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Edem d’Almeida : « Arrêter le plastique dans nos pays, c’est sacrifier des centaines de milliers d’emploi ; il faut sortir de l’écologie donneur de leçon»

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON
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Dernière partie de notre entretien avec le franco-togolais Edem d’Almeida. Dans une Afrique où la répression du plastique fait l’actualité et est inscrite même dans des lois nationales, l’expert appelle à « sortir de l’écologie donneur de leçon » et à aborder avec prudence le cadre légal –les conventions internationales- souvent dicté de l’extérieur, ce qui empêche le développement de solutions endogènes efficaces. Il propose d’envisager plutôt de façon responsable les principes de production et la gestion de la fin de vie de cette matière. Une position qui peut déranger…

Propos recueillis par Sêmèvo Bonaventure AGBON

Bénin Intelligent : Dans la première partie vous expliquiez que si le déchet « n’a plus d’utilité pour son producteur » il en a pour quelqu’un d’autre. L’approche de la gestion/valorisation du déchet varie d’un pays à un autre. Pensez-vous qu’il faut harmoniser les approches dans la sous-région pour créer de la valeur ?

Edem d’Almeida : Je ne crois pas à une harmonisation. On va prendre un petit adage qui me fait sourire : à force de vouloir faire rentrer tout le monde dans le moule on finit par devenir une tarte ». Je n’ai pas envie de voir nos pays devenir des tartes. Il appartient à chaque pays et à chaque gouvernement de développer le modèle qui lui convient, surtout de définir, de trouver les armes de ses ambitions. Il y a un projet en cours au Bénin à travers l’initiative de la Société de gestion des déchets (Sgds). Elle est relativement neuve comme structure, elle développe un certain nombre de services, elle développe un certain nombre d’approches plutôt holistiques. Je pense qu’il faut lui donner le temps de maturer.
Sur la Côte d’Ivoire l’approche a permis aujourd’hui avec des acteurs privés, de mettre en place des structures de valorisation. Donc on est dans des approches différentes. Je pense que les vraies réponses se trouvent dans la diversité des solutions qui sont amenées, mais je ne crois pas qu’il y ait une très bonne méthode ou une très mauvaise méthode. Il faut réussir à adopter à chaque fois ces solutions aux contextes locaux et surtout aux objectifs politiques parce que là revient toujours la vision et la volonté politiques.

À qui revient finalement ce rôle ? Les États, les gouvernants ou les acteurs privés ?

Je pense que c’est une synergie d’action. D’ailleurs, dans les Objectifs de développement durable il y a la nécessité de créer des partenariats. Ce sont des opérations qui parfois couvrent le champ du service public, qui relèvent du service public. Mais l’État ne peut pas tout faire, ça passe nécessairement par des partenaires privés sur certains aspects et ça passe forcément aussi par des partenariats avec les organisations de la société civile qui font leur preuve. Il y a un acteur qu’on sous-estime, qu’on détruit, qu’on ignore, qu’on marginalise, ce sont les acteurs de l’économie dite informelle qui sont plutôt structurés, qui ont un historique plutôt fort, qui ont des expériences réussies sur la valorisation des déchets. C’est donc tout cet écosystème qu’il faut réussir à mettre en place. L’État peut le faire en étant un véritable chef d’orchestre, en mettant en place le cadre qui soit suffisamment favorable, attrayant et qui va ouvrir le champ au dispositif financier, au mécanisme financier et à cette transformation culturelle.

On appelle de plus en plus à combattre la pollution plastique. Vous aviez appelé à une réorientation de la règlementation. Comment aboutir selon vous à un accord qui prend en compte le contexte africain ?

