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André-Marie Johnson, ancien Sg de l’Ortb : « La France est l’ordonnatrice de la Conférence nationale »

Il y a 31 ans, la Conférence nationale qui a mis le Bénin sur le chemin du renouveau démocratique. Comment a-t-elle été organisée ? Qui l’a financée ? Comment Soglo a été élu Premier ministre ? Quel est l’état actuel des acquis ? Faut-il s’émouvoir du délabrement et l’abandon de l’hôtel Plm ayant abrité les travaux ? Voilà les questions auxquelles André Marie Johnson, l’ancien secrétaire général de l’Ortb, journaliste-reporter sur l’événement, apporte des clarifications. Globalement, résume-t-il, la leçon de ces assises c’est « que  quand on se met ensemble on peut trouver des consensus ».

Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN & Moucharaf SOUMANOU (Coll.)

 

Bénin Intelligent : Vous étiez à la Conférence des Forces Vives de la nation, il y a 31 ans. Comment aviez-vous vécu cet évènement historique en tant que journaliste-reporter de l’Office de radiodiffusion et télévision du Bénin (Ortb) ?

André Marie Johnson : Il faut dire qu’avant 1990, 1989 a été une année déterminante. Ce fut une année très difficile pour tout le monde surtout pour la presse. En son temps il y avait les organes de presse publique appartenant exclusivement au gouvernement et quelques organes de presse-écrite du secteur privé. J’étais dans un organe de presse publique où la ligne éditoriale était bien définie; tout le monde savait « quoi dire » et « quoi ne pas dire». L’année 1989 fut très difficile pour tous d’ailleurs. Figurez-vous que les écoles étaient fermées, les salaires n’étaient pas virés, les gens n’allaient plus au service comme. Le pays était bloqué. Donc tout le monde pensait et espérait que cette Conférence allait déboucher sur une reconfiguration totale de notre pays. A la fin, la période transitoire a été respectée, notamment par les institutions qui ont été créées à cette conférence. Je pense au Haut Conseil de la République (Hcr), à l’institution du poste d’un premier ministre… Bref, tout avait quand-même été mis en place pour redonner espoir aussi bien aux délégués qui participaient à la conférence mais aussi aux populations. On était convaincu que c’est ce qu’il nous fallait pour rebondir; mais malheureusement il semble qu’au fil des années beaucoup de choses ont changé et ne sont pas réalisées dans l’esprit de la Conférence.

Dans ce contexte difficile, la politique avait également sa part. Il n’y avait de parti politique autre que le Prpb-Parti de la révolution population du Bénin, on comptait quand même quelques groupes de réflexion, quelques associations. Malgré cette situation et dans ces conditions, la presse n’avait pas le droit de dire ce qu’elle voulait. La marge de manœuvre était réduite, sinon inexistante car si vous forcez vous risquez d’être enlevé, emprisonné ou vous pouvez même disparaitre. C’est à la suite de cela, et de plusieurs tractations qu’un beau jour nous avons appris que le pouvoir en place avait accepté amené le pays à ce qu’on appellera plus tard la Conférence nationale.

A cette conférence qui a duré 10 jours; j’appartenais à une rédaction, celle de la télévision nationale. Je n’avais aucune fonction particulière que d’être reporter. En ce temps, nous nous sommes beaucoup battus.  On a su faire une bonne organisation en notre sein. Nous les jeunes de l’époque à savoir Francis Zossou, Gérard Migan, Constant Agbidinoukou, Marc Tchanou, Emmanuel Kolawolé (paix à son âme) ; Isidore Zinsou, Marcel Tchokpo, Clément Houenontin (paix à son âme) et beaucoup d’autres n’avaient aucunement laissé place à quelqu’un pour nous faire changer d’avis. Nous  étions une trentaine de jeunes journalistes appartenant aux deux rédactions radio et télé. On travaillait en symbiose jusqu’à ce qu’on eût créé un collectif dénommé « Le Collectif des Deux Rédactions Radio et Télé ». Ça nous permettait de nous réunir une fois par semaine. C’est comme çà, nous nous sommes décidés pour y aller tous ensemble dès décembre 1989 puisque, à cette époque la situation était telle que nos chefs avaient perdu le contrôle de tout. Nous sommes allés sans la moindre recommandation de nos supérieurs. Dès le démarrage de la conférence le jour du 19 février, nous avons suivi notre programme et on a bénéficié de la faveur de quelques-uns de nos supérieurs qui n’ont effectué aucune censure des éléments rapportés.

