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Messianisme politique

[Tribune de l’Intelligent] Le messianisme politique : Destruction de l’État de droit et obstacle au développement

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Alors qu’un Président de la République, il y a quelques années, face aux drames des inondations, avait bravé les eaux dans un quartier à la rencontre des populations et laissé des instructions fermes, un élu du peuple s’exclama ainsi : « X répond même plus vite que le Bon Dieu ». Presque une dizaine d’années plus tard, au regard de réalisations certaines d’un chef d’État, un autre élu du peuple s’est récemment ainsi extasié : « Si le Bon Dieu là, il est en haut, on a dit, X est ‘‘bon dieu’’ en bas ici ».

Quelles intentions poursuivent ces déclarations ? Tout au moins, elles révèlent et confirment la pratique du messianisme politique qui consiste à attendre des politiques, surtout du Chef de l’État, la solution à tout, à tous les problèmes. Au sujet de tout, on évoque son nom ; pratiquement on l’invoque, sous diverses expressions : « Nous supplions le Président de la République, le Père de la Nation,… Il est le seul à pouvoir… Il est le dernier recours… ». Même pour des questions d’ordre administratif.

A force de considérer le responsable politique, au regard de l’étendue de ses pouvoirs, comme un sauveur, un messie, celui sans qui le peuple court à la ruine, ne finit-il pas par se convaincre d’être dieu sur terre ? A la hauteur de sa dignité, consciemment ou inconsciemment, il est déifié, par sa propre volonté ou par les diverses attitudes du peuple à son endroit. Quelles sont les sources d’une représentation messianiste du chef en Afrique et dans notre pays ? Au regard de ses conséquences néfastes pour un État de droit et pour le développement, comment peut-on prévenir le messianisme politique ?

 

Sources et manifestations du messianisme politique

Notre contexte de sous-développement à tous les niveaux participe à cette mentalité, surtout l’ignorance et le déficit de culture politique. Il est renforcé par nos approches endogènes du pouvoir lié jadis à l’univers religieux et de nos jours à de subtiles tentatives d’instrumentalisation de la religion. Seydou Badian présentait ainsi le caractère messianique du chef : « Le chef est vérité ; la grande parole jaillie du souffle commun, nourrie de toutes les lumières. Le chef est la somme des parcelles d’éternité laissées en chacun le premier matin. Il est la convergence des volontés supérieures, faisceau des nobles désirs »[1]. Le roi ou l’empereur était donc l’incarnation du surnaturel et du divin ; leur locuteur par excellence, leur voix unique et autoréférentielle. Incarnation du pouvoir divin, il avait droit de vie et de mort sur ses sujets. De nos jours, diverses expressions de salutation de chefs traditionnels en portent quelque relent : « Daa, ta ché ɖo kͻ nua » ? (Majesté, est-ce que je mérite toujours d’être en vie ? ». De pareilles expressions ou les comportements qui les manifestent, constituent une flagrante violence à la conscience du chef qu’on convainc quelquefois malgré lui de détenir tous les pouvoirs.

«Le messianisme politique trahit donc le sens du pouvoir, en donnant au responsable la conception du tout permis et de l’invincible. Il se croit à l’abri de tous, pouvant user et abuser de tout, intouchable… Or selon le Président Hubert Maga, il n’y a que des intouchables d’un moment.»

Mais dans nos royaumes où le chef ou le roi ou l’empereur avait des pouvoirs absolus, des garde-fous ne manquaient pas pour réduire ou contenir des excès toujours possibles. Dans le royaume d’Abomey, il semblait que le roi pouvait être en catimini, repris, corrigé et remis sur le trône. Nos ancêtres avaient donc bien compris que le pouvoir livré à lui seul, rend fou et devient fou. Les divers régimes de dictature en Afrique, d’hier comme d’aujourd’hui, se sont plus ou moins toujours référés à l’imaginaire culturel et religieux pour l’assise de leur autorité.

Ces « Père de la nation, Guide suprême et Timonier national » recouraient à des symboliques culturelles et religieuses[2] : le Grand léopard de Mobutu Sese Seko, le Caméléon ou le Bâton de Mathieu Kérékou 1, etc… Kwame N’krumah s’appelait ou se faisait appeler l’Osajefo, le « Sauveur ». Ils s’entouraient de gourous et marabouts qui se donnaient pour mission d’assurer par le culte ou les réalités occultes la pérennisation de leur pouvoir par des sacrifices et des rituels. Des récits mythologiques étaient élaborés pour les présenter comme des êtres invincibles, des personnes mythiques.

