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Attaques terroristes au nord-Bénin : Décryptage de Emmanuel Odilon Koukoubou, spécialiste des politiques de sécurité

-« Sur l’avenir, nous n’avons qu’une seule certitude : c’est l’incertitude »

-« La réponse militaire ne suffira pas pour en finir avec la menace »

-« Nous sommes à une étape d’importation de la menace. Il faut éviter son enracinement »

Mardi 30 novembre puis mercredi 1er au jeudi 2 décembre. En l’espace de 24h le Bénin a essuyé deux attaques dans sa partie septentrionale. Non sans y perdre deux vaillants militaires. Un front djihadiste incertain s’ouvre-t-il ainsi à l’armée béninoise ? Les groupes terroristes peuvent-ils recruter des relais locaux ? y a-t-il des facteurs favorables ? Décryptage de cette actualité sécuritaire avec Emmanuel Odilon Koukoubou, Spécialiste des politiques de sécurité et Assistant de recherche au Civic Academy for Africa’s Future (Ciaaf), un centre de recherche sur la gouvernance en Afrique. Interview exclusive !

Propos recueillis par Sêmèvo Bonaventure AGBON

 

Bénin Intelligent : La question que les populations se posent actuellement c’est de savoir si par ces deux accrochages‚ le Bénin voit ainsi s’ouvrir au nord‚ un front djihadiste durable et incertain comme au Mali‚ Burkina‚ etc. ?

Emmanuel Odilon Koukoubou : Sur l’avenir, nous n’avons qu’une seule certitude : c’est l’incertitude. Je ne suis pas capable de porter des verres de devin pour vous lire l’avenir sécuritaire du Bénin. Car, le sujet dont nous parlons est d’une labilité et d’une imprévisibilité redoutables. C’est donc difficile de répondre à votre question. Mais je tiens à noter que cela fait déjà plusieurs années que ces gens circulent sur notre territoire. Le 1er mai 2019, ils avaient enlevé deux touristes français et tué notre compatriote Fiacre Gbédji (Paix à son âme) dans le parc de la Pendjari. À part cet épisode, plusieurs cas d’arrestation de présumés terroristes ont été signalés dans le septentrion. Donc, nous sommes dans le labyrinthe terroriste depuis plusieurs années. J’ai l’impression que les deux parties (forces de défense et de sécurité béninoises et groupes djihadistes) ont longtemps repoussé l’échéance de la confrontation. Mais on savait que cela allait advenir un jour ou l’autre.
Maintenant, de mon côté, je ne peux pas dire si les dernières attaques nous propulsent définitivement dans une ère d’enchaînement d’attentats ou s’il s’agit d’un acte sporadique. Pour cela, il faut d’abord comprendre les vrais mobiles de ces attaques. L’épisode de Banikoara serait-il un accident dont l’attaque de Porga serait perpétrée en représailles ? Les deux attaques sont-elles liées ou non ? Quels objectifs sont-ils poursuivis ? Je n’ai pas de réponse à ces questions.

En quoi le Bénin pourrait intéresser des djihadistes ?

On a tout pour les intéresser. D’abord, sur le plan de la géographie. Les groupes terroristes adorent les zones frontalières. C’est pourquoi ils ont élu domicile dans le Liptako-Gourma, zone de trois frontières entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali. Le Bénin fait partie de deux zones de trois frontières qui sont stratégiquement très idéales pour eux. Car, ce sont des espaces frontaliers qui abritent des parcs animaliers et peuvent donc servir d’endroits de cachette et aussi de braconnage. Je parle du parc de la Pendjari entre le Bénin, le Togo et le Burkina et du parc W entre le Bénin, le Burkina et le Niger. Quand vous laissez les parcs, on n’a pas de désert mais on a des montagnes et collines qui peuvent leur servir de zones stratégiques.
Sur le plan de la gouvernance, ils s’intéressent à des zones frontalières longtemps abandonnées par l’État. C’est vrai que l’ABeGIEF fait un effort considérable pour changer cette situation. Mais en une décennie, elle ne peut pas rattraper tout le temps perdu. C’est dire qu’il n’est pas exclu qu’il rencontre une partie de la population qui soit réceptive à leur discours. Et je peux évoquer encore d’autres facteurs.

