Vous êtes ici
Accueil > Actualité > Carmélita Siwa, femme artiste : Déconstruire les mauvaises perceptions (La danseuse-chorégraphe en spectacle à l’Ifb ce vendredi)

Carmélita Siwa, femme artiste : Déconstruire les mauvaises perceptions (La danseuse-chorégraphe en spectacle à l’Ifb ce vendredi)

Qui est Carmélita Siwa ? L’artiste, danseuse, interprète béninoise est la chorégraphe de la pièce ”Gbé Miton’’, ‘’notre voix” en français qui fait l’objet d’un spectacle vendredi 16 et samedi 17 octobre à l’Institut français de Cotonou. A 28 ans, la femme de l’art et de la culture et ses trois compagnons promettent de  faire voyager leur public à une destination heureuse à travers des histoires inspirées de leurs quotidiens. En prélude à ce rendez-vous, incursion dans sa carrière objet de stéréotypes socioculturels qu’elle affronte brillamment.

Par Raymond FALADE

Surprise en répétition mercredi 14 octobre à l’Institut français de Cotonou, nous avons découvert une femme débordante de force et d’énergie, techniquement au point qui allie le professionnalisme à l’amour de l’art. Sur scène avec elle, Ézéchiel Adandé, Nourou Deen Eniola et Rodolpho Sagbo.

Carmélita Siwa est née avec la danse puisqu’elle a commencé par la pratiquer ‹‹depuis toute petite››. Mais professionnellement, depuis bientôt neuf ans. Après avoir fini sa formation en tant que danseuse, interprète et chorégraphe en 2017, Carmélita a ‹‹voulu prendre du temps…, histoire de découvrir, de faire l’expérience avec d’autres chorégraphes, de participer à autant de projets que possible››. Ceci, dans le but de se professionnaliser davantage, de gagner en expérience et en terme de confiance en soi, de créativité et même de nom, que ce soit au Bénin ou en dehors.

”Gbé Miton” est la deuxième pièce qu’elle chorégraphie. La toute première était en solo. ‹‹Je la faisais seule sur scène. Je suis à ma toute première pièce collective. On est quatre sur scène. C’est une pièce dans laquelle j’ai voulu avoir des interprètes qui ont un très bon niveau d’étude parce que pour nous, c’est très important. On est dans un pays où on considère que la danse ou l’art en général est un métier qu’on choisit quand on n’a plus rien d’autre à faire, ou quand on a quitté les bancs. Mais ce n’est pas vrai. C’est un métier très intellectuel. Il faut réfléchir énormément. C’est un métier dans lequel on retrouve beaucoup de disciplines que ce soit artistique ou même des matières qu’on nous enseigne à l’école. Des matières littéraires, scientifiques. On retrouve absolument tout››, rectifie l’artiste. Et d’indiquer que, pour elle, la danse c’est la vie en général.

Un public « le plus neutre possible »

Le public de Carmélita Siwa doit s’apprêter à voir des danseurs engagés, des intellectuels, des artistes mais avant tout des personnes. ‹‹Ce que je suggère généralement en tant qu’artiste, c’est d’éviter que le public vienne avec des à priori. C’est-à-dire l’intention de venir interpréter toute une histoire. Je souhaiterais que le public vienne le plus neutre possible et qu’il arrive à voyager avec nous. C’est plus facile quand on est prêt à accueillir quelque chose plutôt que lorsqu’on vient déjà avec des idées arrêtées. Ça crée un blocage selon moi››, indique-t-elle. Carmélita invite donc le public à venir au spectacle, et surtout à « être prêt à voyager avec nous, à accepter monter dans notre bateau ou dans notre avion comme ils veulent ».

Les histoires de Carmélita illustrent toujours une thématique. La chorégraphe adorent surtout les faits de société, tout ce qui a trait aux conditions de vie de l’artiste en général sur le continent africain, le Bénin en particulier. La pièce qu’elle présente ce weekend ‹‹est née d’un vécu commun à tous les acteurs qui interviennent dans la pièce›› confie-t-elle. Tout inspire donc l’artiste : la nature, la musique, le cinéma, la vie, le quotidien en général. ‹‹Je prends toujours mon temps pour m’embarquer dans une réaction parce qu’il faut ressentir le besoin de le faire››. Pour la chorégraphe de la pièce ”Gbé Miton”, ‹‹il ne faut pas se lever seulement parce qu’il faut créer, parce qu’on veut suivre la tendance. Non ! Pour moi, c’est important d’avoir quelque chose à dire. C’est important de ressentir le besoin d’exprimer quelque chose. Que ce soit un ras-le-bol, que ce soit même de la joie. Mais il faut commencer quelque part››, insiste-elle.

