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La justice, source de nos malheurs en Afrique ? Le défi de sa requalification 

Par flat
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Le n°0001 inaugural reçoit le Père Rodrigue Gbédjinou de l’archidiocèse de Cotonou. Il dépeint l’instrumentation de la justice en Afrique à des fins égoïstes, source de violences parfois indélébiles. Sa conviction, c’est que «le droit et la justice sont déterminants pour l’avenir des sociétés africaines». Il rend alors hommage à ceux qui résistent aux pressions et souhaite qu’ils soient plus visibles et plus nombreux.

La justice, source de nos malheurs en Afrique ? Le défi de sa requalification 

 

Il y a 30 ans le 7 juin 1993, l’immortel en nos cœurs et l’inoubliable archevêque de Cotonou, Mgr Isidore de Souza, s’adressait ainsi aux membres de la toute première mandature de la Cour Constitutionnelle au Bénin lors de leur installation :

Je ne résiste pas à la tentation de vous faire part de ce que le Professeur Badinter, Président du Conseil Constitutionnel Français disait à ses confrères : ‘’C’est maintenant qu’il faut marquer notre ingratitude à l’égard de ceux qui nous ont nommés’’. Cela veut dire qu’une fois installés, (…), vous devrez oublier que votre nomination a été faite ou par le Président de la République, ou par le Bureau de l’Assemblée Nationale. Votre préoccupation première sera de constituer un corps, une institution qui assure son indépendance, son autonomie administrative voire financière vis-à-vis du Législatif et de l’Exécutif1.

Leurres ou naïvetés politiques… Et pourtant, paroles plus que jamais actuelles !

De femmes et hommes de droit honnêtes et surtout de juges impartiaux, nos pays africains francophones en disposent certainement beaucoup. Mais ne nous faudrait-il pas qu’ils se manifestent davantage de telle sorte que nos jeunes, étudiants ou non, surtout celles et ceux qui entrent en magistrature, s’identifient à eux : « Je veux être comme… » ? Partout où il n’y a pas de modèles, l’effet de mode s’installe et la perversité fait loi. Et voici que des jeunes au Sénégal, désabusés par quelque verdict d’hommes de droit, ont brûlé aussi malheureusement leur Faculté de Droit. Signe de l’état de la justice dans nos États ! Or la justice est un pilier déterminant pour la paix et l’avenir de nos pays africains. Son indépendance est même professée par tous nos gouvernements, et peut-être surtout par ceux qui mettent le plus d’entraves à son avènement. Plus les politiciens instrumentalisent et manipulent la justice, plus ils en clament l’indépendance par toutes sortes de déclarations.

Et pourtant la justice est fondamentale pour l’État de droit et l’État de droit indispensable pour le développement. Le grand Africain d’Hippone, Saint Augustin, l’avait si bien compris qu’il s’interrogeait déjà ainsi : « (…) sans la justice, que sont les royaumes sinon de grandes bandes de brigands et des bandes de brigands, qu’est-ce, sinon de petits royaumes ? »2. Mais comment se fait-il qu’avec la justice rendue, nos pays ressemblent à des bandes ? A la source de nos violences, il y a bien souvent sinon toujours des parodies de justice ou des justices soupçonnées d’être des parodies. Si le droit et la justice étaient bien rendus dans la droiture et la justesse, n’y aurait-il pas plus de paix et de développement  en Afrique ? Sans le droit et la justice, l’engagement s’effrite. Ceux qui exercent le droit et la justice ou y participent d’une certaine manière ont une grave responsabilité dans l’état de nos pays africains.

Le juge rend le droit en son intime conviction, donc selon sa conscience. Il doit alors toujours suivre sa conscience et ne jamais faire le contraire de ce qu’elle indique. Mais qu’est-ce la conscience ? Elle se pose comme le bastion de la liberté face à l’autorité ; elle impose la limite à la dictature et à l’imposture. Qu’est-ce la conscience ? Elle ne se réduit pas à la conviction intime ou à la sincérité. Encore moins, à la conscience psychologique de soi, au consensus de groupe, aux solutions socialement les plus avantageuses, aux goûts individuels, aux exigences ou pressions du pouvoir politique. Qu’est-ce la conscience ? Elle est une ouverture à la vérité. « Un homme de conscience est quelqu’un qui ne monnaie jamais un arrangement, le bien-être, le succès, la considération et l’approbation de l’opinion majoritaire par un renoncement à la vérité »3, affirmait J. Ratzinger. Quand la conscience comme ouverture à la vérité disparaît de l’horizon de la justice, c’est le Code noir qui se réinstalle par nous-mêmes : «  Il dit le droit en l’absence du droit. Il codifie soigneusement l’inhumain. Il règle en détail l’arbitraire. Il organise juridiquement l’anéantissement par la violence, sans recours. (…) »4.

Les violences préélectorales ou même postélectorales découlent souvent de notre manière de rendre la justice. A l’approche des élections, les prétendants à la fonction présidentielle ou ceux qui y sont pressentis ou ceux qui se déclarent candidats finissent presque toujours à avoir maille à partir avec la justice. Et dans la plupart des cas, leurs candidatures sont invalidées ou rendues impossibles par décision de justice. L’indépendance de la justice, prémisse de l’État de droit, est-elle ainsi vraiment assurée ? L’élection qui devrait être une fête populaire ne se transforme-t-elle pas alors en cauchemar national ? Par la justice, l’élection devient une sélection et une exclusion. Ce qui attise des tensions.

