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Coups d'État en Afrique

Hervé Akinocho : «Nous n’avons pas à rougir des coups d’État en Afrique»

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON
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Dans un contexte où les coups d’État sont devenus monnaie courante, Hervé Akinocho, directeur du center for research and opinion polls (Crop-Togo), appelle à la retenue. Il rappelle ainsi le coup d’État qui a sonné la fin de la “traversée du désert” du général Charles de Gaulle en 1958 et son retour au pouvoir en France, alors bastion d’une vieille démocratie. Dans cette interview, il aborde des solutions pour contrer les coups d’État en Afrique de l’Ouest.

Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN 

 

Bénin Intelligent : Quelle appréciation faites-vous de la résurgence des coups d’État en Afrique de l’Ouest ?

Hervé Akinocho : Les coups d’État où que ce soit dans le monde et plus particulièrement en Afrique de l’Ouest sont un coup dur pour les pays où ils occurrent. Cela dit, il faut regarder les pays où ces coups d’Etat se déroulent. Ils sont en crise d’une manière ou d’une autre. Le Mali et le Burkina Faso faisaient face à une crise sécuritaire sans pareil et les autorités à la tête des Etats n’ont pas pu apporter des réponses convaincantes à cette crise. Je ne saurai dire, si c’était de la seule faute des politiques qui ne prenaient pas en compte les stratégies préconisées par la hiérarchie militaire des pays ou bien cette hiérarchie était également défaillante. Il est néanmoins important de se rendre compte que cette paire n’a pas apporté de solutions à la situation. De plus, au-delà souvent d’une situation sociale tendue en générale, il faut dire qu’il semblait y avoir de grandes frustrations dans les rangs de la Grande muette. Les cas de détournements ou de rétro commissions sur les achats de matériels militaires au Mali où le nom de Karim Keita, fils du président d’alors Ibrahim Boubacar Keita, sont bien connus.

Au Burkina-Faso, on a aussi eu des cas de dysfonctionnements qui ont conduit au massacre de plus d’une cinquantaine de gendarmes par des djihadistes à Inata, alors qu’ils n’avaient plus été ravitaillés pendant deux semaines et encerclés par des djihadistes.

En Guinée, la crise socio-politique a duré plusieurs mois avec de violents affrontements entre des opposants au troisième mandat de l’ex-président Alpha Condé et les forces de sécurité.

Au Niger, les questions de détournements des fonds, même si datant du Président Mahamadou Issoufou, sont restés sans suite. Il faut aussi ne pas oublier la forte opposition des populations au redéploiement des forces françaises dans le pays. Le président Mohamed Bazoum non seulement à renforcer le partenariat avec la France, mais en plus publiquement disait que les djihadistes étaient plus forts que son armée. Ce sont des erreurs fatales pour un commandant en chef. Enfin, il ne faut pas non plus mettre de côté, le contexte géopolitique mondiale actuel depuis la guerre en Syrie, avec une confrontation de plus en plus grande entre le camp occidental et la Russie. Tous ces éléments malheureusement sapent la légitimité des autorités politiques élues « démocratiquement ».

 

Y a-t-il un motif légal pouvant justifier la prise de pouvoir par la force ? Surtout lorsque la plupart des coups d’État jouissent de légitimité populaire.

Au plan légal, je ne crois pas. Mais, le mauvais fonctionnement de nos systèmes démocratiques avec la caporalisation par l’exécutif des autres contre-pouvoirs qui sont le judiciaire, le législatif et même la presse conduit à des situations malheureuses. Après plus de 30 ans de démocratisation, la démocratie électorale ne semble plus satisfaire les populations. Et il y a de plus en plus une forte demande de bonne gouvernance. Quand vous regardez les données Afrobarometer par exemple, on a en Afrique 21% (2019-2021) des populations, des pays enquêtés qui soutiennent les coups d’État avec une tendance haussière depuis le début des années 2000. Sur la période 2019-2021, il y a un citoyen d’Afrique de l’Ouest sur quatre (25%) qui soutient les coups d’État, soit la seconde région d’Afrique où les coups d’Etat sont les plus soutenus après l’Afrique du Nord (32%). Ce soutien en Afrique de l’Ouest est aussi en hausse depuis les années 2000 où elle était de 13%. Il y a ainsi dans toute l’Afrique et plus particulièrement en Afrique de l’Ouest en tendance de fond un soutien de plus en plus important aux d’Etat.