Une telle mentalité aurait-elle vraiment disparu de l’imaginaire de nos sociétés ? Le relent messianique existe malheureusement toujours. Si le recours aux spiritualités traditionnelles n’est peut-être plus si tant ostensible, l’affiliation secrète aux loges ésotériques ou la présence dans les palais de leaders religieux ou prophètes autoproclamés, gourous des temps modernes ne se répand-elle pas de plus en plus ?

 

Conséquences du messianisme politique

Puisque « le sacré reste le moteur essentiel du pouvoir en Afrique »[3], la personne du chef apparaît comme sacrée. Les chants et danses exécutés souvent à leur gloire constituent une forme de sacralisation de la chefferie. Le messianisme politique trahit donc le sens du pouvoir, en donnant au responsable la conception du tout permis et de l’invincible. Il se croit à l’abri de tous, pouvant user et abuser de tout, intouchable… Or selon le Président Hubert Maga, il n’y a que des intouchables d’un moment.

La perspective messianique, si elle avait le support, durant les dictatures du parti unique, est de nos jours portée par le multipartisme où les majorités fonctionnent aussi comme des partis uniques. Elle installe la pensée unique et cherche à déstructurer toutes réflexions alternatives. De la pensée unique aux actes iniques, le pas est mince comme l’indiquait cet extrait du Rapport Général de la Conférence des Forces Vives de la Nation :

« Nous avons appris à nos dépens que tout pouvoir livré à lui-même devient fou. Nous avons appris que « l’autorité se fonde sur la raison – si tu commandes à ton peuple d’aller se jeter à la mer, il fera la révolution ». Mais parce que le pouvoir facile nous a tentés, parce que nous y tenions à tout prix, parce que sans lui nous paraissions vides à nous-mêmes, nous n’avons rien épargné : violences de toutes sortes, tortures, meurtres avoués ou non… que nous soyons sûrs que nous sommes seuls à bord et que nous régnons[4].

Le messianisme politique fausse l’esprit de participation à la chose publique. Il le réduit à l’allégeance. Une position autre ou l’opposition au chef, est un dangereux risque à ne pas prendre en Afrique. Loin du chef, on est aigri et on maigrit. Aussi les alliances et les partis se font-ils et se défont-ils sur la base des intérêts et non d’idées fortes. On décrète de faire la mouvance à tout prix, quelle qu’en soit la modalité, même au mépris de ses convictions intimes. Dans un passé récent, voici une exhortation d’un député à un de ses collègues :

« J’ai été destiné à l’enfer. Mais j’ai fait la bagarre avec le diable et j’ai quitté l’enfer. Comme lui, il est resté tout le temps au paradis et il est en train d’aller vers l’enfer, je veux le stopper et le ramener vers le paradis. Parce qu’il ne sait pas comment ça se passe làbas. X, il ne faut pas aller plus loin hein, l’enfer n’est pas bon, il faut revenir »[5]. Réalisme ou perversion !

«L’esprit de service favorise la participation de tous. Dans ce sens, la politique n’est pas une science divine. Elle est de l’ordre pratique. Or le messianisme donne la conscience d’être dieu. C’est une pente vers la dictature, le totalitarisme ouvertement remis en cause par les résolutions de la Conférence des Forces vives de la nation au Bénin»

La pratique est quasi inscrite dans nos mœurs politiques. N’avait-on pas demandé jadis à tous de « venir boire à la même rivière » ? Une telle mentalité secrète, crée et fortifie la République des courtisans et des bandes. Comment sortir du messianisme politique, inhibiteur du développement ? Quand le rapport au chef et l’esprit de participation à la chose publique sont faussés, c’est l’idée même de l’État qui est détruite et ainsi le développement, malgré les apparences ou les efforts, est reporté aux calendes grecques. Là où apparaît le messianisme politique, l’État de droit disparaît.

 

L’urgence de guérir du messianisme politique

Notre conception de l’État et du pouvoir, et celle du chef ont besoin d’une salutaire purification pour des dépassements nécessaires.

