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Agression des statues d’esclavagistes : « Nous sommes en face de la remise en cause de l’ordre ancien » (Socioanthropologue Raymond Assogba)

Socioanthropologue, le professeur Coovi Raymond Assogba analyse l’actualité de l’agression et du déboulonnage forcé des statues des personnages esclavagistes sous la pression des manifestations anti-racistes. L’universitaire qui soutient les manifestants pensent que ces figures représentent une injure pour les peuples pillés et glorifient la mission civilisatrice déshumanisante. Il exige plutôt que soient immortalisés et enseignés à la jeunesse en quête de modèles, les héros nationaux. L’histoire sert de repère, « Et si vous avez une mémoire mal configurée vous allez attribuez la bravoure à un esclavagiste », critique-t-il. Interview.

Propos recueillis par Nadège Sènan WANGNANNON

 

Bénin Intelligent : Comment interprétez-vous la colère qui se déchaîne partout dans le monde contre les statues liées à l’esclavage et les rues aux noms de colonisateurs ?

Professeur Coovi Raymond Assogba : Pour aborder cette question, il faut questionner le premier siècle du troisième millénaire. Ce millénaire est considéré comme celui de l’inauguration de l’ère du Verseau. Le Verseau est la métaphore du dévoilement de tout ce qui est caché. Tout ce qu’on emploie pour asservir les peuples, tout cela se dénoue. C’est le siècle de la liberté totale. Il faut mettre les appels au déboulonnage des statues dans certains pays dans ce cadre de la vérité qui se dévoile et qui illustre l’hypocrisie d’abord des grandes puissances, et de certains Chefs d’Etat africains.

Le déboulonnage a commencé jadis en Martinique, un département français et pays du poète engagé Aimé Césaire. En Martinique on célèbre le 22 mai Schoelcher comme chantre de l’abolition de l’esclavage. Or, dans l’histoire, on sait ce que ce personnage fut. Le déboulonnage a resurgi avec de l’assassinat de George Floyd au Minnesota (Etats-Unis). Un croisement avec le déni de justice fait aux Noirs américains. Dans un mouvement intense d’union, Blancs comme Noirs se sont mis à questionner l’histoire de leur pays. Le déboulonnage de ces statues est une réaction contre le racisme élevé au rang de système de gouvernance en Amérique et en France où un autre Noir a été assassiné par la Police. Sans oublier l’Angleterre et la Belgique. Nous sommes en face de la remise en cause de l’ordre ancien, un ordre qui enseigne le contraire de l’histoire aux Noirs.

L’Afrique aussi est indexée. Dans nos pays, il y a aussi des rues baptisées Schoelcher, Dodds, de Gaule… des noms d’assassins, de barbares, de violeurs, de sanguinaires. Nous ne savons pas que ça agit sur nous. Pire, on nous enseigne à les retenir encore que l’histoire même est trafiquée parce qu’écrite par les vainqueurs.

Ces statues-là ne jouent-elles pas qu’un rôle de témoins de l’histoire ? Sont-elles si gênantes qu’il faut les effacer pour réécrire l’histoire ?

Il faut que nous nous appropriions notre histoire. C’est différent de réécrire l’histoire. Moi, je ne suis pas contre les Blancs ni contre la colonisation. Parce que je considère que c’étaient des jeunes qui se sont organisés pour défendre leurs intérêts. Ces jeunes ont utilisé la ruse pour nous dominer et induire en erreur les gouvernants de ce temps et jusqu’aujourd’hui les dirigeants qui ne veulent pas se réveiller. Il ne s’agit donc pas de réécrire l’histoire mais plutôt de l’approprier. Cela passe par l’érection en héros ceux qui ont défendu les intérêts du Bénin, et dont il faut inscrire les noms pour désigner les rues. Ce qui va donner aux Béninois la fierté, la fierté d’être Africains. Cela révèle aussi la capacité à utiliser notre histoire au profit de notre développement.

Des statues d’esclavagistes, de colons dans nos villes et leurs noms sur nos rues est gênant. En ce sens que, lorsque vous restez dans cette situation vous êtes considérés comme un aliéné ; c’est une forme d’émasculation de l’intelligentsia. Lorsqu’on enlève les testicules à un homme il n’est plus productif. Maintenir ces noms-là dans notre existence est une émasculation, pire une injure. C’est comme si nous n’avons pas une conscience. C’est comme les partenaires techniques et financiers viennent nous dire « vous êtes sous-développés » et nous-mêmes nous répétons « oui, nous sommes sous-développés » ; « vous êtes des sauvages, il faut devenir des chrétiens pour être des hommes » et nous-mêmes nous nous précipitons dans les églises.