 

À quel moment un putsch peut-il être légitimé dans un processus démocratique ?

Un coup d’État ne doit-être légitimé en aucun cas dans un processus démocratique. Mais par contre, il traduit des soubresauts assez normaux d’un processus humain qui en général n’est pas toujours linéaire. Pour rappel, c’est une tentative de coup d’Etat en 1958 en France dans le contexte de la guerre en Algérie qui a précipité la fin de la 4ème République française et le retour au pouvoir du Général De Gaule. Juste pour dire que même dans une démocratie dite avancée, il y a une soixantaine d’année on parlait encore de coup d’État. Nous n’avons donc pas à en rougir en Afrique. Ce sont des révélateurs d’un malsain que la classe politique doit prendre en compte pour permettre d’ancrer ou de faire murir un peu plus le processus en cours.

 

Quelles sont les principales implications politiques, économiques et sociales de la résurgence des coups d’État en Afrique de l’Ouest ?

Cette résurgence des coups d’État en Afrique de l’Ouest traduit un certain nombre de problèmes que rencontre le modèle de gouvernance que nous avons choisi. Elle interpelle les politiques de la sous-région sur une remise en cause du fonctionnement de notre démocratie. En effet, ils sont respectivement 52% et 54% de citoyens africains ou ouest africains, à ne pas être satisfaits du fonctionnement de la démocratie dans leur pays, selon Afrobarometer sur la période (2019-2021). Mais cette insatisfaction ne remet pas pour le moment en cause leur adhésion à un système de gouvernance démocratique car sur la même période ils sont 68% à trouver que ce système est préférable à tout autre système de gouvernance et 74% en Afrique de l’Ouest. Mais, c’est un appel à de profondes réformes afin d’améliorer la gouvernance de ce système afin que les populations puissent en tirer les fruits.

 

Comment les pays de la région peuvent-ils se prémunir contre les coups d’État et réaffirmer leur engagement envers la démocratie ?

Il faudra un renforcement de la bonne gouvernance dans nos pays. Nos pays sont de jeunes démocraties avec beaucoup de choses qui restent à améliorer. Un point central auquel nos États devraient s’attaquer en priorité, c’est la mise en place de réels contre-pouvoirs qui fonctionnent et permettent d’améliorer la bonne gouvernance. Les francophones d’Afrique de l’Ouest offrent un exemple assez intéressant. En effet, la plupart de ces pays ont leur constitution inspirée de celle de la 5ème République française qui concentre énormément de pouvoirs aux mains de l’exécutif. De ce fait, il est difficile aux contre-pouvoirs notamment la justice d’être indépendante de l’exécutif pour peu que ce dernier veuille le caporaliser. Or elle est la principale composante permettant d’assurer une bonne gouvernance dans un pays. En plus, il est très difficile voire impossible de juger le Président de la république ou les ministres dans ces pays car il faut des institutions judiciaires particulières (les cours de justice de la République) qui soient n’ont jamais été mises en place. Soit les règles de fonctionnement les paralysent de fait. Les scandales se succèdent sans que les responsables ne paient. Il n’est donc pas étonnant que 52% des citoyens de la sous-région ne fassent pas du tout ou fassent juste un peu confiance aux cours et tribunaux de leur pays, selon Afrobarometer sur la période 2019-2021.

Un autre des fondements de la démocratie est le choix par les citoyens de leurs dirigeants. La confiance à l’organe en charge de l’organisation des élections nationales est très faible. Selon les données de Afrobarometer, ils sont respectivement 50% et 52% d’Africains ou d’Africains de l’Ouest à ne pas du tout ou à juste un peu lui faire confiance. Ce manque de confiance érode un peu la confiance aussi bien au processus électoral mais aussi aux résultats issus de ces processus. Ainsi, ils sont environ 24% de la population d’Afrique de l’Ouest à penser que les élections ne sont pas du tout libres et transparentes ou sont libres et transparentes avec des problèmes majeurs. De plus, 22% des gens de la sous-région pensent que les résultats proclamés par l’organe de gestion des élections lors des dernières élections nationales ne sont pas du tout fidèles ou pas très fidèles avec des divergences majeures avec les résultats sortis des urnes. Il y a également la question de limitation du nombre de mandats présidentiels qui est aussi un point de crispation en Afrique de l’Ouest. Ainsi, une large majorité (81%) des Ouest Africains sont pour que la constitution limite à deux maximum le nombre d’exercice de la fonction présidentielle. C’est la sous-région africaine où cette demande est la plus forte.

