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Artiste Aïssi Ahinadjè : Un long parcours de vie et de voix

Samedi 13 février, la vedette Aïssi Ahinadjè d’Agbangon (Bohicon) a rejoint définitivement ses ancêtres après 41 ans de défense de plusieurs rythmes endogènes sacrés. Retour sur sa vie et sa carrière telle qu’elle nous l’a racontée lors d’une visite à son domicile en 2018.

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON

Zomantiganho Aïssi Ahinandjè (à l’état civil) revenait à la maison, ce vendredi matin-là,  après deux semaines de cérémonies rituelles en l’honneur du vodoun Gou dont elle est l’adepte. La fatigue était donc manifeste sur son visage. La toux et le rhume aussi la tourmentaient. N’empêche qu’elle se prête avec enthousiasme à nos questions sous l’apatam érigé devant sa case en terre battue. L’interview s’est déroulée en langue locale, Fon pendant que le ciel menaçait.

Son nom d’artiste est une leçon de vie. « Pour durer sur cette terre, tout dépend de votre conscience. Il faut être prudent et écouter sa conscience. Si c’est le vol que ton cœur te conseille, tu voleras. Me concernant, c’est la chanson qu’il m’a indiquée et à laquelle je me suis accrochée », a-t-elle déclaré pour expliquer ‘’Aïssi’’. Couturière de formation, la musique ne lui permet plus de pratiquer ce métier, nous a-t-elle confié. La musique pour elle n’est pas un héritage, mais un don : « Je n’ai pas de parents ayant fait une carrière musicale. Seulement ils sont excellents dans la danse. La musique pour moi est un don. Quand j’étais jeûne, les gens venaient me demander à mon père pour que j’aille leur jouer soit le rythme Zankpa ou Zinli, soit que j’accompagne leurs troupes pour animer ou danser au cours de leurs cérémonies funèbres. Donc je suis un artiste précoce ».

Cette année 2018, Aïssi fête 38 ans de carrière musicale. Un long parcours au cours duquel elle a défendu cinq différents rythmes sacrés. Il s’agit des rythmes Agbochébou, Zinli, Zankpanou, Sékou (Gbalè) et Adja. «J’ai produit des albums dans chacun de ces rythmes », a-t-elle confirmé. Pas de sujets tabous pour Aïssi. Son inspiration explore tous les thèmes liés à la vie. « Je n’ai pas une exclusivité thématique. J’aborde tout ce que mon inspiration embrasse ».

Là où le bât blesse…

La plupart des artistes traditionnels ne sont pas aveuglés par une musique commerciale prête à sacrifier des valeurs. Ce qui explique l’éternelle jouvence de leurs chansons. Ainsi, de grands artistes traditionnels ne sont pas souvent riches. Aïssi le confirme : « La musique m’a donné des relations (accointances), la renommée. Et dans ce monde, quand tu as la renommée ou les relations tu es au-dessus de beaucoup de choses. Donc ce n’est pas l’argent. Et c’est ainsi pour la plupart des artistes inspirés et non ceux qui s’y adonnent par mimétisme, imitation ». Alors, la musique nourrit-elle ? Dans une analyse diachronique, Aïssi a répondu avec un peu de nostalgie : « La musique peut nourrir, mais c’est difficile par ces temps marqués par la pression des cartes mémoire, des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Il est difficile pour l’artiste qui n’a pas d’amis, des sponsors qui l’accompagnent de faire des lancements de nos jours. Donc un artiste ne peut plus se satisfaire de la vente de ses albums. Il y a la mévente. Ce n’était pas ainsi. Je me souviens de ce que mes premiers albums furent écoulés comme de petits pains. Même nos producteurs sont devenus réticents parce que soucieux de rentabiliser leurs dépenses ».

