue GBÉDJINOU :

Les réalités qui constituent la culture sont imbriquées les unes dans les autres comme un système d’horlogerie ou l’oignon avec ses pelures, mais elles ont aussi leurs structures propres. L’unité de la culture ne relève pas du mélange qui favorise la fausse idée selon laquelle être de telle culture implique d’être d’un tel culte.

Je partage avec vous ces deux traits de la culture : toute culture est spécifique, mais aussi dynamique, évolutive et ouverte. Ces deux caractéristiques mises ensemble soulignent alors que la spécificité de la culture n’est pas à absolutiser. Toute culture est relative du fait qu’elle est dynamique, évolutive et ouverte. Le « retour à nos cultures », souvent évoqué par certains intellectuels africains ne présente-t-elle pas la culture comme une réalité statique ? A l’expression « retour à nos cultures, je préférerais celle du « recours à nos cultures ».

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

C’est justement la spécificité qui fait « l’essence » de la culture. Elle est absolue. Son ouverture et sa flexibilité ne sont possibles que parce qu’elle est essentiellement spécifique. La spécificité, si elle n’est pas absolutisée, momifie la culture, la sclérose, l’atrophie et donc la fait disparaître. Si je dois prendre une image, je dirai que c’est dans l’ADN de la culture d’être spécifique et particulière. Spécificité et particularité qui font le lit ou mieux encore le terreau de son ouverture.

L’expression « recours à nos cultures » renvoie, à mon sens, à une réalité très risquée ; elle sous-entend que nos cultures constituent un réservoir, une matrice distincte de nous, extérieure à nous à laquelle nous pouvons recourir en cas de besoin. Ce qui est à l’antipode de toute culture car nous baignons dans notre culture, nous évoluons avec elle, nous la générons, la créons en même temps qu’elle nous façonne. En revanche le « retour à nos cultures » sonne comme un rappel à un minimum que nous semblons perdre. Un minimum qui fait la spécificité sur laquelle ou à partir de laquelle s’opère toute ouverture. En abandonnant cela, nous perdons la racine, l’essence propre à nos cultures, ce que d’autres pourraient appeler identité. Et en la perdant, nous ne sommes plus nous-mêmes que nous sommes censés être, et nous ne deviendrons pas l’autre que nous envisageons devenir. Nous nous perdons dans une sorte de métamorphose qui ne s’accomplit pas. Pour éviter cela, il nous faut un retour à nos cultures : comme pour signifier à la recherche de nos « valeurs boussoles ».

Père Rodrigue GBÉDJINOU :

Le retour à la culture présente la culture comme une réalité statique ou figée ; le recours à la culture en ferait plutôt ressortir le caractère dynamique.  Toute culture se nourrit d’emprunts ; la valeur d’une culture dépend de son ouverture.

Par ailleurs, la culture ne peut être absolutisée encore moins sa spécificité. En absolutisant la culture, vous la divinisez. Une telle approche favorise une confusion intentionnellement entretenue. Or la culture est le fruit de l’homme qui en est à la fois le fils et le père. Une culture précède tout homme et l’homme par ses apports l’améliore.

 

2- Nos cultures constituent-elles vraiment une spécificité africaine ? Leurs éléments ne se trouvent-ils pas ailleurs ?

 

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

L’être humain est à la fois un être biologique, psychologique, culturel, religieux, etc. Mais ces caractéristiques restent et demeurent des facultés, des prédispositions, des potentiels. Leur expression, leur développement, leur matérialisation ne peuvent pas être universels. Ces traits ou prédispositions se modèlent dans et par la culture dans laquelle nous nous retrouvons, qui nous prend en charge, qui nous influence, qui nous socialise. C’est ce qui fera une différence enrichissante, à la limite complémentaire, mais jamais supériorisante ou infériorisante, entre les hommes. Les différences, loin d’établir la distance (sociale) nous rapprochent et créent les conditions de la vie en communauté. Des traits peuvent se retrouver ailleurs, mais leur expression est toujours spécifique. Et c’est l’expression, le fonctionnement qui confère à la culture sa vie. Ceci dit, la flexibilité, l’ouverture et la capacité d’emprunt ou de perte constituent la sève vivifiante de toute culture et le moteur de son fonctionnement.