L’État est une réalité empirique. Il ne peut combler les espérances et attentes des peuples. « L’État ne constitue pas la totalité de l’existence humaine […]. L’homme et son espérance dépassent le cadre de la construction de l’État tout comme le domaine de l’action publique. […] L’État n’est pas le totum »[6]. Le totalitarisme advient par la conviction personnelle ou collective que l’État est tout et l’individu n’est rien. C’était ce que professait Benito Mussolini. Le concept de l’État de droit qui requiert que l’État, garant du droit, se soumette au droit, réfute alors tout mythe de l’État divin ou de l’État providence.

La conscience des responsabilités citoyennes et de la participation civique à la chose publique réduit l’hyper personnalisation du pouvoir et toute forme de présidentialisme, assez manifestes structurellement en nos États. Ce qu’indiquait le président J. F. Kennedy dans son discours d’investiture le 20 janvier 1961 est encore actuel : « Ne demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, demande ce que tu peux faire pour ton pays ». Le symbole de la jarre trouée garde toute sa valeur paradigmatique.

Quand l’État n’est pas considéré comme le tout de la vie, le pouvoir s’y exerce comme service. Servir et non se servir. Servir et non asservir. Or nous vivons dans un univers où toute parcelle de pouvoir, aussi minime soit-elle, se déploie comme axe de domination ou est soupçonnée comme tel. L’esprit de service favorise la participation de tous. Dans ce sens, la politique n’est pas une science divine. Elle est de l’ordre pratique. Or le messianisme donne la conscience d’être dieu. C’est une pente vers la dictature, le totalitarisme ouvertement remis en cause par les résolutions de la Conférence des Forces vives de la nation au Bénin : « le pouvoir ne peut plus être confisqué par quelques-uns pour l’écrasement des autres ».[7] Prophétie ou actualité !

Tout chef, quelle que soit la grandeur ou l’étendue de son pouvoir, reste un homme. Quelle que soit sa puissance, il n’est pas un surhomme. Entouré de splendeurs matérielles, comblé d’honneurs humains, nimbé de sphère religieuse, il reste homme, et rien qu’un homme. Beaumarchais l’exprimait déjà ainsi en 1784 dans Le Mariage de Figaro: « Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! Noblesse, fortune, un rang, des places ; tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus ! ».

Comme tout homme, tout chef est aussi confronté aux vicissitudes existentielles et aux interrogations essentielles. Au regard d’un échec dans sa vie privée, un président de la République française avouait : « Président de la République ça ne donne pas le droit au bonheur, on n’a pas plus le droit au bonheur qu’un autre, mais pas moins qu’un autre. (…) la vie d’un président, sur ces questions essentielles que sont celles de l’amour, c’est comme la vie de n’importe qui. Je vais vous faire une confidence : je me lève le matin et je me couche le soir, comme un certain nombre de millions de Français, voilà. »[8].

Devant la mort, les chefs aussi ont peur. Ils paniquent, quelle que soit la puissance de l’arsenal dont ils s’entourent. Nos chefs ne peuvent donc pas combler nos espérances essentielles. Mais s’ils ne peuvent les combler, ils ne doivent pas nous en priver. « Ne privez pas vos peuples de l’espérance ; Ne les amputez pas de leur avenir en mutilant leur présent ! (…) », leur indiquait Benoît XVI en visite au Bénin, au Palais de la République du Bénin, le 19 novembre 2011.

Dans l’histoire, par l’action de l’Église, ont été démystifiés rois et empereurs qui réclamaient un culte pour leurs personnes. Les responsables politiques ont certes la grave responsabilité de promouvoir l’ordre et la paix, mais ils ne sont pas Dieu. « Pour grands que soient les rois, / Ils sont ce que nous sommes / Ils peuvent se tromper comme tous les hommes », écrivait Pierre Corneille. Le vrai père des peuples et de la nation, c’est Dieu. Le concile Vatican II s’adressait ainsi aux responsables politiques :

« C’est à vous qu’il revient d’être sur terre les promoteurs de l’ordre et de la paix entre les hommes. Mais ne l’oubliez pas : c’est Dieu, le Dieu vivant et vrai, qui est le Père des hommes. Et c’est le Christ, son Fils éternel, qui est venu nous le dire et nous apprendre que nous sommes tous frères. C’est lui, le grand artisan de l’ordre et de la paix sur la terre, car c’est lui qui conduit l’histoire humaine, (…). C’est lui qui bénit le pain de l’humanité, qui sanctifie son travail et sa souffrance, qui lui donne des joies que vous ne pouvez pas lui donner, et la réconforte dans des douleurs que vous ne pouvez pas consoler ». C’est une exhortation libératrice.

