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Dr Coovi Raymond Assogba, sociologue : « Là où le gilet pare-balles ne protège que le tronc‚ le boo conserve l’intégral du combattant »

Stigmatisés par les religions d’emprunt comme diabolique, le Boo n’est pas moins omniprésent dans la société africaine, béninoise en particulier. Dans l’affaire du coup d’Etat en Guinée Conakry, une image a attiré l’attention de la toile et alimente blague et questionnement : la photo d’un militaire amulette dans la bouche et une ceinture enrobée de cauris, alors qu’il est dans le cortège emmenant le président fraîchement déchu. Cela rappelle la place du Boo dans les opérations de guerre, un sujet peu documenté qu’a accepté de décrypter le socio-anthropologue docteur Coovi Raymond Assogba, Maître de Conférences et responsable de l’Unité d’enseignement de « Boologie » à l’Université d’Abomey-Calavi. Il dit voir dans cette image, « le réalisme du boo » qui « dépasse la précaution militaire pour intégrer l’action dans la prospective stratégique de conservation de l’intégrité physique‚ corporelle et spirituelle. Là où le gilet pare-balles ne protège que le tronc‚ exposant les autres parties du corps ». Il apprend également « qu’avant d’entrer victorieusement dans les villes délivrées bravement de l’occupation des Allemands‚ de Gaulle faisaient se déshabiller les Africains légitimes libérateurs dont les habits témoins de la boue‚ maculés du sang et des relents des combats étaient remis aux soldats français‚ figurants et maintenus à l’arrière ; et c’est vêtus des habits de gloire des Tirailleurs que les imposteurs français entraient en pseudo libérateurs des villes françaises ». Lisez !

Propos recueillis par Sêmèvo Bonaventure AGBON

 

Bénin Intelligent : Un militaire bardé de Boo en Guinée Conakry dans le cadre du coup d’Etat contre Alpha Condé. On pensait que le recours aux Boo lors des combats était uniquement le fait des armées traditionnelles des rois. Faut-il s’interroger de le retrouver chez les armées modernes ?

Dr Coovi Raymond Assogba : Faut-il encore s’interroger aujourd‘hui en 2021 sur ce fait (ou réalité objective) du Boo utilisé par ces soldats ? Oui‚ parce que d’abord‚ nous ne sommes pas conscient ici et maintenant‚ de ses fonctions ; ensuite‚ nous ne l’utilisons pas ou rarement ou encore‚ ne savons pas son utilité.

En somme‚ nous découvrons son utilisation au moment de l’information ; et c’est à ce niveau de toujours redécouvrir l’ancien ou le boo qui explique l’interrogation. Il est intéressant de faire le postulat suivant : le soldat qui exhibe le boo est un utilisateur de sa connaissance‚ de l’utilité du boo comme un fait scientifique, c’est-à-dire objectif et ayant une fonction. C’est un comportement économique qui s’explique par la préservation de la vie. Ce postulat est énoncé pour permettre à celui qui s’interroge de prendre conscience de sa propre motivation : est-il conscient de l’importance de vivre‚ pour survivre à ses propres turpitudes ? Il faut qu’il saisisse le rapport mental entre lui et ce soldat ; c’est la marque de l’identité qui dérive de sa propre histoire. C’est le premier niveau de l’interrogation. 

En fait‚ c’est un niveau de la perplexité : un étonnement sans racines. Or‚ il s’agit maintenant de découvrir les racines de l’étonnement. Et pour finir‚ il faut s’interroger sur sa propre histoire : ai-je jamais été amené à utiliser un boo parce que ma situation l’a nécessité ? Il s’agit de déterminer les conditions de l’action qui imposent de recourir à l’usage d’un boo.

Quelles sont ces conditions ?

Pour la petite histoire‚ sachons que le boo n’est plus ce qu’en ont dit les missionnaires et ceux qui l’utilisent sans vouloir le reconnaître dans leur témoignage de lui devoir la vie ou la richesse. Boo aujourd‘hui est un savoir‚ un savoir-faire et un savoir-être ; et donc‚ le soldat qui exhibe ce boo‚ ne parade pas ; il ne l’exhibe pas ; il est dans l’action de sa fonction qui lui impose un rendement de l’efficacité : survivre aux risques‚ parce que les conditions de ses performances enregistrent le boo comme un des facteurs de son efficacité. C’est le pouvoir-être par le boo. 

