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Dénagan -Il en survivra un

Il n’est plus ! Qui d’autre assurera si efficacement la survie du Kpanouhoun ? On ne peut qu’être dévasté par la douleur face à une telle disparition. Dans un contexte de désert de muse chez une bonne partie de la jeune génération d’artistes avec comme conséquence fâcheuse, des productions musicales nues et incapables d’émouvoir, d’instruire.

« Adín mi ɖ’aɖusi bò bá kpó
A na wá mɔ mì ɖ’amyɔn xwe
Ayoyo ayoyo gbe (bis)
Sɛ e ɖó we ma ka ɖò mì
Sɛ mí na dowhɛ
Agòtò manyi manyi sɛgɛ »

Dénagan ! voilà un artiste-chanteur percussionniste dont la réputation se passe de polémique. Original, authentique, naturel ! Il aura contribué à l’enrichissement de notre littérature orale et la sauvegarde du patrimoine immatériel. Sa carrière est une belle illustration de ce que, pour obtenir du succès, l’artiste n’a guère besoin de chanter vulgairement le sexe‚ d’inciter à l’arnaque‚ d’exposer des perles ou cuisses fraîches dans ses clips‚ de pervertir l’âme de la jeunesse fragile‚ de compromettre l’éducation dans toute une république. Voilà surtout un artiste dont la profondeur est à explorer, aujourd’hui et demain. Un compositeur qui fera valablement l’objet d’une Thèse de doctorat. Tant la littéralité de ses textes‚ la philosophie véhiculée‚ la profondeur des mots…sont à appréhender et à ressortir.

Outre cette qualité de plus en plus rare, deux autres marques frappent chez Dénagan. D’abord, l’homme vit en Allemagne où il est mort d’ailleurs, à 54 ans. Pourtant il roule sa langue maternelle/paternelle on dirait qu’il n’a jamais connu l’école des blancs. Ses compositions témoignent d’un Gungbè très savant à la limite hermétique -puisque remplie de proverbes et de verbes. Preuve qu’on peut être soi tout en s’ouvrant aux autres. Or, à l’opposé, il est ambiant de voir les Africains dissoudre complètement leur Moi identitaire, culturel, cultuel… dans la celui des Blancs qui furent pourtant les bourreaux impitoyables de leurs ancêtres. Ils vont parler un Fongbe, Yoruba ou Ditammari ou toute langue locale en les jonchant de locutions « or‚ donc‚ alors que‚ au fait‚ tu sais… » D’autres les ont déjà carrément remplacées à la maison ou dans leur vie par le français ou l’anglais tout court. « C’est un péché », nous dit de là-haut Dénagan. Car le séjour d’un tronc d’arbre dans l’eau ne le transforme en crocodile.

Enfin, Ɖenagan (il en survivra un, nom donné aux enfants nés à la suite d’une série de décès) a été très humble‚ modeste. Pas de geste brutal dans ses clips. Même les danses sont modérées‚ maîtrisées. Très souples‚ seules ses lèvres cadencées subliment l’amour‚ exhortent à la fraternité‚ la paix‚ la compréhension…Ɖenagan fut aussi très attaché à la Mère-nature‚ à la défense de l’environnement. Ce que traduit le choix des décors (champs) au lieu des gratte-ciels étincelants des capitales ; des paysages naturels (le fleuve‚ la pirogue)‚ les postures (tourner couché à même le sol)‚ le look (chapeau traditionnel en feuille de raphia‚ imitation du parement des adeptes Vodun par son chœur…). Vu ce qu’il a été en matière musicale, l’on peut sans hésiter confirmer que l’élégance est la valeur des civilisés, le bruit le refuge des cancres. On ne finira pas de relever les richesses multidimensionnelles chez lui.
Désormais les Béninois doivent savoir honorer leurs génies tant qu’il est encore temps. Et, surtout, exiger la bonne musique : impérissable et intemporelle‚ texte et harmonie. Cela nous prémunira de l’envahissement des artistes de la fumée et de l’exhibitionnisme‚ qui n’alignent que des injures accompagnées d’instrumental dissonant et…discordant.

Sêmèvo Bonaventure AGBON

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