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Choix de la colistière de Talon : « C’est de la cosmétique sur fond de paritarisme » (Ousman Fatiou)

Présidentielle 2021 et sa couleur controversée de parrainage, liste de trois duos-candidats retenue par la Cena, agression de Ganiou Soglo, choix de Talata comme colistière de Patrice Talon, imbroglio au sein de l’opposition…Au Bénin, l’actualité sociopolitique est très riche en attaques en contrattaques. L’avocat au barreau de Dijon Ousman Fatiou donne sa lecture. Il faudra repenser, exhorte-il, à la « création d’un système et des institutions très fortes » pour qu’il y ait un « équilibre nécessaire pour éviter qu’un homme ou un groupe d’homme ne possède tout. »

Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN & Carole DOSSA (Coll.)

 

Bénin Int. : Bonjour Maître Ousman Fatiou. Quelle appréciation faites-vous des 20 candidatures reçues par la Cena dans le cadre de l’élection présidentielle ?

Maître Ousman Fatiou : La vingtaine de candidatures signe juste l’échec de la prétendue réforme du système  partisan. Puisque, je vous rappelle qu’aucun des partis du giron du Chef de l’Etat n’a présenté autre candidat que le chef de l’Etat lui-même. À cela, on saurait comprendre que la réforme du système partisan voté en novembre 2019 n’a de viser qu’à servir un homme et non l’intérêt général. Parler de la vingtaine de candidatures, a moins d’importance à mes yeux que d’évoquer le fait que ce scrutin va se tenir alors que notre édifice démocratique est attaqué. Avec une agressivité jamais connue jusque-là d’ailleurs. Cena, Cos-Lépi, Cour Constitutionnelle, Cour Suprême et la société civile semble être soumises.  La  seule candidature qui  semble sérieuse et digne d’intérêt est celle du professeur Frédéric Joël Aïvo dont l’expertise de constitutionnaliste chevronné nous serait très utile dans le contexte de recul démocratique dont est victime le Bénin.  De ce point de vue, j’ai hâte de connaître le contenu du discours de campagne et du projet de société du professeur, pour les Béninois qui ont un grand besoin d’une nouvelle vision prospective.

Que pensez-vous des partis de l’opposition ?

L’opposition est exclue du champ politique par un pouvoir décidé à gouverner dans l’opacité et l’exclusion. La vie politique béninoise a certes besoin d’assainissement, mais elle a surtout besoin de liberté et de pluralisme, ce dont elle est privée depuis peu. Il appartient aux Béninois dans leur ensemble de retrouver leur vitalité politique. L’opposition politique à ce régime dit de la Rupture a été attaquée et agressée avec détermination pour être réduite au silence. Prenez le cas de l’Usl dont l’enregistrement est empêché depuis des années pour une condamnation de son président d’honneur qui a été annulée par la Cadhp. L’exemple de Les Démocrates est aussi flagrant quand le pouvoir en place a tout mis en œuvre et use des manœuvres dilatoires pour retarder la délivrance du récépissé. Il a fallu attendre la tournée électorale dite de reddition de compte du chef de l’Etat pour que le récépissé soit délivré.

“L’opposition a été attaquée et agressée avec détermination pour être réduite en silence.” N’est-ce pas la preuve que l’opposition en elle-même est fragile ? En politique, tout n’est-il pas question de rapport de force ?

Dire que la politique est un jeu de rapport de force, est vrai mais  réducteur. On peut et on doit mettre de la vertu dans la politique. On peut débattre et combattre avec les armes de la démocratie. Déstabiliser l’adversaire par la force de la conviction et des valeurs prônées est le meilleur moyen de faire sainement de la politique. A contrario, utiliser l’argent pour détruire les partis et diviser les responsables pour en tirer profit, et bien, ça ce n’est pas faire de la politique, c’est utiliser des méthodes non conventionnelles et incorrectes pour arriver à ses fins. Ne nous y trompons pas : la politique doit rester vertueuse, car après tout, il s’agit de la gestion des affaires publiques et de la cité, ce qui ne peut se faire que dans l’intérêt de tous.

Le parti “Les démocrates” a changé 3 fois les candidats devant le représenter en intervalle de deux jours. N’est-ce pas la preuve que l’opposition est désorganisée ?