Ce soldat est dans un état de conscience avec un mental utilisé comme radar et satellite pour mener son action à terme‚ accomplir sa feuille de route selon un code de nullisation des risques constitués par les menaces extérieures et que le boo permet de gérer les effets dans une sorte de prospective stratégique. 

Derrière les interrogations ou étonnements, voyez-vous les croyances ? 

Il est d’égal enjeu d’envisager le niveau à partir duquel cette interrogation est formulée : celui des religions ou des croyances en des conditions empruntées aux symboles religieux. Là‚ on a été aliéné à percevoir la vie sous le projecteur du hasard et d’une vie par procuration où l’exercice des performances est étalonné à un catéchisme faisant appel à des notions superficielles qui font appel‚ plus à la croyance qu’au réalisme. Dans ce cadre‚ on sait qu’il y a des gilets de pare-balle ; et celui qui s’interroge pense sûrement à cet habillement propre à l’Occident. Mais‚ le réalisme du boo dépasse cette précaution militaire pour intégrer l’action dans la prospective stratégique de conservation de l’intégrité physique‚ corporelle et spirituelle. Là où le gilet pare-balles ne protège que le tronc‚ exposant les autres parties du corps‚ le boo utilisé ici qui est appelé ‘’glo’’ conserve l’intégral du combattant qui accumule les forces psychiques de l’expérience du terrain comme des intrants ou in-put de l’éternité. Dans l’action‚ ses performances ne sont pas de l’ordre du rationnel mais de la ‘’boomachie’’‚ combat par le boo ; le merveilleux intervient pour assurer des modalités de comportements qui échappent à la raison commune. Cet état d’être‚ professeur Apovo l’a nommé l’’’être-au-boo’’. 

Selon les rumeurs, les hommes de pouvoir ne s’entourent pas que de garde du corps. Ils sont soupçonnés d’appartenir aussi à des sociétés secrètes en vue d’avoir des protections spirituelles. Cela expliquerait-il aussi le recours au Boo en vue de la réussite du coup d’Etat contre un chef d’Etat, à l’instar d’Alpha Condé ?

Tu n’inventes pas, cher ami journaliste. Il faut tenir compte de la personnalité à qui ces soldats putschistes ont à faire. Le président de la République ! Un lion‚ qui n’est pas vide de stratégie ‘’booesque’’ ; il doit aussi être un homme du Boo. Rappelle-toi qu’au cours de sa campagne tumultueuse pour le troisième mandat inconstitutionnel‚ lors d’une rencontre publique‚ il s’est aventuré à interpeler un Imam à qui il a eu l’audace de tirer la barbe blanche; tu t’imagines de quelle ‘’boolonté’’ ce président Alpha Condé a fait preuve pour oser publiquement‚ devant les feux des caméras du monde entier‚ tirer la barbe d’une autorité religieuse‚ et non des moindres : un Imam‚ c’est-à-dire une puissance spirituelle dont le niveau se situe dans une hiérarchie de pouvoirs énergétiques puisés dans les béatitudes.

Ce qui frappe le téléspectateur c’est l’attitude indifférente adoptée par le précieux prisonnier : l’indifférence. Comme s’il était un spectateur d’un rôle joué par un corps qui ne lui appartenait pas ; Alpha‚ un nom mystique était spectateur du rôle dévolu à Condé‚ un corps physique appartenant à un autre que lui-même‚ le puissant détenteur des arcanes dont il s’est entourés pour défier tous les Guinéens et conquérir le troisième mandat. Vous savez que les arcanes ont une nature ésotérique c’est-à-dire cachée à la vue du commun des mortels.