Le plastique est devenu un fonds de commerce. L’environnement est devenu un fonds de commerce, un argument politique. Tout le monde se lève pour dire qu’on doit arrêter le pastique. Je pense qu’il faut arrêter de se leurrer. Il faut reposer véritablement les fondamentaux. Arrêter le plastique, c’est sacrifier des centaines de milliers d’emplois sur le continent africain. C’est une réalité. La question c’est plutôt comment faisons-nous pour produire de façon plus responsable et comment nous faisons pour gérer la fin de vie du plastique de façon plus responsable. C’est là le vrai débat. Sortons du plastique aujourd’hui au moment où nous n’arrêtons pas de trouver de nouveaux puits de pétrole ? On voit bien que les financements qui sont disponibles aujourd’hui, les programmes de soutien sur la fin du plastique sont d’ailleurs financés par les firmes industrielles du pétrole et du plastique. Donc, finalement qui trompe qui ? Je pense qu’il faut véritablement poser la balle à terre, revenir au sens du concret et se dire que la sortie du plastique aujourd’hui n’est pas envisageable. Je le dis et je l’assume pleinement. Le plastique pour un certain nombre de produit représente le conditionnement le plus sûr en termes de réutilisation, le plus sûr en termes de sécurité, le plus sûr en termes de recyclage. Et certainement encore, parfois le moins couteux.

Il faut aborder la question différemment, il faut aborder la question de façon pragmatique et sortir de l’écologie donneur de leçon : « il faut retourner à l’ère des primates »; ce n’est pas ça l’écologie, ce n’est plus ça en tout cas. Posons les vraies questions et trouvons les bonnes solutions. Tant qu’on continuera de poser la question de façon maladroite on y apportera que des réponses maladroites.

Pour vous la solution n’est donc pas dans les lois, les accords mais dans une prise en compte des réalités sociales et psychologiques ?

C’est un tout ! il est nécessaire d’avoir des lois. Il faut que les lois soient en adéquation avec les solutions qui existent ou les solutions qu’on peut mettre en place ou qu’on a envisagé de mettre en place. Poser des lois pour cocher les cases, cette étape est passée. Poser des lois parce qu’on a une ambition et on se donne les moyens pour apporter des solutions à cette ambition, à ces lois, c’est totalement louable et c’est ce qu’il faut faire. C’est là où j’appelle encore l’État chef d’orchestre. C’est un tout, il faut réussir à capitaliser sur les expériences de tous les acteurs, privés, organisation de la société civile, le public et les acteurs de l’informel.

Quand vous proposez d’envisager plutôt de façon responsable la finalité du plastique plutôt que sa suppression, avez-vous des exemples concrets ?

Le plastique se retrouve dans nos canalisations, pas de son propre fait. Le plastique n’a pas de jambes. C’est bien l’activité humaine qui fait que le plastique se retrouve là où il ne devrait pas être. Donc trouvons les solutions simplement pour gérer cette fin de vie du plastique. Vous avez un cadre légal, nous sommes signataires d’un certain nombre de conventions, que disent ces conventions ? Nous mettons en place des lois. Si on vote une loi qui interdit le plastique, très bien. Mais moi je dis que cette mesure est applicable si on ferme plusieurs dizaines d’entreprises et qu’on assume un risque de tension sociale ; c’est ça la vraie question.
Qu’est-ce qui rend difficile la réutilisation ou le recyclage des sacs plastiques ? Pour beaucoup c’est l’épaisseur. Mais faisons simplement en sorte qu’on n’ait pas le droit de produire en deçà d’un certain niveau d’épaisseur par exemple. Disons à l’industriel si tu déverses un million de sacs plastiques sur le territoire, je veux que dans ton bilan extra financier préconisé dans le système Ohada, ne serait-ce que pour les entreprises de plus de 250 salariés, tu prouves avoir permis de récupérer 500 000 sacs par exemple. De facto que va faire cette entreprise ? Si elle ne le dit pas elle va payer plus cher les impôts et nous entrepreneurs nous détestons payer les impôts. La politique du bâton et la carotte.
Il faut qu’il y ait aussi des mesures incitatives au niveau fiscal, pour structurer une chaîne de collecte afin de récupérer ces 500 000 sacs plastiques. Donc structurer une chaîne ce sont des opportunités pour nombre de jeunes, nombre d’acteurs de l’économie informelle qu’il faut accompagner dans leur formalisation.

C’est aussi de l’investissement dans la recherche, le développement pour bon nombre d’industries qui vont investir dans de nouvelles machines et technologies, etc. c’est toute une chaîne à construire mais tout part du choix législatif, du choix règlementaire. Voilà un exemple concret de ce qu’on pourrait faire.

Quid du dialogue avec la société civile ?