Père Rodrigue GBÉDJINOU :

La culture exprime l’identité d’un peuple ; et ainsi constitue un puissant levier de développement. Les Africains ont un sens du sacré, de l’existence de Dieu et d’un monde spirituel, du péché, de la vie et de la famille avec ses ancêtres et même les enfants à naître[1]. Mais ces traits qui n’existent plus à l’état pur, sont présents en tout peuple, certes peut-être pas à la même proportion et selon les mêmes modalités. La culture n’est pas statique ; elle est dynamique. Aussi le grand africain Aimé Césaire écrivait-il à Maurice Thorez en 1956 : « Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans ‘‘l’universel’’. Ma conception de l’universel est celle d’un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers »[2]. C’est vrai, a priori, l’expression, le développement, la matérialisation de la culture ne peuvent pas être universels, mais au regard de la commune nature humaine, il y a bien souvent plus de points communs que de différences. D’ailleurs, les Latins désignaient la culture par humanitas.

Nos cultures, nous devons les sortir d’un certain complexe né des contingences de violence de leur rencontre avec l’Occident. C’est à cette violence que vous faites allusion en soulignant que les différences enrichissantes ne doivent être « jamais supériorisantes ou infériorisantes ».

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

Ces traits caractéristiques de toute culture ne sont justement pas faits pour être à l’état pur. Jamais ils ne le seront. Même sans la rencontre avec d’autres cultures, ou sans un mimétisme béat, ils sont faits pour évoluer. C’est aussi ce qui a fait passer l’espèce humaine par différents âges. Justement espèce humaine. Vous parlez de nature humaine, moi je préfère parler d’espèce humaine. En tant qu’espèce, nous avons peut-être beaucoup de choses en commun. Mais la nature humaine est indissociable de sa psychologie, de sa culture. La nature de l’homme (sauf dans une idéalisation impossible, dans une hypothèse folle qui friserait une masturbation intellectuelle), la nature de l’homme ne se révèle que dans sa culture et aussi dans sa psychologie. C’est ce qui nous autorise à proclamer que l’homme est au carrefour de la nature, de la culture et de la psychologie. Il n’y a donc pas de nature humaine commune, en tout cas dans son expression et donc davantage de différence que de points communs. Du coup, toute rencontre avec l’autre, toute mise en relation se fait avec l’ombre portée d’une violence, symbolique, potentielle ou réelle. Dans le cas de la rencontre avec l’Occident, elle est faite d’une telle violence, voulue, planifiée et exécutée, qu’on ne saurait accréditer la thèse d’une contingence et encore moins d’un complexe. C’est un fait historique qui malheureusement est têtu et se retrouve encore dans les interstices de vivre ensemble avec l’occidental. L’autre a toujours vécu sa différence comme supériorisante. Pendant longtemps, nous l’avons subie, puis internalisée. Il s’agit maintenant de la déconstruire. C’est aussi une question de rapport de forces et non de complexe.

Père Rodrigue GBÉDJINOU :

L’espèce humaine désigne l’Homo sapiens, et est plus relative à l’aspect biologique, à ce qui tombe sous les sens. Mais l’homme est bien plus ; il est aussi une réalité plus spirituelle. Il y a une nature humaine, au-delà des contingences culturelles. Il ne s’agit pas de nature au sens de cosmos. Nous affirmons, et souvent à raison, la source ou la présence de tel élément ou de tel autre d’une culture dans les nôtres. La nature (natus) est ce avec quoi on est né. Et c’est au nom de cette nature humaine qu’un ordonnancement juridique est possible pour le vivre-ensemble. La culture est, par contre, ce que les hommes ont ‘’cultivé’’, créé.

La rencontre de l’Afrique avec l’Occident a été, de manière imparable, violente et sur des aspects, criminelle. Mais il nous faut sortir du paradigme de la victimisation. D’ailleurs, cette violence était (est) vécue d’une certaine manière, certes pas au même degré, entre nos différentes ethnies. En sortant de la logique de victimisation, nous avons une présentation plus décomplexée de nos cultures, en effectuant sur elles un travail rationnel. Vous faites bien d’évoquer que la culture en elle-même possède des éléments pour son dépassement. Il nous faut l’activer davantage.

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

Je parle justement de la nature humaine comme de ce qui est inné en nous. Et même là, nous sommes en face de prédispositions biologiques, donc naturelles, qui pour nous rendre humains ont besoin d’autres processus tels que le culturel, le psychologique. Autrement, nous resterons à l’état naturel qui est un potentiel, qui pour se manifester, a besoin de cultures différentes précisément identifiables.

A bien d’égards, la rencontre avec l’Occident a été criminelle, dévastatrice et porteuse d’un projet d’absence d’humanité pour nous. Je ne parle pas de victimisation, car parfois c’est avec une complicité locale que tout ceci se fait (il est à se demander si les valets ou « collabos » avaient le choix). Moi je parle de justice et de légitime revendication.