Il faut imaginer que tous ceux qui étaient chargés de l’embarquer et l’ont embarqué ont été magnétisés ; ils ont dû subir la maîtrise de mettre sous contrôle la passion et les gestes incontrôlés de l’égo ; car‚ l’enjeu est d’échapper à l’influence psychique du prisonnier. Il se serait envolé‚ disparaître devant les militaires venus le cueillir ; mais‚ le pouvoir de se volatiliser n’a pas joué. Revoyez le film de sa présentation assis dans le divan : il était ailleurs que présent dans la conscience‚ il a exécuté seulement le geste de détourner la tête‚ le regard et s’enfermer dans un mutisme total. On a coupé le courant psychique par lequel l’opération de volatilisation du corps physique devait manifester le transfert du corps‚ alors que son esprit était déjà en route vers le milieu ‘’booesque’’‚ c’est-à-dire un ailleurs de sécurité ; au Bénin‚ ce boo est appelé « fifoboo » ou le lieu ailleurs de volatilisation. C’est un homme dématérialisé : le corps n’a pas suivi l’esprit dans la progression du parcours dérivé par les ingénieurs qui ont monté le « fifoboo ». Il faut revoir le film et tu accèderas à la compréhension de l’indicible que je traduis. L’homme à qui les soldats ont eu à faire‚ n’est pas un ignorant ou comme on le dit dans le mandingue n’est pas un « blakoro », c’est-à-dire un incirconcis ; c’est un « jigi » ou un « tchɛ » ou brave guerrier. Cela rappelle le quinzième signe de o’Fa : Cɛ-Meji. Selon Bobos Sylvain Adoho (in « La sagesse africaine d’après Orunmila »‚ Imprimerie le Destin‚ Cotonou, 2014, p. 698) : « il évoque l’idée de briser. Le signe…commande tout ce qui est souillure‚ dégageant une odeur nauséabonde. Il exprime très peu de joie car lui-même se dit être prédisposé pour causer des larmes aux êtres humains‚ animaux et même les végétaux suite à des douleurs ». Vous pouvez comprendre les nombreux morts ayant émaillé le troisième mandat de Condé. Selon le même auteur‚ Cɛ-Meji symbolise le Vodùn Sakpata qui a un lien étroit avec Kinninsi « qu’il utilise pour créer des accidents » (p. 699). Et le paradoxe du représentant de CƐ- Meji qui est le président Alpha Condé‚ c’est celui qu’il utilisait comme Kinninsi pour tuer‚ le Colonel Doumouya qui a été son tombeur. On n’aura pas fini d’épuiser la sagesse de cette actualité politique du boo exhibé par les soldats qui ont arrêté le dictateur.

Dans l’histoire moderne, connait-on des prouesses du Boo à la guerre ? 

Cette préoccupation me permet d’ajouter un brin d’histoire sur la fonction du boo dans la deuxième guerre mondiale. L’utilisation du boo par les Anciens combattants africains‚ appelés Tirailleurs qui ont participé à la deuxième guerre mondiale et qui sont les vrais libérateurs de la France occupée et colonisée par l’Allemagne hitlérienne. Ils étaient placés en première ligne par de Gaulle et son état-major pour servir de chair à canon, c’est-à-dire soumis aux tirs nourris des Allemands et Italiens afin d’économiser les vies des soldats français. A quoi ont-ils dû la survie pour ceux qui en sont revenus ? Au boo ! A la différence de ce soldat guinéen‚ les Tirailleurs n’ont pas montré leur boo de manière aussi ostentatoire ; ils les ont portés sous leurs habits et treillis. Et ils connaissaient les vertus des plantes et ont eu à utiliser celles de la végétation des lieux de débarquement. Beaucoup parmi eux étaient des Mahou ou Voyants ou Bokɔnɔ ; et ils ont dû implanter des Lɛgba ou l’équivalence dans leurs lieux de positionnement. Ce que j’avance est une hypothèse justifiée par le répertoire du Fa cultivé partout en Afrique de l’Ouest; jugez-en vous-même : au Bénin‚ o’fa; au Togo‚ a’fan; au Nigeria vers le Cameroun‚ i’fa; en Côte d’Ivoire et au Ghana‚ Sanko-fa; au Burkina Faso‚ dan fani ( ici nous avons vodun dan et fa-ni); au Mali‚ Sénégal‚ Gambie‚ Libéria et Sierra Leone‚ fasa ( nous découvrons fa et le dixième dugan qui est Sa); et on devrait fouiller plus profondément.