L’autre chose qui révolte l’artiste Aïssi, c’est la situation des ténors/pionniers  de la musique béninoise. Pour son cas, elle a indiqué catégoriquement qu’aucun pouvoir public ne lui est jamais venu en aide, même pas une décoration. « Aucun d’eux ne s’est dit : « distinguons cette dame qui a vieilli dans la musique ». Ça peut arriver dans le futur, on ne sait jamais. Mais jusqu’à ce jour rien. » Et pourtant, « L’artiste est un éducateur, il participe à l’édification de la population. Mais dans cette mission nous n’avons pas gagné grande chose. Nous ne demandons pas qu’on nous donne monts ou montagnes. Juste un soutien, une aide pour que nos derniers jours ne soient pas comme un séjour en enfer », a-t-elle argumenté. Les tapages que nous faisons quand une personne, notamment un artiste de renommé meurt n’est qu’une inanité, a-t-elle soutenu en recommandant que « Lorsque nous reconnaissons un talent, un génie à une personne, il faut que de son vivant nous lui rendons les hommages, les récompenses qu’il mérite ». Sur ce, Aïssi a déposé une doléance : « Je demande au Ministre de la culture et toutes autres autorités de penser aux grands artistes qui ont maintenant vieilli, car nous n’avons pas gagné grande chose dans la musique à part notre fierté de véhiculer des conseils, des leçons».

Aïssi, une croyante fervente

Aïssi, c’est deux musiques parallèles qui empruntent les mêmes rythmes : l’une sacrée dédiée à l’apologie du vodoun Gou, l’autre profane consacrée à l’éducation et la conscientisation des fans. L’artiste a assuré que jamais il ne lui est arrivé de mélanger les deux. « Il ne m’est jamais arrivé au cours d’une prestation de dévier pour basculer dans des chansons sacrées, rituelles. Je ne mélange jamais les deux. Je sais les délimiter naturellement », a-t-elle témoigné. Malgré le vent de la christianisation qui fait danser l’Afrique, Aïssi reste attachée au vodoun, Gou. «Je suis adepte du vodoun Gou, dieu du fer », a-t-elle professé fièrement. « Les couturiers, mécaniciens, les forgerons… sont gouvernés par lui. Si on sait vénérer convenablement Gou, respecter ses préceptes, ses interdits il comble de mille bénédictions », a-t-elle soutenu. « Avant, nos aïeux érigeaient dans chaque famille un temple pour le vodoun Gou. Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Beaucoup de personnes, dans leur ignorance, peuvent provoquer ce doux vodoun. La récurrence des accidents de voies publiques peuvent en être l’une des conséquences », croit-elle.

Un regard moderne

« On est scandalisé lorsqu’on compare l’ancienne époque à l’actuelle. Trop de désordres chez les jeunes. Les crimes rituels par exemple. Je sais que les réalités ne sont pas identiques d’un temps à l’autre. Moi j’ai été accouché dans un champ et formée dans les travaux champêtres. Les choses ont énormément changé. Néanmoins je supplie les jeunes de se garder des actes crapuleux qui ont court aujourd’hui, de penser au (ou à leur) travail, à la formation d’une famille digne ». Telle est l’exhortation de maman Aïssi aux jeunes. Par ailleurs, elle est triste pour la famille qui, de plus en plus tombe plus bas : « Un couple, une famille demande des sacrifices que beaucoup de jeunes ne semblent plus être prêts à consentir ; ils sont enclins à la division dès que le moindre problème surgit. Moi j’ai souffert : j’allais travailler au champ pour gagner de l’argent. C’est à ce prix que j’ai élevé mes enfants dont quatre jumeaux. Donc il ne faut jamais oublier que nos souffrances d’aujourd’hui, c’est pour notre bonheur demain. Donc j’invite les jeunes à la patience ».

Pour finir, Aïssi nous a confiés qu’elle ne cessera de chanter qu’à sa mort. Sa succession musicale, elle ne s’en inquiète outre mesure. Et pour cause, « Tous mes enfants sont doués dans la musique. Ils sont tous d’excellents danseurs et chanteurs. Donc aucune inquiétude », s’est-elle justifiée.

En guise de reconnaissance, elle nous a chanté avec dextérité quelques-uns de ses vieux morceaux dont « Séké Gosin Salin min », une chanson qu’elle a composée pour les jeunes. Aïssi s’est révélée à nous comme une voix que la vieillesse n’a guère abîmée.

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