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À cœur ouvert avec le politologue Boni R. Ouorou : Dégel politique, opposition béninoise et présidentielle 2026

Rencontre Talon-Yayi, et après ? Du chemin reste encore à parcourir en vue d’un dégel sociopolitique total. Tel est l’avis de Boni Richard Ouorou, politologue et auteur. Il suggère la libération des ‘’prisonniers’’ d’opinion, puis l’organisation d’une table ronde réunissant tous les acteurs politiques pour discuter des «problèmes les plus profonds du Bénin». Par ailleurs, derrière son activisme ces derniers temps, se cache-t-il un appétit pour la magistrature suprême en 2026 ? « Je me le souhaite », répond-il sans détours, indiquant toutefois qu’il y a plus urgent actuellement. Interview.

Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN (Coll.)

Bénin Intelligent : Quelle appréciation faites-vous de la gestion du pays par Patrice Talon un peu plus de cinq mois après sa ré-investiture pour un second mandat ?

Boni Richard Ouorou : Beaucoup de réformes sont en train d’être entreprises. Celles déjà démarrées sont dans une continuité. Concernant la nouvelle réforme au niveau du système de décentralisation ; d’un point de vue technique, ce n’est pas mal en soi. L’ordonnateur du budget ne peut pas être l’exécutant, c’est très compréhensible et c’est bien. Mais à côté il y a la crise de confiance et cette crise de confiance fait qu’on n’arrive pas à apprécier ces réformes à leur juste valeur. Tout simplement parce qu’elles ne sont pas mises en place de façon totalement neutre. Elles sont mises en place dans la perspective d’un intérêt politique. C’est en cela que j’ai l’ultime conviction et je martèle l’importance capitale d’un dialogue national, d’une table ronde nationale pour que toutes ces réformes qui doivent favoriser le développement de notre pays soient revues, corrigées et mises en œuvre pour l’intérêt général.

D’aucuns estiment qu’il ne saurait avoir apaisement sociopolitique sans le retour des Béninois en « fuite ». Partagez-vous cet avis ?

Je consens parfaitement à cette affirmation. Tant qu’il aura des Béninois qui ne peuvent rentrer au pays, la crise persistera toujours. Juste parce que les Béninois qu’ils soient de l’intérieur ou non ont des valeurs pour la nation et doivent participer tous ensemble au développement du Bénin. Et s’il y en a qui ont le sentiment qu’ils seront en danger une fois au Bénin, leurs efforts de participation pour le développement de notre pays vont s’amenuiser d’où, ils chercheront à s’investir dans d’autres causes qui pourront nuire au développement de notre pays. Et là, la stabilité et la quiétude dans notre pays peuvent être bien menacées.

Le chef d’Etat a été clair qu’il n’y aura pas d’amnistie ni de grâce présidentielle pour les personnes reconnues coupables d’avoir menacé la sécurité de l’État ?

À mon avis, je pense que le Patrice Talon qui répondait à la presse internationale à ce moment-là était touché par beaucoup d’émotions. Le président Patrice Talon était envahi d’émotions. Mais aujourd’hui, ce même Patrice Talon a beaucoup évolué. C’est le même qui a affirmé lors de son investiture que ce second mandat sera fait d’humilité et de social. Et c’est toujours le même Patrice Talon qui a envoyé des médiateurs au chevet de la famille de Boni Yayi pour annoncer aux parents de ce dernier ses bonnes intentions bien que l’ancien président Boni Yayi était à l’extérieur. Ce qui montre très clairement que Patrice Talon a compris qu’on arrivera à rien de concret, de sérieux et de bien dans un climat aussi confus fait de tension et de frustrations. C’est pour cela, qu’il mène des actions et opère des décisions pour le dégel total de la crise. Et il est important que chacun puisse apporter du sien, qu’il s’agit des hommes politiques ou même des citoyens.

Tant qu’il aura des Béninois qui ne peuvent rentrer au pays, la crise persistera toujours. Juste parce que les Béninois qu’ils soient de l’intérieur ou non ont des valeurs pour la nation et doivent participer tous ensemble au développement du Bénin.

