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[TRIBUNE DE l’INTELLIGENT n°02] L’Afrique, à la croisée des chemins

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Après ”La justice, source de nos malheurs en Afrique ? Le défi de sa requalification” (cf. TRIBUNE DE l’INTELLIGENT n°001) le Père Rodrigue Gbédjinou décortique trois “maux” que les panafricanistes lient au sous-développement de l’Afrique : la rencontre avec l’Occident, les religions importées et l’invasion de la rationalité occidentale.

 

L’Afrique, à la croisée des chemins

Chaque peuple et chaque génération ont une mission historique à assumer ou à trahir. Dans un monde en crises plurielles, quelle serait celle de l’Afrique si résiliente ? L’heure de l’Afrique ! L’heure de nous-mêmes ! A-t-elle déjà sonné ? Toutefois, quelque chose germe sur nos terres. Les diverses crises (Covid, guerres et violences, exploitations et misères) indiquent d’une part le jeu des intérêts dont l’Afrique est victime et d’autre part l’urgence de l’éveil de la conscience africaine sur son propre destin. Le vent panafricaniste souffle et agite les esprits dans tous les sens, mais a-t-il la vitalité d’atteindre les racines de nos maux ?

L’Afrique a-t-elle jamais autant pris conscience de son potentiel dilapidé et confisqué ? S’est-elle jamais montrée autant rebelle à l’injustice subie de l’extérieur ? A-t-elle jamais autant cerné les pesanteurs extérieures de développement ? Il nous faut agir pour que cette prise de conscience ne sombre dans l’idéologie ambiante aux contours flous, en diagnostiquant bien les sources de notre mal. Celui-ci est souvent relié, selon plusieurs, à la rencontre avec l’Occident, aux religions importées ou à l’invasion du savoir occidental. Osons évaluer ces trois sources reliées elles, par le rejet de l’Occident et tout ce qui l’évoque.

1- Tout le malheur de l’Afrique découlerait-il de la rencontre avec l’Occident ?

Cette rencontre s’est principalement structurée autour du commerce triangulaire (viol de nos âmes), de la colonisation (vol de nos matières premières) et du néocolonialisme (exploitation structurée de nos ressources). Elle doit sa violence et son inhumanité au paradigme transversal et permanent qui la tisse, le mépris fondamental1. Ces faits historiques ont engendré des drames humains qui ont induit des traumatismes psychologiques qui perdurent, surtout la peur, le complexe d’infériorité et la détermination de soi par l’ailleurs… Selon chaque pays ou zone de l’Afrique, cet Occident a une figure. J’évoque ici surtout sa figure française. Jamais à la conscience africaine francophone n’ont été si abjectes les politiques d’aliénation du jeu des intérêts de l’ancienne métropole. Cette prise de conscience, qualifiée de sentiment antifrançais par nos prédateurs qui font procuration de leur haine à leurs relais locaux, s’exprime souvent de manière quand même passionnelle. À cause du ressentiment ? À cause du sentiment de désespoir qui la porte ? Sous certains angles, elle recommande de se débarrasser de tout ce qui évoque la métropole. Cette forme d’ostracisation, sans évaluation rationnelle sereine, boosterait-elle vraiment notre développement ? La logique de victimisation selon laquelle le sort actuel de l’Afrique est intimement lié à l’esclavage, à la colonisation et au néo-colonialisme, ne masque-t-elle pas d’une certaine manière, le refus de nos responsabilités ?

Le peuple africain n’est quand même pas le seul à avoir subi dans l’histoire la condition servile : l’esclavage, réalité sociale, est un fait et un méfait humains. Même ceux qui nous ont colonisés ont subi eux aussi la colonisation d’une certaine manière dans le cours de leur histoire. Peut-être pas avec la même intensité, assortie d’ « annihilation anthropologique » (E. Mveng) où l’Africain a été nié dans son être. Et paradoxalement, il a intériorisé ce mépris qu’il inflige à son semblable. Osons nous poser certaines questions : « Pourquoi avons-nous si facilement vendu nos frères pour des pacotilles ? Pourquoi encore aujourd’hui, nos politiques se débarrassent-elles si facilement de ceux qui gênent, en cédant aussi aux pressions étrangères ? Pourquoi ceux qui dans le passé pour diverses contingences se sont coupés de la métropole, ont plutôt axé leur politique de manière ostentatoire sur la dictature ? » Il est certes impérieux de nous débarrasser de toute politique ou coopération qui nous arrière ou aliène, mais il nous faut aussi rester lucides face aux nouvelles coopérations. Notre libération consisterait-elle de passer d’un ancien maître à la félonie manifeste, à un autre dont nous ne mesurons pas encore les tours ? Et d’ailleurs, ces maîtres qui nous séduisent aujourd’hui, nous les avons expérimentés hier, avec leurs idéologies dont les conséquences durent encore. Devrions-nous chaque fois reprendre les mêmes errances ? Ces faits et méfaits historiques que nous avons subis, qu’ont-ils vraiment secrété en nous comme conscience de résurrection ?

2- Tout le malheur de l’Afrique serait-il relatif aux religions importées en particulier et à la religion en général ?