La Conférence Nationale a été alors la base de la renaissance de notre espérance de développement dans un environnement de liberté ?

Oui, elle a permis une sorte de renaissance car beaucoup de choses ont été adoptées par consensus. Mais à côté, il y a eu des compromis et pas des moindres.  Par exemple l’élection du Premier ministre Nicéphore Soglo. Il était seul sur la liste en compétition. Des noms circulaient pour ce poste à savoir, le professeur Albert Tevoédjrè et  Adrien Houngbédji.  Certaines personnes puissantes voulaient que le changement s’effectue avec Soglo. Adrien Houngbédji qui était aussi parti pour être Premier ministre a d’abord disparu de la salle, puis on l’a recherché et retrouvé. Et lorsqu’il est arrivé; il a décidé renoncer à ce poste. Et donc sur les 493 délégués, il y avait 430 suffrages exprimés. 360 pour, 17 contre, 48 abstentions, et 5 bulletins blancs. C’est ainsi que Soglo a été élu. À cette conférence beaucoup de choses ont été décidées et adoptées par consensus surtout lorsqu’il a fallu faire le choix entre le régime actuel, c’est-à-dire présidentiel et celui semi-présidentiel. C’est le régime présidentiel qui l’a emporté au vote.

Le paysage démocratique actuel reflète-t-il la vision et l’esprit de la Conférence nationale ?

Honnêtement non. La conférence avait décidé le multipartisme intégral, c’est-à dire quoi ? Si 10 personnes se retrouvaient et formaient un parti, c’était autorisé. Mais à ce jeu-là qui a consisté à l’ouverture de tout, nous nous sommes retrouvés en quinze, vingt ans à près de trois cent partis politiques. C’était devenu difficile dans ces conditions d’organiser un dialogue politique. Très difficile de réunir 300 partis politiques pour dialoguer, et parmi ces partis il y en a qui n’existe qu’à la veille des élections. C’est devenu une sorte de petits clubs électoraux, on les voit germer à la veille des élections et ils se positionnent pour avoir un poste ministériel et puis ils disparaissent après. Ce schéma du tout intégral, si c’était bon au début parce que ça répondait à un besoin de liberté, s’est révélé un peu plus compliqué en milieu de chemin. Aujourd’hui il y a eu des réformes dans le secteur, c’est vrai que ça ne fait pas l’unanimité et on se demande si c’est la meilleure des formules à adopter. Toutefois ça permet de faire face à ce problème du nombre pléthorique de partis qui existaient, même si je pense que les réformes sont perfectibles et qu’on peut mieux faire.

Sur le plan du développement de notre pays des années 60 à nos jours, votre opinion ?

Le développement est une progression d’un point A à un point B ainsi de suite. Il y a eu développement mais pas comme on l’aurait souhaité. Les besoins des années 1960 ne sont plus en concordance avec ceux de nos jours. Rappelons que la forme de développement qu’on connait aujourd’hui est une forme de développement qu’on peut assimiler à la définition de l’ancien président Vénézuélien qui s’est rendu maître dans l’espace d’idéologie. Le développement auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est la dictature du développement. C’est à dire, que vous le veuillez ou non on vous fera ce qu’il faut pour que vous vous émancipiez. On vous développe malgré vous.

La mémoire de la Conférence nationale est-elle en train de s’effriter ?