Quand on fait l’analyse, voilà les fers, la chaine des prisons que nous-mêmes nous offrons aux étrangers pour nous maintenir dans la misère. Il faut qu’on décolonise nos places, rues, boulevards et bâtiments. En Martinique ils avaient pris conscience de cela et ont demandé poliment aux autorités d’enlever les statues, de débaptiser les rues et bâtiments au nom de Schoelcher. Mais rien n’y fit parce que le pouvoir politique et militaire est aux mains des Blancs. Or on sait que Victor Schoelcher a été esclavagiste. En Martinique il a géré l’intérêt des esclavagistes ; il s’est enrichi grâce à la traite négrière. Aidé par la Franc-maçonnerie il s’est fait élire député pour siéger à l’Assemblée nationale. Mais on dit qu’il a été abolitionniste. C’est faux ! C’est se donner une bonne conscience.

Au regard de tout cela, il faut déboulonner ces statues parce qu’elles ne donnent pas une bonne éducation à la jeunesse, qui a besoin de modèles pour s’organiser, pour avoir une bonne idée d’elle-même. Quand on retrouve la statue de Victor Schoelcher dans les grandes places publiques, visuellement il y a une forme d’atrophie, de traumatisme au niveau de la conscience. Le colonisé qui se retrouve face à cette situation perd la conscience de lui-même, il perd la voix. Aimé Césaire l’a dit : la colonisation chosifie l’homme. Le refus de la chosification doit nous amener à rebaptiser les rues, routes, boulevards et autres. La condition pour nous interroger et surtout produire nous-mêmes les réponses à notre existence.

Pour régler les problèmes de la jeunesse et de la nation il faut interroger le rôle des modèles éducatifs comme Béhanzin. Donc la question débouche finalement sur le patrimoine culturel. Lorsque les touristes arrivent, ils visitent les sites, les biens qui racontent l’histoire du pays. Un Martiniquais s’était mis en colère en découvrant à la Porte du Non-retour de Ouidah, le buste de Schoelcher. Il vient soigner sa douleur, renouer avec l’histoire, pardonner à sa terre qui l’a vendue mais il découvre la statue d’un esclavagiste qu’on présente comme abolitionniste alors qu’il est un chantre de l’esclavage. C’est insupportable !

Pourtant un historien avait confié à votre journal que détruire les monuments ne fait pas disparaître l’histoire.

Il a raison de tenir ce discours. C’est une pensée bourgeoise qu’il exprime. La statue de Béhanzin à Goho (Abomey) raconte une histoire qui fixe un objectif patriotique à la jeunesse. La statue de Schoelcher ne peut que générer en vous non pas la colère mais une révolte contre soi-même qui interroge ses ancêtres. L’histoire n’est pas neutre. L’histoire est le cadre d’une prise de position, le cadre d’une sélection des actions pour conforter la vie dialectique du peuple.

Je ne vois pas les manifestations anti-racistes comme une colère. Les gens ont trop fait d’utiliser des mots pour dénaturer l’action de la jeunesse négro-africaine. Ce n’est pas une colère, c’est une réponse dans la mesure où la société civile martiniquaise a fait beaucoup de démarches en direction des autorités politiques et civiles pour l’enlèvement de ces statues au regard de ce qu’elles représentent comme blessure du passé et surtout pour tenir compte de l’avenir de la jeunesse. Mais ils ne l’ont pas fait. Cela veut dire qu’ils ont banalisé la relation entre l’histoire et le vécu du peuple.

Si vous lisez les œuvres de Schoelcher il a dit beaucoup de choses véritablement brutes sur les Noirs. Il a même remis en cause notre capacité à réfléchir et même avec l’abolition de l’esclavage, il pense que nous ne pouvons pas assumer la liberté que cela nous donne. Schoelcher développe que le bon négro-africain c’est celui qui reste esclave toute sa vie, celui qui dépend du Blanc. Celui-là ne mérite pas d’être érigé comme modèle ; c’est dire d’un bandit qu’il est héros national. Malheureusement, c’est ce que nous vivons aujourd’hui au plan international.

