Vous êtes ici
Accueil > Actualité > Dénonciation des faits de corruption au Bénin : Le triste sort d’une solution numérique

Dénonciation des faits de corruption au Bénin : Le triste sort d’une solution numérique

Corruption et développement sont incompatibles. Les États essaient à juste titre de la freiner sensiblement. Ainsi, doter les pays d’outils novateurs et intégrateurs pour moderniser le combat s’avère un autre défi en ce XXIe siècle. Au Bénin, une application de lutte par la dénonciation, a donc été bien accueillie en décembre 2017. Mais, trois ans après, ce fruit du soutien financier du Département d’État américain n’a pas induit la révolution espérée. Que s’est-il passé ?

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON

Novembre 2021. Dans les rues de Cotonou et d’Abomey-Calavi, difficile de dénicher un citoyen qui a connaissance d’AntiCorr. Un seul, Firmin H., étudiant, confie avoir « appris une telle application mais ne sais plus ce qu’elle est devenue ». Comlan Hugues Sossoukpè est un activiste très en vue sur la toile avec de nombreuses dénonciations retentissantes. La dernière en date est relative à « la fouille illégale avec risque de rançonnement des téléphones portables des usagers par des agents de la Police républicaine ». Scandale qui a conduit le directeur général à signer un communiqué mettant en garde tous les agents. AntiCorr pouvait donc lui être utile. « J’entends parler de cette application, mais je n’ai jamais checké sur ça », témoigne-t-il. Ce jour-là, il a essayé en vain de s’y connecter. « Je suis intéressé. Je peux l’exploiter déjà pour mon activisme. Or j’essaie de m’inscrire mais ça ne me donne pas la main », s’est-il plaint après.

Trois ans après son officialisation, AntiCorr est (presque) morte. Les concepteurs même s’en offusquent. « On ne peut pas ne pas être gêné par ce qu’est devenue aujourd’hui l’application. Concevoir, c’est à partir d’une conviction. Ce sont des nuits sacrifiées », regrette l’un deux ayant requis l’anonymat.

À quoi pourrait être dû ladite situation ? Ce dernier nous renvoie vers Social Watch Bénin. Le point focal national du réseau d’Ong et d’associations créé en 2005, promeut le contrôle citoyen de l’action publique, la redevabilité, l’intégrité et le genre. Cette Ong a expérimenté AntiCorr pendant un an de collaboration. Comment avez-vous trouvé l’expérience ? À cette question, sa présidente, Blanche Sonon est sans ambages. « Pas concluante ! L’application n’a pas été vulgarisée si bien qu’elle n’est pas suffisamment connue. Et comme elle concerne une thématique très sensible, presque tolérée voire banalisée, même les personnes qui en ont connaissance ne l’appliquent pas », répond-t-elle. Autrement, déplore-t-elle, cette application n’a pas apporté « un résultat significatif moins encore, une plus-value » dans la lutte contre la corruption au Bénin. Pourquoi ? « Insuffisance d’une bonne communication et les perceptions des parties prenantes de la corruption ainsi que la peur de dénoncer faute de mécanismes de protection holistique (sécurisation) des dénonciateurs du fléau », énumère Blanche Sonon.

Lors du lancement en 2017

Espoir escompté

15 décembre 2017. Dans l’une des salles de l’Infosec à Cotonou, les lancements officiels du ‘’Manifeste des jeunes unis contre la corruption’’ et de ‘’AntiCorr’’ rassemblent du monde. Le public composé de représentants de la société civile et des organisations de lutte contre la corruption, félicite les développeurs de l’application. Par ‘’AntiCorr’’, trois jeunes entendaient, en effet, contribuer à la réduction de la corruption par la dénonciation. Roland Alavo, Sylvestre Ahouandjinou et Venance Soviguidi, tous de la société Rab Tech. Mise en ligne et gratuitement téléchargeable sur Play store, elle permet la dénonciation des faits de corruption dont un usager a été victime. Ainsi, les citoyens béninois ont la possibilité d’émettre des plaintes contre des institutions, d’indiquer la région où le fait de corruption s’est produit, de l’illustrer avec des images ou de laisser une plainte vocale. Le dénonciateur a le choix de révéler son identité ou de garder l’anonymat. Sur la plateforme, des internautes peuvent commenter, confirmer ou infirmer un fait de corruption dénoncé.