Oui en ce sens que, ce sont les valeurs cardinales qui ont été inscrites dans la Constitution. Et on pensait d’elles qu’on les garderait pour longtemps. De ce point de vue, on devrait les garder pour longtemps. Mais, à un moment, l’on constatait que l’Etat lui-même n’avançait pas  à cause de ses institutions. Le Bénin a été longtemps le seul pays à ne pas avoir disposé d’une Cour des Comptes dans l’espace Uemoa. Or, elle est le gendarme qui recadre la manière dont sont gérés  les deniers publics. À cet ordre, on comprend bien qu’il y a des choses qu’on devrait revoir dans l’ancienne Constitution. Puisqu’elle n’aurait pas être en mesure de nous permettre d’avoir une Cour des Comptes aujourd’hui. Maintenant, la question qu’il faut le plus se poser est : est-ce que la modification que subirait la Constitution de 1990 est pour servir l’intérêt général ?

Selon le professeur Eboussi Boulaga, le système imparfait résultant de la colonisation a fait retomber plusieurs pays Africains à l’état de nature. Partagez-vous cet avis ?

Il faut reconnaître que la colonisation a fait du mal à nos pays même si elle a eu d’impact positif dans d’autres pays. Il faut reconnaître que c’est grâce à la colonisation que les pays de l’Afrique de l’Est  ont pu ériger des infrastructures d’une grande envergure. Pour être honnête, même si la colonisation française ne nous profite en rien,  nous avons  aussi notre part de responsabilité à assumer dans l’histoire. Le constat que fait cet écrivain est pertinent.

Dans une interview accordée à La Croix, Robert Dossou confiait, en parlant du financement du budget de la Conférence nationale: « J’avais négocié avec le chargé de mission de l’ambassade de France Bernard Adjadj et aussi avec l’ambassadeur lui-même Guy Marie Azaïs qui ont accepté de financer et nous avons envoyé le budget ». La France a été donc l’ordonnatrice de la Conférence des forces vives ?

Il est vrai que ces personnalités ont mis la main à leurs poches pour financer la Conférence. Et si c’est l’ordonnateur en ce sens, que ce sont eux qui ont financé la grosse partie du budget de la Conférence nationale, oui c’est la France qui a été l’ordonnatrice de la Conférence. La France est l’ordonnatrice de la conférence nationale. Maintenant, il y a eu l’apparition de ce qu’on appelle les notes verbales.  L’ambassadeur Guy Azaïs avait remis au directeur de Cabinet monsieur Pierre Ocho quelques notes verbales dans le temps. Donc effectivement, l’on peut dire que la France a été l’ordonnatrice de la Conférence nationale puisque dans la note que Azaïs avait donnée au directeur de Cabinet, la chronologie dans laquelle la Conférence devait se tenir a été parfaitement décrite. Dans cette note, toutes les propositions de la France figuraient. Mais retenons que, la désignation du Premier ministre devenu plus tard président n’est nullement le choix de la France.

Que pensez-vous de l’état actuel du lieu qui a abrité la Conférence du 19 au 28 févier 1990 ?

L’état de dégradation très avancé de ce haut lieu ne laisse personne indifférente. Rappelons que cet hôtel fut construit en 1982. Ça me fait extrêmement mal. Et c’est aussi triste pour la presse béninoise. Puisque, ce lieu n’a pas seulement abrité la Conférence mais aussi le sommet de l’Ocam de même qu’un sommet de la Cedeao. Mais si ce lieu n’attire aucune attention des autorités béninoises c’est aussi compréhensible. Parce que, il a servi aussi de lieu d’incarcération, de torture et laisse d’étranges souvenirs à certains même si, il a fait aussi le bonheur d’autres.

La Conférence nationale, 31 ans après. Quel bilan pouvons-nous en faire ?

Elle a été une pièce importante dans notre histoire. Elle a permis que les Béninois retrouvent leurs ardeurs de lutte. C’est-à-dire, elle a permis la restauration de notre histoire. Aujourd’hui, je pense que s’il devait avoir une révision des textes fondamentaux adoptés suite à la période de transition, il faudrait qu’elle suive la même longueur d’onde que la vision de la Conférence des forces vives de la nation. De cette Conférence il faut retenir que quand on se met ensemble on peut trouver des consensus.

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