Pour dire que l’histoire c’est le point d’orgue par lequel on capitalise les leçons que les aïeux ont laissé à travers le patrimoine. Ainsi, même quand on se perd, l’histoire permet de savoir d’où on vient, donc la mémoire. On ne peut donc pas banaliser le travail mémoriel de sélection des éléments et des actions qui dopent la psychologie à la survie de l’individu, à la capacité de donner une réponse adéquate devant les choix de la vie. La mémoire joue ce rôle. Et si vous avez une mémoire mal configurée vous allez attribuez la bravoure à un esclavagiste. Ce que l’Occident veut de nous, d’oublier par exemple que le Cfa est une réponse nazie aux besoins de la France, et que nous devons l’accepter comme monnaie ; ce qui n’est pas possible parce que nous aussi nous réfléchissons. C’est pourquoi aujourd’hui à l’université, dans le vide d’interprétation de l’histoire, nous disons que la pensée Vodoun nous donne cette propension à nous même de rationaliser notre existence. On ne peut pas considérer que l’histoire est pure fantasme de gens qui n’ont rien à faire.

Nul doute sur la négrophobie séculaire des Blancs. Mais comment expliquez-vous, qu’ils se joignent aujourd’hui aux Noirs pour manifester ensemble contre le racisme ?

Les manifestations dénoncent le racisme, une idéologie qui postule la hiérarchie des races. Nous savons que c’est par la géographie et les climats que la couleur de peau change pour adapter l’homme à son climat. Le racisme c’est aussi le déni des droits civiques, l’égalité des droits. Aujourd’hui toutes les sensibilités sont ensemble pour dénoncer le racisme parce qu’on ne peut pas comprendre que chaque jour on tue un homme. Les Etats-Unis constituent un monstre qu’il faut détruire. Pourtant ce sont eux qui viennent ici nous demander de les imiter, ils imposent les OGM, utilisent les vaccins pour nous maîtriser tout en prétextant nous aider. Tout cela n’est plus une affaire de continent, de race, mais une interrogation pour l’humain que nous sommes. Ce qui justifie que toutes les villes se sont embrassées, le monde avec. Un gendarme Blanc a été molesté en France au cours d’un mouvement qui n’a pas reçu l’aval de la Préfecture. Les manifestants ont demandé qu’on retrouve ceux qui l’ont molesté. Parce qu’il ne faut pas accepter la violence ni de la part de l’Etat ni de la part de quelques individus. Il y a là une philosophie, une ontologie qui nous ramène au niveau de l’humain, de la conscience et à exiger le rétablissement des droits fondamentaux.

Pour finir, quel impact ce mouvement qui a commencé aux Etats-Unis peut-il généré pour l’Afrique ?

Ce sont les Noirs américains qui sont venus élever la conscience des premiers intellectuels africains à Londres et à Dakar dans les années 1930, pour qu’ils revendiquent l’indépendance et la fierté noire : « I am Black and proud », chanté par James Brand (Je suis Noir et j’en suis fier). Il y a longtemps que les Noirs américains ont obtenu l’égalité des droits à un moment où nous nous étions encore sous la colonisation en Afrique. Bulgate Du Bois, un panafricaniste a voyagé des Etats-Unis pour rencontrer N’Krumah à Londres, Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor en France, Jacque Rabemanajara de Madagascar et Birago Diop. Il leur a dit d’être fiers de la peau noire, parce que c’est vous les Noirs qui avez essaimé dans tous les continents à partir de l’Afrique. Les autres couleurs blanc, jaune et rouge ne sont que le produit des changements dus aux climats. Si Bulgate n’était pas venu peut-être que nous serions des départements français comme la Martinique et les Antilles. Donc nous devons nous souvenir que c’est la lutte des Noirs américains qui nous a donné la possibilité psychologique de revendiquer la fierté noire, ce que Césaire, Senghor et Damas ont capitalisé à travers la Négritude et qui a incité beaucoup d’intellectuels à écrire sur l’histoire de leurs pays : Mongo Béti, René Maran (auteur du premier roman noir, Batouala), Seydou Badian… Grâce aux conséquences du panafricanisme et la lutte contre le racisme nous avons revendiqué les indépendances et plus tard la création de l’Organisation de l’Unité africaine (Oua) devenue Union africaine avec Mouammar Kadhafi.

Ces mouvements doivent nous rappeler que nous sommes concernés par le défi d’utiliser l’histoire réelle de la lutte pour, aujourd’hui, faire une rupture avec l’ordre qui existe aussi bien dans la lutte contre le Coronavirus que le positionnement économique, culturel…

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