Père Rodrigue GBÉDJINOU :

La nature humaine est différente de l’état naturel ou de l’état de nature qui a besoin de la culture. La nature humaine porte la culture. La qualité d’une culture dépend de son accord à la nature humaine.

Quant à la « complicité locale » dans le cadre de la rencontre avec l’Occident, elle n’est ni à banaliser ni à minimiser. Expression de nos limites culturelles, elle nous poursuit encore aujourd’hui et constitue une pesanteur pour notre développement. Nous en discuterons certainement plus loin.

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

Ce qui suppose que je ne suis pas complexé, mais lucide et responsable. Je suis et reste dans une logique de lucidité et de responsabilité qui m’amène à séparer le bon grain (qui est le mien), de l’ivraie (qui m’a été imposé et qui corrompt ma culture). Dans cette lucidité/responsabilité, il n’y a aucune place pour « un sentiment pénible d’infériorité aux autres que je manifesterai dans mon comportement » ce qui est pour moi le complexe. Il n’y a pas non plus de place pour une autre culture dans la mienne si au préalable, je n’assume pas la mienne, l’adopte et la reconnaisse comme telle. C’est ma culture d’abord et les autres après.

Père Rodrigue GBÉDJINOU :

Il y a aussi de l’ivraie dans les cultures africaines comme du bon grain dans celles des autres. Le professeur Honorat Aguessy, un grand défenseur de la culture, reconnaissait avec lucidité que « dans toutes les cultures, il y a des antivaleurs (Europe, Amérique, Asie, Océanie, Afrique). Des pesanteurs peuvent se remarquer là où le passé passéifié tente de s’imposer »[3].

Par ailleurs, serait-ce vraiment sûr qu’il y ait plus « de votre culture » en vous que de la culture des autres ? Pour moi aussi, c’est d’abord ma culture, assumée par la raison droite, ouverte aux apports des autres, et purifiée par mon rapport à Dieu.

 

3- Pourquoi doit-on ou ne peut-on pas séparer le culte de la culture ?

 

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

Il ne saurait y avoir de culte sans culture. Le séparer de la manière de penser, d’agir et de sentir propre à un peuple, c’est le déstructurer, le désincarner, lui enlever sa boussole. Certes, le culte a quelque chose d’invariant : son existence par exemple, sa fonction première aussi. Mais la façon de le pratiquer est proprement spécifique. Lorsqu’un culte est voué à une déité, les chants, les rythmes, la langue, etc. dans lesquels il est rendu, relèvent de la matérialité et donc de la spécificité. Les croyances qui vont avec, relèvent quant à elles de l’immatérialité. Si une pierre est considérée comme étant le réceptacle, le tabernacle d’une déité où est domestiquée une énergie qui se rapporte à l’eau, au feu, à l’air ou à la terre, elle met en évidence des invariants anthropologiques qui renvoient à un cadre de référence culturelle. On ne doit ni ne peut séparer le culte de la culture.

Père Rodrigue GBÉDJINOU :

Les éléments que vous évoquez comme réceptacles de déité ou en lesquels peut être domestiquée quelque énergie constituent-ils la spécificité africaine ou béninoise ? Sagesse 13, 1-9, rédigé 50 ans avant Jésus-Christ et Rm 1, 19-21, critiquaient ces éléments (feu, vent, air rapide, voûte étoilée, eau impétueuse, luminaires du ciel, oiseaux, quadrupèdes, reptiles, etc.) considérés à l’époque et aujourd’hui encore par certains comme des supports de déité. Une analyse synoptique du panthéon béninois avec les panthéons grec et romain relève de manière obvie des similitudes. Les peuples ont souvent nommé leur jour par un recours à leur panthéon. Sans nier que la culture relève l’identité d’un peuple, vouloir accentuer sa spécificité de manière exclusive, pourrait être la manifestation d’un complexe. Il nous faut une approche décomplexée de nos cultures. Elle évitera l’absolutisation des différences.

Quant au rapport entre culturel et cultuel, le culturel intègre le cultuel qui s’en sert aussi pour ses rites. Le cultuel, bien assumé, devient aussi culture. Le culturel peut également être si bien intégré au culte qu’il finit par perdre son sens originel. Comme par exemple, les cauris dans l’univers culturel fon. Le culturel et le cultuel s’intègrent et s’assument donc mutuellement. Même si leur séparation relève de la quadrature du cercle, elle est non seulement vitale dans un univers multiconfessionnel de facto, mais aussi bénéfique à la culture et au culte. D’ailleurs, l’Etat moderne promeut la culture, mais ne s’identifie à aucun culte. La culture garde sa valeur d’unité et le culte échappe à la théâtralisation. La culture est de l’ordre de la vie. Le culte relève du choix.