Ça murmure déjà que la France en difficulté ailleurs‚ surfera sur ces attaques pour chercher à demander à installer une base militaire au Bénin. Une telle base‚ est-ce envisageable ? Et faut-il la souhaiter comme solution à l’expansion des terroristes ?

C’est vrai que ça peut être stratégiquement pertinent pour la France d’avoir une base militaire au Bénin. Elle sera d’une part tout près de la puissance nigériane et d’autre part à un pas du Sahel où elle subit un désamour profond. Mais à ce jour, il s’agit encore de supputations auxquelles je n’accorde pas beaucoup d’intérêt. Dans tous les cas, il reviendra aux États béninois et français d’en décider.

Comment expliquer l’absence de revendication de ces deux attaques depuis des jours ?

Ce n’est pas la première fois qu’une attaque terroriste prend du temps à être revendiquée. Il y en a même qui n’ont jamais été revendiquées. Tout dépend de la stratégie des assaillants.

Est-ce possible/plausible que les groupes terroristes aient ou recrutent des relais/adeptes locaux ?

Ce n’est pas exclu. Selon certaines sources, des jeunes désœuvrés auraient déjà fait allégeance aux groupes islamistes. Il me semble que c’est justement ce que nous devons travailler à éviter. Pour l’instant, je pense que nous sommes à une étape d’importation de la menace. Il faut éviter son enracinement. Et l’enracinement passe par le recrutement interne. Il y a 10 ou 15 ans, les groupes djihadistes au Mali étaient profondément algériens. Les émirs des katibas d’Aqmi étaient algériens. Avec le temps, ils ont réussi à recruter du personnel local, à adapter leur discours aux fragilités locales. Et aujourd’hui, nous avons des groupes terroristes composés de Maliens, dirigés par des Maliens. Cela rend la tâche davantage difficile à l’État et à ses partenaires. Le Bénin doit travailler à éviter ce piège.

L’armée béninoise a rassuré les populations et affiché sa détermination à protéger le pays. Est-elle réellement capable aujourd’hui de faire face à des djihadistes ?

Le rôle de l’armée, c’est de nous défendre contre toute sorte d’agression. C’est ce qu’on attend d’elle. Mais une mission, c’est des hommes et des moyens. Ce que je retiens, c’est que le Bénin est, depuis, conscient de la menace et des dispositions ont été prises pour préparer notre armée à faire face. L’ABeGIEF a fait former une unité spéciale de surveillance des frontières – une unité de police – qui est déployée dans les zones frontalières. L’armée est également déployée dans la région dans le cadre de la stratégie de sécurisation des parcs nationaux. Il y a également une garde nationale qui a été créée mais elle n’a pas encore connu sa pleine montée en puissance. Il est aussi mis en place à la présidence de la République, un Comité présidentiel de contrôle des missions de sécurisation du territoire national. Au plan régional, le Bénin est membre de l’initiative d’Accra avec le Togo, la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Burkina. Mais ce mécanisme sous régional piétine un peu. C’est vous dire que des mesures ont été prises par l’État. Il reste à observer leur efficacité contre la menace terroriste.
En revanche, ce que je ne sais pas, c’est si notre armée est dotée d’équipements modernes de renseignements et de lutte contre le terrorisme, si elle est en effectif adéquat et si elle a été suffisamment entraînée pour faire face à une menace de type asymétrique.
Cela dit, la réponse militaire ne suffira pas pour en finir avec la menace. Il faut travailler à une gouvernance davantage inclusive, à relever le niveau de développement dans les zones frontalières, à minimiser au maximum les frustrations. La pauvreté, le désœuvrement et les frustrations sont d’excellents terreaux sur lesquels germent les groupes terroristes. L’État gagnera à les priver de ces instruments.