Quelles sont vos attentes par rapport aux plaidoyers émis par l’ancien chef d’État Boni Yayi à son successeur Patrice Talon ?

Nombreux sont ceux qui affirment par le biais des réseaux sociaux et de la presse qu’après la rencontre Talon-Yayi, que rien ne bouge. Que jusque-là, des doléances de l’ex-président à son successeur, qu’aucun constat n’est du moins visible. Mais, je voudrais bien rappeler que c’est l’actuel locataire de la Marina qui a tendu la main à monsieur Yayi pour qu’ils puissent en arriver à une rencontre. Et après leur rencontre, l’ex-président Thomas Boni Yayi a émis une série de proposition à son successeur afin qu’il y ait véritablement un dégel de la crise qui fait couler beaucoup d’encre et de salive. Du coup, je pense qu’on doit accorder plus de temps au président Talon tout en espérant que le processus de dégel va se poursuivre. Cependant, personnellement, j’attends de cette rencontre, que le président Talon, par sa bonne foi fasse encore un pas en accédant aux doléances de son prédécesseur. C’est-à-dire permettre la libération des prisonniers d’opinion que sont le professeur Joël Aïvo, dame Reckya Madougou, le docteur Hountondji et tous ceux dont les noms n’ont pas été cités. Ce serait encore un second grand pas dans le processus du dégel. Ce que j’attends d’autre, c’est la participation et le soutien de tous les Béninois au processus du dégel. Et ce soutien passe par le soutien au président Boni Yayi. Parce qu’en matière de crise politique, ce qui permet l’adhésion des acteurs politiques à une solution de sortie de crise, ce sont les rapports de force. Aujourd’hui, les rapports de force sont déséquilibrés. Parce-que, primo, le président Thomas Boni Yayi n’a aucune légitimité. Yayi Boni n’a que sa bonne foi aujourd’hui. En dehors de çà, il ne peut en rien contraindre le président Talon à faire quoi que ce soit. Secundo, le peuple béninois, peut donner cette légitimité à Yayi Boni par son soutien populaire aux doléances qu’il a formulées. Pour ça nous devons nous mettre tous derrière lui. Comme çà, il y aura beaucoup plus de légitimité pour négocier en notre nom un second geste de la part de Patrice Talon qui consistera à libérer les différentes personnes arrêtées pour leur opinion.

La libération de Joël Aïvo, de l’ancienne ministre Reckya Madougou et des nombreuses personnes arrêtées dans le cadre des électorales de mars 2021 suffira ?

Non ! Pas du tout. Ça ne pourrait suffire. Pour qu’on en arrive au stade où il ne serait plus d’actualité une quelconque crise, il est indispensable de prendre par des étapes. Et la première étape passera par la rencontre entre Monsieur Thomas Boni Yayi et Patrice Talon afin de pouvoir mettre en place un calendrier pour une sortie de crise effective. Ce qui a déjà été un succès puisque les deux hommes se sont vus le 22 septembre 2021. La deuxième étape, c’est la libération de tous les prisonniers d’opinion. Quand nous parlons du professeur Joël Aïvo et de dame Madougou, ce sont juste des personnes qui sont les plus en vue. Mais nous n’oublions pas qu’il reste encore d’autres personnes. Après cela en tertio, doit survenir une grande table ronde. C’est à dire un dialogue politique national sur les problèmes profonds de notre pays. Ce n’est pas que tout ce que fait Patrice Talon est mauvais. Les réformes de Patrice Talon, nous le savons tous, sont essentielles pour notre pays. Elles sont mêmes importantes. Juste que dans leur mise en application, elles souffrent de quelques incompétences et sont empreintes de mauvaise foi politique due à quelques contingences que nous allons revoir, élucider quand nous allons nous asseoir lors d’un dialogue national. Nous sommes d’accord que les réformes sont nécessaires mais il faut s’asseoir pour en discuter.

D’aucuns soupçonnent que l’ensemble de vos actions a pour objectif de briguer la magistrature suprême dans un futur proche. Serez-vous candidat à l’élection présidentielle en 2026 ?

