Face aux coups d’Etat perlés, des voix critiquent la démocratie en Afrique comme n’étant pas adaptée à nos défis de développement. Son africanisation dès lors prônée, ne fait pas, elle aussi l’unanimité auprès des élites. Néanmoins, l’urgence de la dépolitisation des forces de défense et de sécurité, avec une attention particulière portée à la bonne gouvernance, émerge.
Par Arnauld KASSOUIN
Sale temps pour la démocratie en Afrique de l’Ouest depuis août 2020. Si la résurgence des coups d’État a pris son envol au Mali, des arrêts tactiques ont été faits au Burkina Faso, en Guinée Conakry et au Niger. Le président français Emmanuel Macron a dû oser parler « d’épidémie de putschs » dans le Sahel lors de son discours aux ambassadeurs réunis, comme chaque année, à la fin de l’été à Paris.
Ce bouleversement dans les pays francophones d’Afrique de l’Ouest, certains analystes l’assimilent au “printemps arabe”, ce vent contestataire qui a secoué le monde arabe à partir du 17 décembre 2010 en Tunisie, et le début du soulèvement contre Bachar el-Assad en Syrie le 19 mars 2012.
Les motifs du contrepied de l’existant semblent être les mêmes, que ce soit le “printemps de coup d’État” ou le “printemps arabe”. La différence est que, plutôt d’une “révolution” initiée par les militaires, de l’autre côté du Maghreb, on a assisté à une “révolution” instituée par l’ensemble des couches de la société civile. «Les jeunes ont été le fer de lance de cette révolution», rappelle Khader Bichara, spécialiste du monde arabe contemporain, dans un article intitulé “Coups d’État en Afrique : vers un ‘’printemps sahélien’ ?”. Ils n’ont pas pris les armes pour déboulonner les régimes, a poursuivi celui-ci.
L’avis selon lequel il existerait un grand écart entre révolution militaire et révolution civile n’est pas partagé par tous. Car, « au-delà du statut, les militaires restent aussi des citoyens », objecte Amadou Sadjo Barry, chercheur en éthique des relations internationales. « Le militaire africain exerce une fonction qui ne l’exclut pas de l’appartenance à l’identité civile », renchérit Raymond Coovi Assogba, sociologue du développement et enseignant à l’Université d’Abomey-Calavi, dans une réflexion intitulée : « Mots français de “civil” contre “militaire” ou la tragédie alphabétique des élites africaines ».
« Du point de vue objectif, on peut ne pas voir de différence (entre révolution militaire et révolution civile, ndlr) », insiste le chercheur en éthique des relations internationales. Eu égard des faits ou des nombreux coups d’État en Afrique ces dernières décennies, il est trop tôt pour parler de révolution.
Le chercheur souligne à ce propos que « la signification » d’une révolution « est extrêmement profonde. Elle n’a rien à voir avec ce qui s’implémente sur le continent (africain, ndlr) en termes de coup d’État où l’on voit plus une forme de continuité masquée derrière des discours réformistes qu’une véritable révolution qui implique un bouleversement anthropologique, socio-économique et des structures de la société ».
Les nombreux coups d’État qu’enregistre donc la partie francophone de l’Afrique de l’Ouest ne peuvent être estampillés « révolution » ou de surcroît « révolution militaire ». Malgré qu’ils soient animés de bonnes intentions, intentions selon lesquelles il faudrait se débarrasser des régimes adeptes du favoritisme, de la corruption, du népotisme, du troisième mandat, de la pauvreté et surtout complice du néocolonialisme et de peu d’attention à la situation sécuritaire des pays du Sahel.
Alors, faut-il pour autant confier la gestion de la chose politique aux hommes en uniforme ? À considérer les coups d’État enregistrés juste après les indépendances en 1960 et leur gestion, la nouvelle « épidémie » serait-elle rédemptrice ?
Nécessité de dépolitiser les Fds
À l’exception du Gabon et de la Guinée Conakry, où les raisons ayant poussé les “hommes en kaki” à prendre le pouvoir diffèrent de celles du Mali, Burkina Faso et au Niger, la gestion de la situation sécuritaire est largement critiquée.
«En tout cas, la question du terrorisme a relégué l’agenda démocratique au second plan, notamment au Sahel. Les coups d’État “nouvelle génération” ne reposent pas sur un paradigme idéologique, mais plutôt sur la question de la sécurité», relève Francis Laloupo, journaliste et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), dans une interview accordée à France Info.
Les coups d’État que nous observons ne prennent pas uniquement en compte les menaces sécuritaires, car «ils ne sont qu’une forme d’expression parmi tant d’autres d’une anomie politique, économique, institutionnelle, sociale et culturelle », critique Aimé Protais Bounoung Ngono, expert-consultant en défense, paix et sécurité. En effet, selon cet expert, « les coups d’État sont une composante majeure des relations entre décideurs politiques et militaires, et représentent l’un des modes de transfert les plus fréquents du pouvoir exécutif, à côté de la succession héréditaire », note-t-il.
