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Paul Junior Akue Ella : «L’essor du terrorisme au Sahel trouve… son origine dans les errements des États »

Par Arnauld KASSOUIN
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Paul Junior AKUE ELLA, est doctorant en géopolitique. Et membre du réseau africain des chercheurs en géographie. À travers cette interview il explique la nécessité de consolider la démocratie au Sahel. Selon lui, cela permettrait de réduire les inégalités qui sont à l’origine de l’éclosion et de l’expansion du terrorisme au Sahel.

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Bénin Intelligent: Quelle analyse faites-vous de l’impact de la gouvernance au Sahel dans la résolution des conflits à configuration terroriste ?

Paul Junior AKUE ELLA: En préambule, il convient de rappeler que les conflits à configuration terroriste sont des conflits qui présentent un caractère transnational et asymétrique. Ensuite, il me parait important de montrer que ce phénomène se nourrit des inégalités et des conflictualités internes. Pour en venir à votre question, on pourrait dire que la résolution des conflits à configuration terroriste au Sahel ne peut être envisagée qu’à deux conditions. D’une part les différents États concernés trouvent des solutions pérennes aux inégalités et « conflits de basse intensité » qui les écument, ce qui priverait les groupes terroristes de leur réservoir de recrutement.

D’autre part, cette lutte que mènent les États du Sahel ne sera efficace que dans le cadre d’une coopération multilatérale des États de la région. Malheureusement, la logique des blocs qui tend à émerger dans la région pourrait jouer en faveur d’un renforcement des groupes terroristes opérant dans la région.

En somme, la gouvernance au Sahel pourrait ou devrait jouer un rôle clé dans la résolution des conflits à configuration terroriste. Mais, à condition que les antagonismes géostratégiques et géopolitiques des États concernés n’entravent pas les stratégies régionales mises en place.

Est-il possible d’établir un lien entre le recul démocratique en tant qu’ordre de gouvernance et l’explosion du terrorisme au Sahel ?

Effectivement et comme nous l’avons souligné dans la question précédente. L’essor du terrorisme au Sahel trouve en partie son origine dans les errements des Etats de cette région et entre autres errements nous pouvons citer le recul démocratique. Cependant, le recul démocratique ne peut à lui seul justifier l’explosion du terrorisme dans la région du Sahel.

«En somme, la gouvernance au Sahel pourrait ou devrait jouer un rôle clé dans la résolution des conflits à configuration terroriste.»

D’abord parce que parler de recul revient à dire que la démocratie était une réalité dans l’ensemble des pays de la région. Aussi, le modèle démocratique tel que appliqué dans ces pays suscite des controverses. Au point que certaines personnalités comme Alain FOKA et bien d’autres pensent qu’il pourrait être une des causes du problème. Enfin, une nouvelle forme de terrorisme international appelé « terrorisme Djihadiste », plus meurtrier, faisant fi des frontières étatiques et qui tient très peu compte du niveau démocratique s’est implantée dans la région.

Quand on sait que le terrorisme se nourrit des failles de la gouvernance territoriale, des fragilités institutionnelles et même d’inégalités politiques, ne peut-on pas dire que son expansion résulte de l’échec du processus de démocratisation de la région du Sahel ?

Je serais tenté de répondre par l’affirmative. Mais en poussant la réflexion plus loin, je dirais que l’expansion du terrorisme, comme celle des autres formes de conflictualités qui ont cours dans la région du Sahel et plus largement en Afrique subsaharienne, résulte non seulement de l’échec du processus de démocratisation de la région, mais aussi de la viabilité des États de cette région.

«Or, nous savons qu’une population frustrée est plus réceptive aux élans terroristes. En plus, le caractère asymétrique de cette lutte, implique nécessairement une collaboration de la population.»

A cet effet, il serait nécessaire de rappeler que les tracés frontaliers de ces États sont pour l’essentielle le fait des anciennes puissances coloniales qui ont enfermé dans les mêmes territoires des populations dont la cohabitation reste difficile. Ces territoires ainsi créés présentent des marges frontalières qui demeurent peu ou non contrôlés par le pouvoir étatique.

Comment les implications des transitions politiques, des dynamiques politiques internes et des crises institutionnelles peuvent-elles entraver les stratégies de lutte contre le terrorisme au Sahel ?

En prenant en compte le caractère transnational du terrorisme qui sévit au Sahel, il va sans dire que les éléments que vous venez d’énumérer, peuvent être des entraves à la lutte contre le terrorisme. Notamment, parce qu’à l’intérieur des pays, ils peuvent faire naître des frustrations au sein de la population.

Or, nous savons qu’une population frustrée est plus réceptive aux élans terroristes. En plus, le caractère asymétrique de cette lutte, implique nécessairement une collaboration de la population. Elle constitue une source de renseignement permettant aux forces armées d’engranger des résultats sur le terrain. Pour finir, la mise au banc des organisations sous-régionales ouest-africaines des pays qui connaissent des transitions politiques entrave la coopération en matière de lutte contre le terrorisme au Sahel.