Je pense que le dialogue manque entre les bons acteurs, les vrais acteurs. Je crois que bien souvent tous les bons acteurs ne se retrouvent pas autour de la table. Il est temps maintenant pour les uns et les autres d’apprendre à rapprocher un tout petit peu les extrêmes où l’acteur, l’organisation civile ne tape pas trop sur le gouvernement ou sur l’industriel et ne les présente pas comme le grand méchant qui pollue, le grand méchant qui ne veut pas qu’on réussisse. De la même façon l’Etat doit réussir à ne plus voir la petite association ou la petite unité de transformation comme un acteur embryonnaire ou marginal mais capitaliser sur son approche. On voit bien que le développement de ces nouveaux modèles économiques met de facto l’innovation sociale au cœur de leurs enjeux économiques. Si on réussit déjà à instaurer le dialogue et à redéfinir même la notion de déchet, la notion de valorisation et voir que nous devons aller au-delà de la collecte à l’élimination nous pouvons résoudre bon nombre d’équations. Ce qui coûte cher aujourd’hui c’est la logistique. La logistique coûte chère parce que nous ne transportons pas que du déchet. Nous payons pour transformer du sable, nous payons pour envoyer du sable dans des trous aménagés qui nous ont coûté beaucoup d’argent et jusqu’à preuve du contraire aucun scientifique n’a encore démontré qu’on pouvait fabriquer du biogaz avec du sable. Est-ce que aujourd’hui, mobiliser les ressources publiques pour transporter du sable à un sens ? Non.

Je pense qu’il faut une vraie approche, une innovation culturelle, une ouverture d’esprit de la bureaucratie et des acteurs au développement. En plus de cela, pour nos partenaires au développement, nos gouvernants doivent désormais décider des modèles qui leur conviennent même si le financement est sous condition de cocher ou de remplir quelques critères. On doit être en mesure de dire que le modèle importé ne marche pas sur la question des déchets, sinon on verrait les grands groupes internationaux arriver et créer énormément de choses. Ça ne marche pas, et puisque ça ne marche pas : « donnez-nous effectivement le financement mais nous allons changer des virgules dans vos canevas, nous allons changer quelques mots et nous allons y arriver ».

Parlant de transformation, les déchets dangereux qu’est-ce qu’on en fait ?

On a signé des conventions, dont la convention de Balle, de Bamako sur le transport transfrontalier des déchets dangereux, les huiles et autres. Mais on voit bien que si on n’a pas une solution, si on n’a pas encouragé la mise en place des solutions de transformation ou de prise en charge de ces déchets, c’est qu’on a rien fait. On a signé ces conventions mais on voit aussi que pour faire respecter ces conventions, ça coûte très cher. Vous voulez faire traiter aujourd’hui dans les meilleurs conditions votre déchet dangereux vous devez l’envoyer quelque part en Europe ou aux Etats-Unis. Ça coûte énormément cher, le cadre est très contraignant, votre déchet doit recevoir une autorisation de tous les pays qu’il doit traverser. Donc ça devient compliqué d’appliquer les lois. C’est pour cela que j’appelle à une innovation sur la façon dont nous abordons le cadre légal, le cadre règlementaire dans nos pays. C’est compliqué parce que derrière tout cela il y a des équations politiques, diplomatiques qui nous dépassent et dont il ne faut pas en faire économie.

Est-ce à dire qu’il est impossible pour les pays africains de faire du déchet un pôle de développement durable ?

Non, justement ce n’est pas impossible. Encore une fois il faut remplir des conditions. Si on fait un état des lieux et véritablement un diagnostic de ce qui ne marche pas, ça ouvre la voie à des solutions durables. Ces solutions existent et elles sont totalement réalisables.

*Edem d’Almeida est spécialiste des questions environnementales, spécialiste des questions de déchet appliquées à l’innovation sociale et économique. Il a plus de 15 ans d’expérience en la matière. Il est fondateur et dirigeant d’Africa Global Recycling (Agr) et président fondateur de l’Ong « Moi Jeu Tri » qui intervient dans l’éducation environnementale en milieu scolaire. Il a servi à Suez Environnement où il a été embauché en 2005. Au sein de cette structure, il s’est occupé pendant trois ans du développement commercial et de l’approvisionnement de centres de valorisation de déchets industriels.

 

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