«Devant la mort, les chefs aussi ont peur. Ils paniquent, quelle que soit la puissance de l’arsenal dont ils s’entourent. Nos chefs ne peuvent donc pas combler nos espérances essentielles. Mais s’ils ne peuvent les combler, ils ne doivent pas nous en priver.»

Les responsables au service des peuples ne méritent pas pour autant moins le respect non plus. A cet effet, l’Église exhorte à respecter l’ordre établi. L’Église prie pour l’empereur mais ne l’adore pas (1 Tm 2, 2). Quand Saint Paul indique que toute autorité vient de Dieu, il ne la divinise point. D’ailleurs, celle-ci n’est obéie que si elle est au service du bien. Il est nécessaire d’assurer aux responsables certaines garanties dans l’exercice de leurs fonctions, et à cause de celles-ci une certaine considération. Mais ces honneurs diffèrent du messianisme qui façonne l’impunité.

Quand au procès de Nuremberg, on demanda à Gœring pourquoi il exécutait les ordres sordides de Hitler, il répondit : « Je n’ai pas de conscience, Ma conscience s’appelle Adolf Hitler »[9]. Le messianisme politique impose le chef comme la conscience du peuple. Il a favorisé les plus absurdes dérives de l’histoire.

Pour préserver nos pays de ce dangereux poison qui l’a assez érodé intérieurement, la formation à l’exercice de la conscience et de la liberté, en un mot, la liberté de conscience est indispensable[10]. La conscience et la liberté responsable, ouvertures de l’homme à la vérité, constituent la limite naturelle nécessaire à tout pouvoir, à la dictature, au totalitarisme. La fameuse légende d’Antigone indique la nécessité d’obéir aux lois non écrites, mais inscrites dans les cœurs, mieux de préférer les lois inscrites dans les cœurs, quand celles qui sont écrites faussent la vérité de la vie. C’est ce que disait Aristote de son ami Platon : Amicus Plato, sed magis amica veritas. Platon m’est cher, mais la vérité m’est plus chère.

 

Rodrigue Gbédjinou

Prêtre du diocèse de Cotonou (Bénin)

gberodrigue@yahoo.fr

 

Références bibliographiques
[1] S. BADIAN, Le sang des masques, Paris, Ed. Laffont, 1996, 113.
[2] Cf. KÄ MANA, Christianismes africains. Construire l’espérance, Pentecôte d’Afrique, Cotonou 2004, 131.
[3] KÄ MANA, Christianismes africains. 133.
[4] A. TEVOEDJRE, « Rapport général de la Conférence », in Fondation Friedrich NAUMANN, Les Actes de la Conférence nationale (Cotonou, du 19 au 28 Février 1990) Editions ONEPI, Cotonou, 1994, 37-38.
[5] Déclaration du lundi 23 janvier 2017.
[6] J. RATZINGER, « Les aspects bibliques du thème ‘‘Foi et Politique’’ », in J. RATZINGER, Église, Œcuménisme et Politique, Fayard, Paris, 1987, 198.
[7] A. TEVOEDJRE, « Rapport Général de la Conférence nationale », 37
[8] N. SARKOSY, « Première conférence de presse du Président de la République, à Paris le 8 janvier 2008 », Réponse à la question de Roselyne Febvre.
[9] Cf. J. RATZINGER, « La conscience dans le temps », in J. RATZINGER, Église, Œcuménisme et Politique, Fayard, Paris, 1987,221.
[10] Cf. R. GBEDJINOU, « Démocratie et éthique politique en Afrique. Éloge de la Vérité, de la conscience et de la mémoire », in R. GBEDJINOU (dir.), Religions, politique et développement. Le paradigme de Mgr Isidore de Souza. Actes du Colloque International Mgr Isidore de Souza, 1er, 2 et 3 février 2019 (Cotonou), Les Editions IdS, Cotonou, 2019, 149-162.

 

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