Les politiciens africains ont mystérieusement découvert les révisions de constitution comme formule pour s’éterniser au pouvoir. C’est le syndrome du troisième mandat. Avant la révision, on rassure. On ne briguera pas un troisième mandat. A l’approche des élections, on entretient le flou, on joue sur la psychologie du peuple qui se débat à se demander : « Se présenterait-il ou non ? ». Et après, par des subterfuges, on dit qu’on en a droit. La justice le valide, malgré les parjures. Une partie de la population se soulève et des morts s’en suivent. Personne n’ignore l’ampleur des crises liées aux révisions des constitutions, au troisième mandat et aussi au système intentionnellement biaisé des parrainages. N’y aurait-il vraiment aucune lumière africaine, parmi nos illustres intellectuels pour nous préserver de ces drames inutiles ? Mais en réalité, serait-ce vraiment d’eux dont la plupart lorgnent la politique qu’il faut attendre l’intelligence de ces garde-fous ? En Afrique, plusieurs intellectuels souffrent, sauf leur respect, de schizophrénie intellectuelle : on dément le soir le serment du matin, selon les intérêts du moment, selon le pouvoir de l’instant ou l’instant du pouvoir. Le problème de l’Afrique est alors profond ; il n’est pas d’abord politique ou juridique, mais éthique. Et parce qu’il est éthique, la politique et le juridique ont atteint leur plus bas niveau de dégradation et de dégénérescence.

Une autre source de violences dans nos pays africains est la proclamation des résultats des élections, après les scrutins. Il semble malheureusement que ce qui permet d’être réélu n’est pas le bilan à défendre ni le programme proposé, mais la manière d’avoir soumis ou de soumettre les grands électeurs. Ne faudrait-il pas y ajouter, au regard des faits et en conséquence, que ce qui permet de gagner une élection n’est pas le vote des citoyens, mais le comptage des voix et la proclamation des résultats ? C’est triste. Et pourtant, nous croyions si bien faire en arrachant la gestion des élections au Ministère de l’Intérieur au regard des expériences des partis uniques pour les confier à des Commissions qualifiées d’autonomes ou d’indépendantes… Dans des pays dits développés, l’élection bien qu’organisée par le ministère de l’intérieur, est plus que moins crédible et les résultats sont donnés souvent le même jour, malgré le grand nombre d’électeurs. Chez nous, avec un nombre réduit, des semaines s’écoulent et tout se fait, que dis-je tout se défait ! Et les méfaits s’en suivent. Malgré les commissions indépendantes ou autonomes, les élections sont souvent remises en cause. Pauvre Afrique et pauvre peuple africain… Notre mal n’est réellement pas ailleurs ; il est vraiment à l’intérieur de nous.

L’Afrique se serait-elle ainsi condamnée ? Faudrait-il en s’inspirant des animaux malades de la peste (Jean de la Fontaine), «  Selon que vous serez puissant ou misérable, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », affirmer que « Selon que vous serez puissant ou opposé au puissant / Les jugements de cour vous rendront gagnant ou perdant » ? Sommes-nous vraiment condamnés à cette fatalité ? Non, face à ce déficit éthique chronique, le défi éthique s’impose. Il nous faut requalifier la justice par l’éducation. L’éducation de nos jeunes à la promotion des valeurs morales et civiques, au sens de l’honneur de la parole donnée, à la culture de la conscience et de la vérité. Pour que les valeurs deviennent le critère du choix et de l’action politiques. Il nous faut davantage veiller à l’accompagnement des hommes de droit, comme je le suggérais dans mon ouvrage, L’Afrique a-t-elle un avenir avec l’Église ? par rapport à l’Église catholique : « Un soin pastoral particulier est à accorder à ceux qui pratiquent et exercent le droit et la justice, une forme de participation au pouvoir de Dieu. En effet, le droit et la justice sont déterminants pour l’avenir des sociétés africaines : les problèmes politiques naissent presque toujours de leur manipulation »5. Ces hommes et des femmes qui exercent le droit sont des personnes qui ont aussi peur pour leur vie, pour leur famille, pour leur avenir. Ils subissent également des pressions. Il nous revient de les aider à ne pas faire le choix de sacrifier la vie des innocents sur l’autel de leurs intérêts et ambitions. Certains parmi eux se sacrifient certainement et prennent des risques en disant le droit avec droiture, en exerçant la justice avec justesse. Vivement qu’ils deviennent plus visibles et plus nombreux  et que nous les accompagnions mieux ! Notre avenir commun en dépend.

 

Rodrigue Gbédjinou

Prêtre du diocèse de Cotonou (Bénin)

(gberodrigue@yahoo.fr)

 

Références

I. de SOUZA, « Allocution à l’installation de la Cour Constitutionnelle le 7 juin 1993, in La Nation, 2204 (1999) 7.

2. Saint Augustin, La Cité de Dieu, IV,4.

3. J. RATZINGER, « Conscience et Vérité » in Appelés à la communion. Comprendre l’Église aujourd’hui, Fayard 1987, 150.

4. R-P. DROIT, in Le monde, 19-20 Avril 1987

5. Cf. R. GBEDJINOU, L’Afrique a-t-elle un avenir avec l’Église ? Leurres et lueurs, Les Éditions IdS, Cotonou, 2011, p. 111, note de bas de pages, 99.

 

LIRE AUSSI: Culture et Développement : Débat écrit entre Prof. Dodji Amouzouvi et le Père Rodrigue Gbédjinou (Partie 1/3)

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