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

Il est tout à fait normal qu’en présence de deux rationalités différentes, l’une critique l’autre. Que Rm 1, 19-21 critique cette disposition ne confère pas à St Paul une universalité ou une supériorité sur ce qu’il critique. Ne pas accentuer la spécificité de manière exclusive de sa culture reviendrait purement et simplement à ne pas l’assumer et donc à ne pas s’assumer. Or « to be or not to be » voilà exactement la question.

Père Rodrigue GBEDJINOU :

Le texte de la Sagesse (50 ans avant Jésus-Christ), et celui de Saint Paul ne mettent surtout pas en jeu deux rationalités comme vous l’affirmez. Il s’agit plutôt de l’application de la raison droite à l’intérieur d’une même culture. Et c’est ce travail que nous devons opérer par rapport à nos cultures. La Sagesse ou la lettre Saint Paul ne visaient donc pas d’abord l’Africain ou le Béninois. Mais cette capacité de critique par la raison droite n’existe pas moins chez nous. On la retrouve avec le bûcheron Dossou, capable de distinguer le culte de la culture : « Dossou était convaincu qu’idolâtrer un serpent, une pierre ou un arbre était une superstition indigne de lui. (…)»[4]. Jean Pliya aurait-il été influencé par sa foi chrétienne ? Cette capacité de critique par la raison droite, notre culture la met souvent dans la bouche du fou.

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

Ce que vous semblez mettre dans le « complexe » que vous récusez en appelant de tous vos vœux une approche décomplexée de nos cultures conduira inévitablement ou fatalement de mon point à un nihilisme ou à un négationnisme de nos cultures. L’exemple de Dossou qui est évoqué (hormis tous les aspects de fiction propre à cet exercice littéraire et la position de l’auteur), me semble inapproprié à deux niveaux : primo, il relève de la spiritualité, de la foi, toute réalité s’inscrivant dans la dimension immatérielle de la culture et ne pouvant se suffire d’un raisonnement critique de la raison. Autrement la Virginité de Marie pourrait être remise en cause par le même procédé. Secundo, Dossou et son créateur (ici l’auteur) sont totalement ignorants de la réalité ou de l’entité dont on parle. Le serpent, la pierre ou l’arbre, ne sont que des tabernacles de l’invisible. Ils l’auraient su s’ils avaient été à cette école.

Père Rodrigue GBEDJINOU :

Docte ignorance de Dossou et de son créateur ! La fiction évoque une interrogation et traduit une quête de la vérité. Elle a toujours quelque lien avec la réalité. Dans l’animisme, toute chose possède une âme, les choses et les animaux sont personnifiés et puis divinisés. Dans la quête de l’absolu, la plupart des peuples sont de fait tous passés par cette étape. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme /Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?», s’écriait le poète Lamartine.

La raison critique s’applique intimement à la foi chrétienne et donc bien au mystère de la Virginité mariale que vous évoquez. Certainement en réminiscence de votre foi ou de votre culture chrétienne !

 Professeur Dodji AMOUZOUVI :

J’insiste et je persiste sur le positionnement et (pourquoi pas) l’absolutisation des différences. C’est un puissant point de départ d’un vivre ensemble harmonieux, d’un face-à-face responsable et d’une interaction véritablement décomplexée. Nous devons reconnaître nos différences absolument pour en faire une complémentarité. Autrement nous inaugurerons l’ère d’un malentendu doublement entendu. Je sais que tu n’es pas moi, tu sais que je ne suis pas toi. Nous savons que nous sommes différents, mais nous nous complaisons dans un faux discours de communauté de nature ou d’égalité qui n’adviendra jamais.

Père Rodrigue GBEDJINOU :

Je trouve dangereuse et suicidaire pour la culture son absolutisation et aussi celle des différences culturelles. On ne se pose ni en s’opposant ni en se radicalisant. Nous devons présenter nos cultures de manière décomplexée.

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

Sous votre plume, « La culture est de l’ordre de la vie. Le culte relève du choix ». Non ! Je ne serai pas si catégorique puisque de toute façon la vie est meublée de choix et l’on ne peut pas ne pas choisir. Je note avec apaisement que pour vous aussi, la séparation relève de la quadrature du cercle. Chaque culture postule son ou ses cultes et il ne saurait jamais exister un culte sans culture. Ce que promeut la laïcité juridique de l’Etat est d’ordre philosophique et normatif. Dans le vécu quotidien, même en situation multiconfessionnelle il ne saurait avoir une séparation.