Je me le souhaite, je suis un Béninois, je suis éligible pour ce poste à la tête de l’État. Alors, pourquoi est-ce que je vais me le refuser ? Mais je vais vous répondre très clairement : ma lutte n’a rien à voir avec tout çà. Pour le moment, ce qui m’intéresse c’est que les Béninois, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur, puissent porter leurs opinions sans qu’on ne court après eux. Sans qu’ils aient la peur au ventre. Sans craindre pour leur vie et pour celle de leur famille. Que tous les Béninois puissent participer à l’effort de développement. Que l’ensemble des Béninois qui ont des opinions politico-économiques puissent les exprimer. Que la chance soit donnée à l’ensemble des Béninois de pouvoir participer à l’effort de développement et par conséquent à l’effort de croissance. Que nous puissions avoir une gestion transparente de l’État. Que la prospérité qui en découle soit partagée. Pour moi, aujourd’hui, c’est ce qui est le plus important. Toutefois, je le redis encore : si demain on me demande d’être président de la République, je ne vois pas pourquoi je refuserais ; parce que j’ai une vision.

Une nouvelle formation politique, La nouvelle alliance (Lna) est née alors que la réforme du système partisan voudrait inciter aux grands regroupements. Est-ce l’échec de cette réforme ?

La réforme du système partisan était nécessaire pour assainir l’arène politique du Bénin. Seulement qu’elle a été conçue dans un esprit un peu défaillant. Et aussi pour servir un camp politique. Dès lors qu’elle n’est pas mise en œuvre pour servir l’intérêt général ; elle devient faillible. Et les gens vont utiliser ses failles à d’autres fins. Pour qu’il y ait un retour normal des choses, il faut que nous puissions nous asseoir pour nous donner de bonnes orientations afin que cette réforme-là ne souffre plus de la mauvaise foi politique orchestrée par un même et unique camp politique.

Paul Hounkpè n’a jamais étalé sur la place publique une certaine vision et une conviction dans le domaine de la politique. Paul Hounkpè aujourd’hui pour moi, n’a seulement pas la crédibilité pour jouer ce rôle, mais aussi la capacité intellectuelle. Ce n’est qu’un épouvantail.

N’assistons-nous pas à un retour du multipartisme ?

Je ne pense pas que la réforme du système partisan a pour intention d’obstruer le multipartisme. Au contraire, elle devait donner au multipartisme un cadre de vision ou créer un espace de vifs dialogues où seul le débat permettra d’accéder aux instances de décision. Malheureusement, ça n’a pas été le cas. Donc, le multipartisme intégral demeure toujours. La réforme du système partisan ne doit pas obstruer le multipartisme. Elle doit pouvoir lui donner une plus-value, une orientation sérieuse.

Le chef de file de l’opposition peut-il jouer un rôle dans cette volonté de tous de décrisper la situation sociopolitique du Bénin ?

Personnellement, je ne crois pas en la capacité de Paul Hounkpè à jouer ce rôle. Quand on parle d’intelligence politique, Paul Hounkpè n’a jamais étalé sur la place publique une certaine vision et une conviction dans le domaine de la politique. Paul Hounkpè aujourd’hui pour moi, n’a seulement pas la crédibilité pour jouer ce rôle, mais aussi la capacité intellectuelle. Ce n’est qu’un épouvantail.

Est-ce à dire qu’il ne mérite pas le titre de chef de file de l’opposition ?

En vrai, il n’a aucune légitimité. Et le titre de chef de file de l’opposition, ce n’est pas le chef de l’État qui le décerne à des prétendants. Le chef de l’État est élu pour garantir la stabilité, l’emploi, la sécurité, opérer des réformes qui vont permettre la croissance. Non, il n’est pas là pour exiger une opinion aux populations. On ne peut lui demander de réfléchir à la place des populations. En faisant çà, il sort de son rôle. Ce n’est pas comme ça que les choses doivent se passer. Ce sont les électeurs béninois qui doivent choisir qui doit jouer ce rôle.

Bertin Koovi et le colonel Tawès étaient tous des opposants de taille contre le pouvoir en place. Aujourd’hui, ils sont devenus des mouvanciers avérés. La règle d’or est-ce désormais « se soumettre ou disparaître » ?