Dans quelle mesure la nature d’un régime politique influence-t-elle la problématique de la guerre et de la paix selon vous ?

La problématique de la guerre et de la paix peut être influencée différemment selon qu’on soit dans un type de régime politique ou dans un autre. Tout dépend de la prise en compte des aspirations du peuple, de la satisfaction de ses besoins vitaux et de l’entretien de bonnes relations avec les États voisins. La non-satisfaction de ces trois exigences conduirait tout régime politique quel qu’il soit dans une situation conflictuelle.

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Quel rôle les lacunes dans les institutions démocratiques peuvent-elles jouer dans la facilitation des activités des groupes armés terroristes ?

Les lacunes dans les institutions démocratiques conduisent à des situations d’injustices sociales, économiques et politiques, ces injustices sont source de frustrations, et les frustrations constituent un terreau fertile à la croissance et à l’expansion des groupes armés terroristes.

En sommes, suivant cette chronologie, on pourrait dire que les lacunes dans les institutions démocratiques servent indirectement de catalyseur aux activités des groupes armés terroristes.

Sachant que la démocratie n’a pas été conçue dans un premier temps pour traiter les guerres civiles, les sécessions et les rébellions armées, quel régime politique serait le mieux habilité à résoudre les conflits à configuration terroriste selon vous ?

La démocratie est un type de régime politique. Le régime politique peut se définir comme :  l’ensemble des institutions et des pratiques qui caractérisent un mode d’organisation de l’État et de la société. Partant de cette définition, il apparait que tout type de régime politique serait à même de traiter les situations énumérées dans votre question. Par conséquent, tout modèle est outillé pour résoudre les conflits à configuration terroriste.

«Les lacunes dans les institutions démocratiques conduisent à des situations d’injustices sociales, économiques et politiques, ces injustices sont source de frustrations, et les frustrations constituent un terreau fertile à la croissance et à l’expansion des groupes armés terroristes.»

Toutefois, la mise en perspective des cas comme celui des USA (première puissance militaire du Monde) qui a du mal à gagner sa « guerre contre le terrorisme », démontre à suffisance que la résolution de la question terroriste, n’est pas entravée par le type de modèle politique. Mais, plutôt par la manière d’aborder le problème. Pendant des années, les puissances occidentales qui sont en premier ligne de cette lutte, ont abordé la guerre contre le terrorisme comme une guerre conventionnelle sans pour autant parvenir à le contenir, voire l’éradiquer. Le moment est peut-être venu d’élaborer une nouvelle approche et une nouvelle compréhension du problème.

En quoi la démocratie peut-elle contribuer favorablement à la lutte contre le terrorisme au Sahel, en plus des mécanismes de médiation, de dialogue, du respect des droits de l’homme et de la participation politique ?

La démocratie peut être gage d’une bonne gouvernance dans la région du Sahel, celle-ci induirait une réduction des inégalités et une meilleure répartition des richesses. In fine, la démocratie contribuerait à réduire le plus possible les inégalités au sein des populations de la région. Pour cela, elle renforcera la viabilité des Etats de la région et à asseoir les institutions qui les composent.

Serait-il possible de promettre une sécurité absolue ou “l’éradication du terrorisme” dans un espace géographique déterminé comme celui du Sahel ?

Je ne pense pas qu’en matière de sécurité au sein d’un Etat, nous puissions parler d’une sécurité absolue. Car il existe en chaque Etat du monde de nombreuses formes de criminalités. De plus, la sécurité demeure un concept vaste allant bien au-delà de la criminalité. Ainsi on peut parler de « sécurité alimentaire », « sécurité climatique », « sécurité sociale », etc. S’agissant de l’éradication du terrorisme dans l’espace géographique qui nous intéresse, je pense qu’il n’est pas utopique d’y penser. Il faudrait juste appliquer certains des préalables que nous avons évoqués dans cet entretien pour rendre réalisable cet objectif.

De quelle manière la restauration de la démocratie et le renforcement des institutions politiques peuvent-ils contribuer à la lutte contre le terrorisme au Sahel ?

Le terrorisme prolifère dans des territoires où l’État n’assure plus ses missions régaliennes. Dans le cas du Sahel, l’échec des États a pour origine celui de la démocratie, qui est elle-même une résultante de la faiblesse des institutions politiques des pays de la région. Par conséquent, Il est envisageable que le renforcement des institutions politiques conduirait à une restauration de la démocratie. Cela permettrait aux Etats du Sahel d’assurer à nouveau leurs missions régaliennes afin de réduire les inégalités qui sont la source de l’éclosion, et de l’expansion du terrorisme dans la région.

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