Père Rodrigue GBEDJINOU :

Le culte comme rapport à l’Être suprême transcende la culture. Et quand j’évoque la nécessaire distinction, c’est pour sauver autant la culture que le culte. Si elle n’est pas réalisée, le culte que vous défendez deviendrait purement du culturel et du folklorique. Or cet état est contraire au sens du sacré.

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

Nous parvenons ici à un point important d’accord sur notre profond désaccord. Il n’y a pas de culte qui puisse transcender la culture. Tout culte est une production d’une culture.

Père Rodrigue GBEDJINOU :

Si le culte ne transcende pas la culture dont il sert des éléments, il est ainsi livré à toute forme de manipulation non seulement de l’homme, mais du sacré. Et là, je vous félicite de reconnaître cet état de fait, quand vous indiquez le culte comme une production de la culture.

Professeur Dodji AMOUZOUVI :

Enfin, je dirai que pour moi il n’y a pas de panthéon béninois, comparable au panthéon grec ou romain dans la mesure où l’idée de hiérarchisation caractéristique des déités grecques ou romaines ne s’applique pas aux déités béninoises. Au lieu d’un panthéon des Voduns, je parlerai de la constellation des Voduns.

Père Rodrigue GBEDJINOU :

Panthéon ou constellation ! Les éléments auxquels se rapportent les différents panthéons et leur déification sont partout quasiment identiques et perceptibles par tous. La hiérarchisation est de l’ordre factuel.

 

[1] Cf. Ecclesia in Africa, n° 42-43.

[2] A. CESAIRE, Poésie, Théâtre, Essais et Discours, Paris, CNRS Éditions/Présence africaine Éditions, 2013, p. 1506.

[3] H. AGUESSY, La passion pour l’Afrique. Entretien avec la Fondation Afrique Espérance, Les Editions IdS, Cotonou, p. 40.

[4] J. PLIYA, L’arbre fétiche, Yaoundé, Éditions du Clé, 2012, p. 18.

 

LIRE AUSSINOTES PHILOSOPHIQUES À UN DEBAT SUR LA CULTURE [Père Aurel Avocetien]

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3 Commentaires

Père Pius ZOCLANCLOUNON mai 28, 2023 - 10:29 pm

Bien chers auteurs de cet article intéressant et instructif. Je vous remercie et vous félicite de votre apport par rapport à ce sujet. J’ai lu avec attention et intérêt vos réflexions. Et je ne voudrais pas aborder tous les aspects de cet article. Je pense que ” le retour à la culture” ( laisse entendre une idée traditionaliste refusant toute ouverture à des valeurs potentielles pour le mieux-être) comme le ” recours à la culture” ( laisse entendre, en plus de l’idée d’extériorité, l’idée de syncrétisme) ne sont pas proprices. Je proposerais plutôt ” l’affirmation de soi”. Cette expression montre que nous savons qui nous sommes et, tout en étant ouverts aux autres, nous marquons notre spécificité et notre particularité. C’est ce qui a manqué dans la rencontre ” violente” avec l’Occident. Il a manqué l’”affirmation du soi” africain ou béninois soutenue par tous. Et cela pour cause. Je n’ai jamais été instruit sur l’existence d’un ” Maître spirituel” qui fait l’unité de l’Afrique ou du Bénin. On nous a parlé de maitre spirituel fondateur du bouddhisme, et autres d’autres civilisations ( pour ne pas dire cultures) qui ont résisté à la rencontre” violente ” d’autres cultures. Or nous savons qu’au nom du Maître spirituel on est déterminé à s’affirmer et à défendre le Bien commun, à travailler pour le ” développement”. Le culte à rendre à la ” déité” de ce Maitre pourrait permettre d’affirmer ” La croyance africaine ou béninoise” ( le vodoun est-il ce Maître spirituel ou la déité d’un Maître spirituel ?) C’est dire que l’inexistence d’un “Maître spirituel” est déjà une raison de ce que nous vivons. En définitive, je pense qu’il faudrait axer la réflexion sur : 1- qui est l’Africain ou le Béninois ? ( dans toutes ses dimensions, afin qu’il puisse s’affirmer) 2- qui est le Maître spirituel de l’Afrique ou du Bénin ? 3- la sorcellerie par exemple, est-elle culturelle ou cultuelle ? 4- peut-il avoir de développement sans la culture et la promotion des ” valeurs africaines ou béninoises ? “

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flat mai 29, 2023 - 1:44 am

Remarquable et succincte contribution, Père Pius. Le débat sur ”culture et développement” reste inépuisable et obligatoire en Afrique.
Merci de votre lucidité.

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