Pourquoi l’Union africaine‚ la Cedeao… ne rassemblent pas tous les états-majors à l’échelle du continent et les unissent autour de la lutte contre le terrorisme au lieu qu’on laisse l’ex-colonisateur en faire sa priorité ?

L’ex-colonisateur n’est pas le seul acteur qui agit contre le terrorisme en Afrique. Au Sahel, vous avez une kyrielle d’acteurs qui interviennent. Des États-Unis aux Nations Unies en passant par l’Union européenne, l’Union africaine et des dizaines d’autres acteurs. Le problème, c’est qu’il y a une absence de coordination des efforts parce que les acteurs se mènent une sorte de guerre de leadership qui dessert l’objectif de lutte contre les groupes terroristes. Dans ce jeu, la France a su jouer de son influence sur ses anciennes colonies pour paraître comme l’acteur majeur de la lutte contre le terrorisme dans la région.
Quant à la Cedeao et l’Union africaine, elles ont leurs stratégies contre le terrorisme. La Cedeao a mis en place un vaste plan d’action au terme du sommet de Ouagadougou sur le terrorisme en septembre 2019. L’Union africaine tient toujours au Processus de Nouakchott et tient la MiSahel. Le problème de ces deux organisations, c’est qu’elles ne s’entendent pas sur qui va avoir le leadership. Ça fait qu’elles ont du mal à coordonner leurs actions. Aussi, faut-il ajouter que leur handicap majeur, c’est qu’elles n’ont pas les moyens de leurs politiques. Elles conçoivent des politiques et comptent sur la générosité des autres pour les mettre en œuvre. Ce n’est pas sûr que ça marche ainsi.

Dans l’« Étude sur les risques et les facteurs potentiels de radicalisation et d’extrémisme violent en république du Bénin » menée dans le cadre du « Programme de prévention de l’extrémisme violent en Afrique de l’Ouest et dans le bassin du lac Tchad –(Pprev-Ue II) », les rédacteurs mettent l’accent sur les prédispositions géographiques à l’extrémisme violent. Le pays partage 1989 km de frontières terrestres avec quatre pays voisins Burkina-Faso, Niger, Nigéria et le Togo dont certains souffrent déjà des groupes djihadistes. La radicalisation, appréhende l’Étude, n’est pas une génération spontanée ; elle émane souvent de l’absence de justice et d’équité sociales. Or les populations des zones frontalières (Ségbana, Matéri, Malanville…) très enclavées vivent dans l’indigence comparativement à leurs compatriotes de Cotonou : un faible voire très peu d’accès aux services socio-collectifs de base. De plus, « elles ont facilement accès aux marchés des pays limitrophes qu’aux grands centres de consommation au Bénin pour l’écoulement de leurs productions ». Faut-il avoir peur ?

Comme je l’ai déjà dit, les périphéries lointaines abandonnées sont des espaces où une partie des populations peut être réceptive au discours des djihadistes. Outre cela, le chômage et le sous-emploi font de la jeunesse désœuvrée, un grenier de recrutement pour ces groupes. C’est pourquoi je disais plus tôt que la solution ne peut pas être que militaire. Elle est aussi à rechercher sur les plans du développement et de la gouvernance inclusive et équitable.

Dans sa couverture médiatique Rfi a titré : « Bénin : deux soldats tués lors d’une attaque terroriste dans le nord-ouest ». Selon vous‚ en choisissant de mettre les victimes béninoises en avant au lieu d’insister sur celles du camp ennemi‚ cette chaîne ne conforte-t-elle pas les djihadistes ?

Qu’est-ce qui empêche votre média de faire son article et de mettre l’accent sur les victimes du camp ennemi ? Lorsque vous avez titré “Attaques terroristes : Pas de peur, l’armée béninoise inébranlable”, est-ce que RFI s’en est plainte (rire). Non, je n’ai pas envie d’entrer dans cette polémique.

Merci.

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