Mon avis se base sur ce fait. Les responsables actuels du pays font ce qu’ils savent faire de mieux depuis des années : exploiter les faiblesses et failles du système et des hommes qui l’animent. C’est trop facile de jeter la pierre à l’opposition en enfonçant des portes ouvertes. C’est surtout déresponsabiliser le pouvoir en place et sa capacité de nuisance interne des partis politiques. J’ai une théorie simple là-dessus : le récépissé n’a été délivré à ce parti que lorsque le pouvoir en place a eu la certitude qu’il pouvait manipuler certains de ses responsables. La cupidité et les égos des uns et des autres a fait le reste. C’est aussi désolant qu’affligeant. Mais je retiens que le Front de Restauration de la Démocratie a dégagé un candidat en la personne de Frédéric Joel Aïvo autour duquel deux partis politiques et un mouvement politique se sont accordés. C’est cela le plus important et qui marque la volonté de partir unis et de porter une alternative nouvelle pour notre pays.

Si des gens sont faillibles devant l’argent et rejettent leurs convictions et leurs devoirs envers toute une masse populaire, à qui la faute sincèrement ?

Je ne porte pas de jugement de valeur sur les uns et les autres. Je souligne juste que l’argent a pris une place encore plus importante depuis quelques années alors que le président avait pris l’engagement de faire reculer l’argent en Politique.

Les partis de l’opposition peuvent-ils relever le défi de la restauration de la démocratie face au régime ? 

Il n’y a pas deux oppositions. Il y en a une, et elle est dans le peuple. Elle est dans  les licenciés sans avenir certain, dans les universités. L’opposition, la vraie se retrouve dans les victimes de la folle répression policière et judiciaire, dans les entreprises sans débouchés ni perspectives. Cette opposition a quand même reçu un soutien constant depuis plusieurs années en la personne de Frédéric joël Aïvo je crois. Parce qu’il est la seule alternative au pouvoir en place.

Qui soutient le  professeur Joël Aïvo selon-vous ?

Concernant les soutiens du professeur Joël vous les verrez bientôt. Et vous verrez que son capital sympathie est bien plus large que celui des dirigeants actuels. Je termine sur cette question que son dialogue itinérant avec les Béninois lui a permis de s’imprégner des difficultés de nos compatriotes. Le professeur Aïvo était rapporteur d’une commission composée de nombreuses autres personnes et dont le rapport et les propositions étaient très éloignées.

Malgré le nouveau cadre juridique, des candidats ont déposé leurs dossiers sans parrainages ni colistiers. Qu’en pensez-vous ?

Ce n’est pas le type de candidature et le profil des candidatures qui est en cause. Le gouvernement et son chef ne peuvent pas se réjouir d’avoir conduit notre pays dans un tel imbroglio juridique et politique. Chacun est dans une posture qui se justifie d’un point de vue politique et juridique. Quant à l’exécutif, sa responsabilité est entière dans cette situation et il devra l’assumer devant l’histoire.

Quelle  est réellement la cause de la ” situation sociopolitique dégradante”  comme le souligne la plupart des observateurs politiques ? 

J’admets que le système que nous avons n’est pas parfait. Mais reconnaissons aussi qu’aucun système institutionnel n’est parfait. Pour autant, vous ne pouvez pas dire que le Bénin de 2021 est meilleur que celui de 2016. Le pays est en proie à une crise politique liée à la volonté des dirigeants de gérer le pays sans opposition à l’assemblée et dans les communes. La société civile a été soumise et la justice n’est plus libre. Pour rappel,  l’actuel président a pu rentrer en 2015 de la France malgré plusieurs procédures judiciaires à son encontre. Egalement de 2013 à 2016, l’opposition béninoise a pu librement s’exprimer lors des manifestations pour crier sa désapprobation de la gestion du président Yayi. Cette opposition n’a jamais été écartée ni exclue de la compétition électorale. C’est là le problème. Il ne faut pas confondre la démocratie et la gestion de l’Etat. Et je pense que c’est ce qui est en train d’être fait.

Est-ce le pouvoir en place qui met à mal le pays ou il est question d’une guerre d’intérêt ?

La crise a débuté du faite que l’opposition politique béninoise (ceux qui ne sont d’accord avec le mode gouvernance du régime actuel)  a été  férocement exclue de la compétition électorale de 2019. L’éviction du peuple a été consacrée par l’application de la clause de 10% aux communales qui a vu des villes comme Porto-Novo et Sèmè-Kpodji être dirigées par des élus sans légitimité. Quant aux tentatives de révision de la révision des précédents pouvoirs, le fait est qu’ils n’y sont pas arrivés par manque de majorité et par peur du rejet au référendum.

Vous disiez tout à l’heure qu’il ne faut confondre démocratie et la gestion d’un Etat. Doit-on dire alors que sans démocratie il peut y avoir une bonne  gouvernance ? 