Femme de l’art, anticonformiste

Pas facile d’être femme artiste, danseuse, interprète ou encore chorégraphe. La difficulté, selon Carmélita n’est pas en termes de force, d’énergie ou de technique. Car ce métier s’apprend. ‹‹On peut le développer quand on est suffisamment discipliné et quand on est persévérant››. Mais le plus dur est relatif aux réalités africaines. ‹‹On est dans une société qui est très traditionnaliste, attachée aux mœurs, aux traditions, à la culture. Donc être une femme et être dans le métier de l’art, c’est extrêmement compliqué parce qu’on estime généralement qu’une femme est faite pour la maison, pour garder le foyer, les enfants, etc.›› fait-elle observer. L’épanouissement de la femme reste alors à être pris en compte. ‹‹Que ce soit dans le domaine de l’art ou qu’elle soit employée dans une entreprise, la femme a besoin de se sentir utile, pas seulement à servir comme domestique. Si elle est épanouie, le foyer est équilibré. Si la femme n’est pas épanouie qu’est-ce que vous attendez qu’elle fasse concrètement à la maison ? En toute chose, il faut s’engager et quand on s’engage, on fait des choix, il faut les assumer. C’est ce que je fais››, assume-t-elle.

Les regards péjoratifs, les stéréotypes sur son métier, elle ne les ignore pas. Être danseuse au Bénin, relève-t-elle, c’est généralement être vu comme femme de mœurs légères. La société leur objecte, en effet, qu’‹‹une femme qui se respecte ne devrait pas exposer son corps, aller remuer ses popotes sur scène devant d’autres hommes››. C’est à cela que le public béninois qui n’est pas trop habitué à l’art pense, critique-elle.  ‹‹Mais je suis en train d’œuvrer avec mes collègues pour changer cette façon de voir les choses. C’est à dire rééduquer le public à s’intéresser à l’art, à voir au-delà du premier degré››, renseigne Carmélita.

Des parents exceptionnels

Si beaucoup de femmes qui se lancent dans le métier de l’art manquent de soutien de leur géniteur, tel n’est pas le cas de Carmélita. ‹‹J’ai eu la chance d’avoir des parents formidables qui me soutiennent. Ils n’ont pas sauté de joie quand j’ai décidé de mettre mes diplômes de côté et de continuer à suivre le chemin de ma passion. Mais ils ne m’ont pas non plus empêché de le faire. Ils ont compris mon choix plus ou moins et ils ont essayé de m’accompagner autant qu’ils peuvent››, se réjouis l’artiste. Toutefois, être artiste pour elle, est un combat quotidien surtout en tant que femme. ‹‹C’est un combat contre soi-même, un combat contre toute une société, tout un système et contre la famille. Et quand on parle de famille en Afrique ici, c’est la grande famille ; elle ne se limite pas qu’à papa et maman››. Mais ayant déjà le soutien de son père et de sa mère, ‹‹le reste de la famille, je peux les combattre parce que là je sais que je ne suis pas seule››. Pour la danseuse, le Bénin est un petit pays mais très riche culturellement. Malheureusement, la culture est mise au second rang. ‹‹Nous, en tant que jeune artiste, on trouve que ce n’est pas normal. C’est vraiment dommage de ne pas utiliser tout ce qu’on a à partager, tout ce qu’on a à vendre. C’est vraiment un gâchis››, déplore-t-elle. À travers son spectacle, elle espère pouvoir apporter sa pierre à l’édifice ‹‹pour essayer de faire bouger un peu les choses››.

Carmélita Siwa invite donc toute la population à sortir massivement pour suivre le spectacle ce vendredi 19 octobre, le soir à partir de 20h30 à l’Institut français de Cotonou ou samedi à la même heure. L’artiste jouera deux fois vu la restriction d’effectif du fait de la pandémie du coronavirus. Cela permettra d’éviter des frustrations et permettre à tout le monde de participer au spectacle et apprécier leur art.

 

Laisser un commentaire

Top