Il ne faut pas prendre le cas de quelques-uns pour généraliser à tout l’ensemble. Dans l’opposition, il y a des personnes à qui il faut donner tout crédit, toute valeur et de la reconnaissance. Concernant les sieurs Tawès et Koovi, je ne connais pas leurs motivations. Peut-être qu’à un moment, leurs opinions ont évolué. Il y a par contre certains dont les opinions n’ont pas évolué et leurs convictions sont demeurées. Vous savez quand on est adversaire, on n’est pas ennemis. Je tiens à rappeler qu’il y a des opposants au Bénin. J’en suis un d’ailleurs jusqu’à ce jour. Je suis totalement opposé à toutes politiques qui tendent à embrigader les libertés individuelles de même que celles publiques ; à toutes politiques économiques qui tendent à sacrifier la société au profit de la croissance. Je suis totalement contre ces genres de politique. Il est question-là d’idéologie et de philosophie.

Si vous étiez au Bénin et que vous devriez exercer en tant qu’homme politique, à quel parti appartiendrez-vous ?

Moi, je suis idéologiquement du centre gauche, je suis un socio-progressiste. Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la garantie des droits individuels, et des libertés publiques. On ne doit en aucun cas et pour aucune raison tenter d’amenuiser les libertés des personnes. Je ne parle pas d’une démocratie libertaire, mais je parle d’une démocratie où les libertés individuelle et publique des personnes sont respectées et garanties. Que les pouvoirs intermédiaires existent pour jouer convenablement leurs rôles. Que la société civile puisse être renforcée pour pouvoir jouer son rôle d’éclaireur de la société. Et cette démocratie doit permettre à ce que l’économie soit ouverte à tous les citoyens qui ont l’intention et l’ambition de créer et d’entreprendre. Si j’étais au Bénin, j’appartiendrais bien évidemment à une opposition, mais à une opposition bien éclairée et constructive. Puisque, pour moi en aucun cas, et je le rappelle toujours d’ailleurs, on ne doit susciter de la violence dans le milieu politique. Nous ne sommes pas des soldats, nous sommes des civils, des politiciens et les politiciens mènent leur combat par le débat. En démocratie c’est le débat qui doit primer et non la violence.

Comment redynamiser l’opposition béninoise ?

L’opposition au Bénin souffre d’un côté de manque de vision à court et à long terme. Quand il y a eu l’avènement de la réforme du système partisan, j’avais proposé une contre-réforme qui était de repenser les partis politiques dans le sens qu’ils aient le soutien des populations au lieu de celui des hommes politiques, ou d’État. Une quelconque réforme du système partisan doit faire en sorte que les partis politiques soient définis par leur orientation idéologique. Je pense que cette logique doit être accordée à la réforme du système partisan. Aussi, il faut revenir à la réforme, l’évaluer et la corriger. Ce n’est que comme ça qu’une opposition digne de nom existera.

Pour finir, le Bénin peut-il encore se vanter d’avoir une démocratie exemplaire, modèle ?

Il ne faut jamais perdre espoir. Je pense que de 2016 à aujourd’hui, de diverses interprétations de la politique béninoise sont possibles. Mais il faut d’abord se converger que jamais le Bénin n’a connu ou vécu la démocratie parfaite depuis 1990. D’ailleurs, même sous le président Yayi il y’a eu des crises ayant rapport à l’état de notre démocratie. En 2011 des milliers de Béninois n’ont pas réussi à faire valoir leur droit de vote. Le K.O était tactique et fallacieux. Mais on a accepté, on a continué. Et on a construit là-dessus parce qu’il ne faut pas s’arrêter. Le plus important aujourd’hui c’est de regarder tout ce qui s’est passé depuis Soglo jusqu’à Talon et d’y réfléchir, de réformer le pouvoir présidentiel pour qu’une personne n’ait pas autant de pouvoir à sa guise jusqu’à en abuser. Il faut créer l’équilibre et le faire respecter en donnant à chaque Béninois une parcelle de ce pouvoir.

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