Les religions importées définiraient le christianisme et l’islam. Mais le christianisme est surtout le plus attaqué, parce que d’une certaine manière, les contingences historiques de son entrée définitive sur le continent l’associent à l’esclavage et à la colonisation. L’argument des 3 M, certes suranné, est souvent recyclé. Mais la foi chrétienne était déjà présente et florissante en Afrique au début de l’ère chrétienne.

L’Église aurait-elle détruit les cultures africaines et sapé notre identité ? La foi chrétienne nous détourne de la religion traditionnelle et non de nos cultures. Malgré les erreurs d’approche dues à l’ignorance des missionnaires mais aussi à l’état de nos cultures, la présence de l’Église a apporté quelque bien pour celles-ci, par rapport aux langues, aux recherches sur notre spiritualité, aux efforts embryonnaires d’inculturation. La religion chrétienne n’est pas une culture même si elle est toujours portée pour sa transmission par une culture. Ici aussi, osons nous poser la question sur les forces et les pesanteurs de nos cultures pour le développement. Nos magnifiques valeurs culturelles ont été défendues par la Négritude, les mouvements d’inculturation religieuse, les courants d’authenticité. Mais comme l’évoquait l’écrivain nigérian Wole Soyinka, « le tigre ne proclame pas sa tigritude ; il se jette sur sa proie ». Que devons-nous faire pour que nos cultures soient plus performantes en matière de développement ? Elles ont besoin d’être purifiées par la raison droite, comme les autres peuples qui nous dominent l’ont réalisé pour leurs propres cultures. Nous devons surtout promouvoir davantage leurs forces critiques, malheureusement structurellement étouffées par la violence du magico-sorcier. Pourquoi les dictatures africaines qui ont aliéné nos pays se fondaient-elles aussi sur la défense des cultures ?

Par ailleurs, l’Église serait-elle aussi un facteur d’appauvrissement ? Certains ont l’ingéniosité certainement moins par vice que par inculture, d’évaluer ses entrées financières, sollicitant même de l’État de l’imposer plus drastiquement. L’État, même sauvagement capitaliste, serait plus raisonnable en la matière. Mais la question paraît plus profonde. Elle évoque la pertinence sociale et politique de la religion dont quelques-uns, même parmi les jeunes, soulignent de plus en plus la non-efficience au développement. Ils relèvent qu’il y a plus de lieux de culte que d’écoles, de centres de santé. Pour ces descendants de Karl Marx, la religion est l’opium du peuple. Ces avis, fussent-ils désobligeants par leur véhémence et infondés à bien d’égards quant à la justesse de leur contenu, constituent néanmoins une sérieuse interpellation aux religions pour qu’elles prennent mieux en compte les enjeux historiques et libèrent leurs forces de développement. Il est vrai qu’il y a certaines religions qui participent à l’ « imbécilisation » du peuple pour reprendre les mots du Pasteur protestant Kä Mana et d’autres qui enferment dans la peur systémique, obstacle au développement. Heureusement, la foi chrétienne relie les enjeux terrestres à la destinée eschatologique. Celui qui vit pour le ciel est une lumière sur la terre. Ceux qui ont assombri l’histoire de l’humanité n’étaient pas les vrais croyants, au contraire ; ceux-ci ont apporté paix, bonheur et consolation au monde. Osons soumettre à la même évaluation nos religions traditionnelles quant à leur efficience éprouvée au développement. La religion, la religion chrétienne, est une grandeur sociale et historique. Elle met l’accent sur les questions fondamentales comme le sens de la vie, l’amour, la souffrance, la mort, la conscience. Questions essentielles sans lesquelles tout développement est handicapé.

3- Tout le malheur de l’Afrique découlerait-il de l’invasion de la rationalité occidentale ?

En Afrique, toutes les sciences auraient été inventées. Mais pourquoi n’ont-elles pas permis le développement du continent ? Jean-Paul N’Goupandé soulignait à cet effet : « L’Égypte ancienne (…) a accumulé un savoir et un savoir-faire inouï pour l’époque dans de nombreux domaines : mathématiques, astronomie, architecture, médecine, botanique, science et technique agricole, etc. Pourquoi ces savoirs et ces savoir-faire ne sont-ils pas perpétrés sur le continent ? Pourquoi cette impression d’extinction quasi définitive que nous ressentons aujourd’hui ? La réponse à cette question me paraît résider dans la forme de la pratique scientifique et technique de l’antiquité égyptienne. Cette forme, c’est l’ésotérisme »2 . La liste des inventions des africains circule sur les réseaux. Elle confirme, si besoin en est encore, la perspicacité et la sagacité de l’intelligence africaine. Dans les universités occidentales, les performances des étudiants africains consciencieux le prouvent. Mais quand ces excellents rentrent au pays, à quoi sert cette intelligence ? Que leur proposons-nous ? Par contre, ceux qui étaient moins brillants qu’eux disposent dans leurs pays des systèmes d’émulation et des étalons d’excellence.