Mais au-delà des élections, les questions de bonnes gouvernances préoccupent les citoyens de la sous-région car il y a 39% d’entre eux qui pensent que le Président ou les fonctionnaires de la présidence sont corrompus et c’est la sous-région en Afrique où il est noté, une perception aussi élevée sur la période 2019-2021 selon Afrobarometer.

 

Quel rôle les organisations régionales, telles que la cedeao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), peuvent-elles jouer dans la prévention des coups d’État et la promotion de la démocratie ?

Les organisations régionales, telles que la Cedeao , peuvent jouer un rôle crucial dans la prévention des coups d’État et la promotion de la démocratie en Afrique de l’Ouest. Le protocole sur la Démocratie et la Bonne Gouvernance de 2001, adopté par la Cedeao, renforce ces efforts en fournissant un cadre juridique contraignant pour guider les actions des États membres dans la région. En combinant ses efforts diplomatiques, de médiation, de mobilisation régionale et les dispositions du protocole, la cedeao jouera un rôle vital dans la prévention des coups d’État et la promotion de la démocratie en Afrique de l’Ouest.

 

Qu’est-ce que les pays de l’Afrique de l’Ouest peuvent apprendre des expériences d’autres régions qui ont réussi à maintenir la stabilité démocratique ?

Les pays de l’Afrique de l’Ouest peuvent tirer des leçons précieuses des expériences d’autres régions du monde qui ont réussi à maintenir la stabilité démocratique. Ces leçons peuvent fournir des idées, des stratégies et des bonnes pratiques pour renforcer la démocratie, prévenir les conflits et garantir des transitions politiques pacifiques.

Certains pays d’Europe de l’Est, telles que la Pologne, et les pays baltes après la chute du rideau de fer, ont mis en place des institutions démocratiques solides (séparation des pouvoirs), des réformes économiques importantes et ont œuvré pour l’intégration dans des organisations internationales, ce qui a contribué à la stabilité politique. Mais, il faut dire que ces pays ont bénéficié de la géopolitique dû à l’effondrement du mur de Berlin et l’intérêt des pays de l’Europe de l’Ouest de les accompagner dans leurs démarches démocratiques et réformes économiques afin d’à nouveau réunir l’Europe.

En Asie, le cas de l’Indonésie pourrait également inspirer les pays de la sous-région. En effet, l’Indonésie a réussi à réaliser une transition démocratique réussie après des années de dictature en favorisant la participation politique, la décentralisation et la protection des droits des minorités.

Ainsi, il faudra nécessairement prendre appuis sur : la construction d’un consensus politique. Il faut encourager le dialogue politique, le consensus et la coopération entre les partis politiques et les acteurs de la société civile pour éviter les conflits. Le renforcement des Institutions et notamment la mise en place d’institutions solides et indépendantes, surtout le pouvoir judiciaire et les organes de régulation, pour garantir le respect de la règle de droit. La protection des Droits de l’Homme tels que les droits de l’homme, la liberté d’expression et la participation politique en tant que fondements de la démocratie. Le développement de l’engagement régional en favorisant la coopération régionale pour résoudre les crises et renforcer la stabilité politique dans la région. Mais également la coopération et l’intégration économique qui permettra une inclusion des différentes composantes de la société des pays de la sous-région.

 

Quelles mesures concrètes doivent être prises pour renforcer les institutions démocratiques afin d’éviter les coups d’État ?

Pour renforcer les institutions démocratiques et prévenir les coups d’État en Afrique de l’Ouest, il est essentiel de mettre en place des mesures concrètes qui renforcent la gouvernance, la reddition de comptes et la participation citoyenne. Parmi celles-ci figures : l’indépendance judiciaire, la séparation des pouvoirs, l’organisation d’élections libres et équitables, l’institution d’une véritable démocratie qui favoriserait la participation citoyenne en permettant aux citoyens de s’impliquer dans le processus démocratique par le biais de consultations publiques, de référendums et de mécanismes de participation directe. Aussi, le renforcement des partis politiques, des organes de contrôle et de régulation, la protection des droits de l’Homme, l’éducation civique, (…) doivent être les piliers important sur lesquels comptés.

 

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