D’un « prix symbolique » d’environ trois cents mille francs, ‘’AntiCorr’’ a remporté le hackathon/Isacib organisé les 3 et 4 novembre 2017. Isacib, (I stand against corruption in Benin) est une initiative d’anciens boursiers du programme Young african leaders initiative (Yali) initié par l’ancien président américain Barack Obama. En plus de former les bénéficiaires, le Département d’État américain l’a retenu et financé dans le cadre de son vieil engagement de soutenir les projets innovants, à fort impact communautaire proposés par ses anciens boursiers. Ainsi, « De jeunes développeurs d’application Béninois ont travaillé de façon assidue pour proposer des solutions qui seront utilisées ; d’une part par les citoyens, victimes ou témoins de faits avérés de corruption pour dénoncer sans risque de représailles ; et d’autre part par les institutions nationale et internationale afin d’apporter une solution ou réparation à l’usager, d’interpeller les auteurs sur les faits rapportés, d’avoir des données fiables », résume Barkatou Adamou Sabi Boun, chargée à l’organisation du hackathon.

La configuration d‘’AntiCorr’’ « permet d’observer en temps réel et à distance les actes de corruption grâce à une plateforme de lancement d’alerte », décrypte Roland Alavo, ingénieur des systèmes industriels et promoteur de la société ‘’Rab tech’’. L’application repousse également les frontières de l’ignorance. A cet effet, « elle contient une riche documentation sur les conditions d’obtention des prestations dans les services publics et tout l’arsenal judiciaire et règlementaire qui encadrent la lutte contre la corruption au Bénin », ajoute-il.

Renaissance

Noble objectif à l’épreuve de la réalité. Faut-il déchanter ? Pas question de se décourager, déconseille la présidente de Social watch Bénin, Blanche Sonon. AntiCorr peut bien renaître et impacter la lutte contre la corruption au Bénin. Il suffit, croit-elle, de « bien communiquer autour, de donner une place de choix à la participation et à l’inclusion des acteurs surtout, ceux qui interviennent dans le domaine de la lutte contre la corruption voire, de l’intégrité mais aussi, les autorités politico-administratives, les mécanismes locaux du Contrôle Citoyen de l’Action Publique, etc. » Hermion Dokoui a été le coordonnateur d’Isacib.

L’expérimentation ne pouvait donner des résultats probants sans l’implication du pouvoir central, indique-t-il. Et pour cause, « Quand on parle de lutte contre la corruption, c’est l’État qui met en place les mécanismes pour la réussite de la mission. Tous autres efforts fournis par les Ong, associations ou organisations ne peuvent servir qu’à accompagner, affermir ou renforcer ce qui est fait par l’État. L’État a un rôle principal à jouer ». Dans ce sens, poursuit-il, « il aurait fallu que l’application soit utilisée ou portée par l’État ». Car « Je le répète, vous ne pouvez pas réussir sans les pouvoirs publics. Ce sont les pouvoirs publics qui punissent, qui déterminent les règles du jeu. Si on a une application, même si elle était vulgarisée, les gens déposent des dénonciations dessus et que derrière, il n’y a pas de mécanisme pour vérifier ou punir, ça revient au même, on n’aurait pas bougé. » Tous sont unanimes que le Bénin n’a pas le droit d’enterrer AntiCorr. Surtout parce qu’elle permet de « libérer la parole par rapport aux faits de corruption ». Or, « La corruption nait et couve dans les endroits où la parole est embrigadée. Que ce qui doit être su soit su facilement et lorsqu’il n’est pas, qu’il soit dénoncé quitte à ce que les organismes concernés fassent les enquêtes et tapent du poing sur la table », défend Hermion Dokoui.

Certains pays africains ont compris la pertinente de la modernisation du combat contre la corruption avec la mise à contribution d’outils novateurs et intégrateurs. Tels le Kenya qui a organisé, en 2012 sur le continent le premier hackathon focalisé sur la lutte contre la corruption en Afrique, suivi de la Tunisie en 2013.

Laisser un commentaire

Top