Par ailleurs, l’Afrique dispose d’une science divinatoire, aux approches plutôt subjectives qu’objectives. S’agirait-il d’une vraie science ? Elle serait même axée sur la mathématique quantique, qui a servi de base au système de l’ordinateur. Ordinateur non fabriqué par nous, mais utilisé d’ailleurs presque par nous tous. Mais pourquoi cette science divinatoire qui possède les signes pouvant permettre de créer un ordinateur ne nous a pas permis d’inventer celui-ci ? Le savoir-africain endogène existe : s’il est une science, celle-ci aurait-elle sa rationalité propre ? Y aurait-il la raison pour les Africains différente de celle des autres peuples ? Que devons-nous faire pour que notre savoir-africain endogène devienne compétitive ? Ne nous faudrait-il pas le libérer du halo occulte qui l’entoure et l’éprouver par des études pluridisciplinaires ? L’ésotérisme et le culte de l’occulte constituent des obstacles au développement. L’universitaire, Laurent Désiré Mèdégnon, professeur de philosophie, affirmait lors d’une communication à l’École d’Initiation Théologique et Pastorale : « il nous faut procéder à une lecture critique audacieuse et décomplexée aussi bien des savoirs africains et des pratiques qu’ils gérèrent, que de la science moderne à tort érigée en modèle absolu »3 .

Par ailleurs, Du paranormal au malaise multidimensionnel de l’Afrique est l’un des meilleurs ouvrages qui m’a le plus éveillé au drame de l’obscurantisme comme frein du développement africain. Son auteur, le compatriote et ami, l’universitaire Paul Christian Kiti y expose de manière documentée les tragédies de quelques héros africains. Malheureusement, ces faits ne sont pas que d’hier ; et ils n’épargnent aucune sphère. On eût dit que ce reproche d’Héraclite aux Éphésiens convient également à notre mode de fonctionnement : « que nul ne soit le plus efficace ou sinon qu’il le soit ailleurs et avec d’autres ». Si les stratégies de nivellement par le bas ou d’écrémage des médiocres ne sont pas le propre de l’Afrique, elles y ont plus le vent en poupe. Elles y sont structurées, parce qu’elles sont culturellement portées. Mais en sommes-nous condamnés ?

« Mon cher Brutus, le mal n’est pas dans les étoiles. Il est en toi » (William Shakespeare). Notre mal n’est pas que les autres ou dans les autres. Il est d’abord en nous-mêmes. C’est en nous-mêmes que nous devons le soigner. L’heure de l’Afrique ! L’heure de nous-mêmes ! Mais à quand donc ? À quand l’Afrique ?, pour reprendre le titre du livre entretien du grand historien burkinabè Joseph Ki-Zerbo avec René Holenstein. À quand l’heure de nous-mêmes ? Peut-être plutôt, comment la faire advenir, cette heure pour l’avenir de l’Afrique ?

L’Afrique a un bel avenir : mais non pas dans l’idéologie de l’enfermement autarcique qu’il soit culturel ou politique. Nous l’avons déjà essayé sans résultat. Et aujourd’hui le monde est un village planétaire.

L’Afrique a un bel avenir, mais non pas dans le refus de Dieu, dans l’a-religion. Elle est d’ailleurs incurablement religieuse. Mais la religion est sommée de libérer son potentiel de développement. La religion chrétienne est riche d’une histoire, d’une anthropologie, d’une théologie, d’une doctrine sociale, documentée et élaborée à partir de la foi et de la raison, capables de produire le développement par des chrétiens authentiques. Elle l’a promu, bien que ce ne soit sa fonction directe, ailleurs. Pourquoi ne le ferait-elle pas chez nous, malgré les avatars de l’histoire et de sa présence chez nous ?

L’Afrique a un bel avenir, mais non pas dans la dictature de l’instant ou dans l’idéologie du pragmatisme, sevrées d’éthique et de philosophie politique, comme on le voit dans nos pays. Encore moins, dans l’inculture de la conscience historique qui conduit à recycler les produits déjà usés qui ont abusé de nos peuples.

Rodrigue Gbédjinou

Prêtre du diocèse de Cotonou (Bénin)
gberodrigue@yahoo.fr

 

Références

[1] F.-X. VERSCHAVE ; P. HAUSER, Au mépris des peuples. Le néocolonialisme franco-africain, Ed. La Fabrique, Paris, 2004, 13-14.
[2] J-P. NGOUPANDE, Racines historiques et culturelles de la crise africaine, AD Éditions & Éditions du Pharaon, Abidjan & Cotonou, 1994, 22-23.
[3] L.-D. MEDEGNON, « Savoirs africains et rationalité : l’exigence d’une lecture décomplexée », in Culture, Foi et Raison 2/1 (2021) 83-87.
[4] Cf. l’analyse de quelques cas socio-politiques typiques, victimes de l’obscurantisme culturel africain : Patrice Emery LUMUMBA, Thomas SANKARA, Nanan Kofi DROBO II in P. C. KITI, Du paranormal au malaise multidimensionnel de l’Afrique. Une réflexion à partir de Meinrad Hebga, L’Harmattan, Paris 2005, 172-186.
[5] HERACLITE, Fragment 21.

 

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