La démocratie n’est pas une option, elle est la seule solution. La démocratie n’est pas l’anarchie. Elle, c’est liberté mais c’est aussi la rigueur, ce sont des droits et des devoirs. Elle est et surtout le seul régime qui garantit à tous une égalité de chance face à loi. Elle est la meilleure chance de développement.

Que faut-il améliorer dans notre système institutionnel pour qu’il soit parfait ou plus ou moins parfait ?

La vraie réflexion doit porter sur la création d’un système et des institutions très fortes et à l’équilibre nécessaire pour éviter qu’un homme et un groupe d’hommes ne possède tout.

Pensez-vous que la colistière du chef de l’État Talon Mariam Talata Zimé à un parcours à croiser au charisme du président Talon ?

Pour ma part, la présence de Mme Talata Zimé ne traduit aucune avancée politique ou sociale ; c’est de la cosmétique sur fond de paritarisme. Le comble est qu’elle aurait été informée par voie de presse. Est-ce cela la réforme tant attendue ? Qu’une élue apprenne sa candidature par les autres ? sans aucun vote interne au parti ? Sans son accord ? Tout cela n’est pas sérieux et traduit encore une fois que c’est le chef de l’Etat lui-même qui décide de tout au Bénin et qui est l’Alpha et l’Oméga de la vie politique de notre pays.

Est-ce que pour vous, Talata peut assurer les responsabilités d’un poste de cette envergure ?

Je ne connais rien de cette personne. Cependant, il faudrait rappeler que le  poste de Vice-Président n’a d’importance qu’en cas de vacance de pouvoir présidentiel et c’est là que cette réforme est particulièrement vicieuse. Puisqu’elle prévoit que notre pays puisse un jour être dirigé par une personne nommée et qui n’aura pas la légitimité populaire. Cette prétendue réforme est un mirage qui vise à exclure le peuple de la gestion des affaires publiques.

N’est-ce pas la preuve que le président Talon veut œuvrer pour la représentativité de la gent féminine au sein des institutions politiques ?

Il faut voir plus loin. Combien de Ministre femmes le Président a nommé depuis le vote de la loi et la révision de la constitution ? Combien de députés femmes ont été présentées par le parti unique bicéphale sur les listes lors des « exclusives-excluantes » d’avril 2019 ? En réalité, le Chef de l’Etat a voulu faire un coup de communication politique.

À votre avis, les femmes béninoises sont-elles vraiment prêtes pour jouer leur partition dans la politique ?

A-t-on jamais demandé si les hommes ont été prêts à gérer le pouvoir d’Etat au Bénin ? Je soutiens même qu’elles ont les mêmes capacités que nous autres hommes voire plus si l’on compte qu’elles savent faire montre d’une plus grande rigueur à bien des égards. Il leur appartient désormais de prendre toute leur place et non pas d’attendre qu’on les nomme à tel ou tel poste ou qu’on les coopte pour candidater avec tel candidat sortant.

Quel commentaire faites-vous de l’agression dont a été victime l’ex-ministre Galiou Soglo le vendredi 5 dernier ?

Sur le fond de cette question, vous aurez noté que le pays bruisse de rumeurs et de fantasmes depuis cette tentative d’assassinat. Le contexte électoral tendu, la crise politique qui couve depuis plusieurs années désormais, le risque d’une élection entre soi et sans les opposants passés à la sélection “rupturienne” du parrainage. Je souhaite une guérison rapide et définitive à Monsieur Ganiou. Retenons quand même que cet acte est un acte très scandaleux. Je me félicite d’ailleurs que cette tentative d’assassinat n’ait fait que renforcer son engagement pour la restauration de la démocratie. On peut dire que les autorités politiques, publiques et judiciaires béninoises ont échoué dans la mission régalienne de protection des citoyens. Les évènements d’avril mai et juin 2019 sont encore dans les mémoires. Et le déploiement récent de l’armée à l’intérieur du pays marque un tour de vie sécuritaire dangereux. Pire, notre État fait désormais peur, par la brutalité de ses actes, l’exclusion inhérente à sa politique, l’opacité de sa gestion et la vision hégémonique-prédatrice de ses acteurs. Les dirigeants actuels ne s’en cachent d’ailleurs plus, eux qui affirment que les libertés publiques et individuelles sont un frein au développement. Les prochaines semaines offriront l’occasion aux Béninois de reconquérir le Bénin qu’ils aiment, celui de la liberté et de la démocratie dans la rigueur et le développement certainement.

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