«Les mêmes actions produisent les mêmes effets » alerte Tiken Jah Fakoly sur les notes de son single “Gouvernement 20 ans” sorti le vendredi 7 janvier 2022. C’est avec stupéfaction que, analystes et politiques se familiarisent à nouveau avec ce printemps des coups d’État. Cette assertion ne convainc pas tout de même Guy-Fabrice Holo, enseignant à l’Université d’Abomey-Calavi au Bénin.
« L’histoire récente de l’Afrique nous enseigne que l’action politique de l’armée mène à deux situations : instituer la démocratie ou rectifier le processus de démocratisation en cours » [Coups d’État : l’armée, une institution « démocratique » ?, 2022″]. Said Chamkhi partage cette opinion : « Une longue tradition dans l’accession et l’exercice du pouvoir a fait des armées des acteurs incontournables de la scène politique plutôt que des groupes socioprofessionnels en charge de la défense du territoire national, (2023).
La résurgence des coups d’État serait-elle due à la non professionnalisation des forces de défense et de sécurité ? Le problème va au-delà de nos armées. Le système politique sous lequel baignent nos États est révélateur de la plupart des instabilités qui stagnent notre marche vers une démocratie pleine. Régis Hounkpè, analyste en géopolitique pense ainsi que « la proclamation démocratique n’est pas suffisante car elle ne peut voiler les errements politiques observés en Afrique de l’Ouest ces dernières décennies avec les pseudos-totems des élections, les libertés politiques, économiques, sociales, le partage du pouvoir ».
Il se pose par ailleurs, la question du fonctionnement des armées africaines elles-mêmes. Kadony Douceur observe que la prise du pouvoir politique par les militaires est due au fait que « les autorités politiques» en Afrique «ont privatisé l’armée pour la satisfaction de leurs intérêts personnels au détriment de l’intérêt collectif » [Les États postcoloniaux et la problématique de la démocratie en Afrique].
Régis Hounkpè n’épouse « pas le procès en incompétence et en non-professionnalisation des Fds qui affaibliraient la démocratie en Afrique de l’Ouest ». Le problème est ailleurs. Il « se trouve au niveau de leur politisation, la segmentation ethnique de ces dernières et leur instrumentalisation politique» renchérit Aimé Protais Bounoung Ngono.
Le salut
« Nous n’avons rien à inventer ». Les organisations régionales, telles que la Cedeao, « peuvent jouer un rôle crucial dans la prévention des coups d’État et la promotion de la démocratie en Afrique de l’Ouest », assure le directeur du Center for Research and Opinion Polls (Crop-Togo), Hervé Akinocho. Ce dernier s’appuie surtout sur le protocole de la Démocratie et la Bonne Gouvernance de 2001, adopté par la Cedeao le 21 décembre 2001.
Si la plupart des coups d’État ont été inspirés par la mauvaise gouvernance, son antonyme est le remède le plus efficace. Comme cas d’école, le professeur Francis Akindès propose le Sénégal. Selon ce dernier, « le Sénégal est un pays qui a une vieille tradition démocratique. Tant qu’il y a la possibilité d’expression, de contrôle de l’action gouvernementale, de régulation politique des tensions qui peuvent émerger, les coups d’État n’arrivent pas à trouver leur place dans des environnements comme celui-ci », analyse-t-il dans un article signé Sycfreed Mawoulé Djènoukpo publié [Bbc News Afrique].
À l’opposé, l’expert-consultant en défense, paix et sécurité, Aimé Protais Bounoung Ngono, suggère plutôt un « recyclage complet des élites gouvernantes » afin de se prémunir contre les coups d’État. Quant à Régis Hounkpè, « l’instruction et l’éducation ont un rôle fondamental. La participation de tous les corps de la société aux grands débats, à la réflexion, à la prospective doit servir de boussole » dans cette lutte pour un idéal commun. Il reprécise tout de même que « l’instruction et l’éducation » ne seront « pas de trop pour arrêter les aspirants putschistes, mais ils seront moins enclins à franchir le Rubicon ».
Outre la bonne gouvernance qui se profile comme la panacée contre les coups d’État, renforcer les institutions démocratiques est essentiel dans toute manœuvre visant à instaurer une stabilité politique. Le respect strict des principes régissant une démocratie devrait éviter la résurgence des coups d’État. La démocratie en elle-même n’est pas un problème. Ce sont les hommes qui œuvrent pour son échec.
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1 Commentaire
Africaniser, nécessairement. Pouvoir dire stop, voire non à cet espèce de paternalisme nauséabond de l’Occident. L’Afrique en a les moyens…