L’histoire de la participation et des prouesses des Tirailleurs est encore secrète ; elle n’a pas été écrite. C’est la Boologie qui l’écrira. Mais‚ il faut revenir au sujet‚ pour dire que les militaires africains sont tous des sujets du Boo qu’ils ne négligent pas au cours de leur carrière ; c’est une réalité dont on ne s’enorgueillit pas ; car‚ le Boo est un fait qui se renforce dans la psychologie du combattant : un être-au-monde de la philosophie de l’Allemand Kierkegaard‚ c’est-à-dire l’être-au-monde de Fa-Vodùn et Boo.

Il faut concevoir cette interprétation de la contribution des Africains à la libération de l’Europe et de la France. Mieux‚ l’histoire secrète a révélé qu’avant d’entrer victorieusement dans les villes délivrées bravement de l’occupation des Allemands‚ de Gaulle faisaient se déshabiller les Africains légitimes libérateurs dont les habits témoins de la boue‚ maculés du sang et des relents des combats étaient remis aux soldats français‚ figurants et maintenus à l’arrière ; et c’est vêtus des habits de gloire des Tirailleurs que les imposteurs français entraient en pseudo libérateurs des villes françaises. De Gaulle jouait de la psychologie ; pour lui‚ il ne fallait pas montrer au peuple français que ce sont les Africains qui avaient été les héros libérateurs de leur ville et de la France. De Gaulle n’est pas un grand homme pour nous les Africains ; c’est un menteur et un assassin si nous nous souvenons de Thiaroye‚ la caserne sénégalaise dans laquelle il a fait assassiner les Tirailleurs de retour du combat‚ et qui ne réclamaient que leurs soldes : un droit légitime. Les Français ne sont pas des humains ; ce sont des carnivores‚ des loups déguisés et drapés dans les clameurs des droits de l’homme.

Il est donc une conquête de ma pensée de vous dire que le miracle de la survie des combattants africains qui sont revenus en Afrique est expliqué par la causalité du Boo. Il est de notoriété publique que l’anthropologue Apovo Cossi Jean-Marie‚ inventeur de la Boologie était avant tout un philosophe ; et pour cela‚ il n’a pas hésité à forger le concept de « boolonté » pour exprimer l’audace et la témérité du soldat guinéen ; l’homme d’action‚ le soldat qui accomplit sa mission évolue dans la matrice mentale d’une prospective stratégique dont la matière rationnelle s’appelle la Boolonté : une stratégie d’action puisée dans le recours au Fa-Vodùn et Boo. C’est une historiographie de la source à laquelle les populations raccordent la carrière militaire de leurs enfants qui font le métier de guerre. Tout cela ne justifie-t-il pas l’invention finale d’une science légitime de la Boologie ? 

J’ai dans mes archives l’information relative à la prouesse des militaires béninois du contingent de la Mission des Nations-unies en Côte d’Ivoire (Minuci) du temps de la rébellion ivoirienne qui ont eu à sécuriser Daloa‚ une ville de l’Ouest de la Côte d’Ivoire. Les soldats béninois y ont organisé une manifestation publique de Zangbetɔ sous le regard bienveillant des officiers pakistanais du commandement supérieur de leur base. Ce fut une apothéose ; les militaires béninois ont utilisé le Zangbetɔ pour assurer le maintien de la paix onusienne entre 2002 et 2011.

Pour finir, décrivez-nous la Boologie.

La Boologie est une science inventée par un Béninois à l’Université d’Abomey-Calavi. Il s’agit du professeur Apovo Cossi Jean-Marie à l’issue de sa Thèse de doctorat d’Etat intitulée « L’Anthropologie du Bo. Théories et pratiques du grigri », soutenue à Paris, en France en 1995 à l’Université de Nantes. Il a inventé cette science en partant d’une réalité cultuelle qui est « boo » défini par les Blancs comme ‘’gri-gri’’ parce qu’ils ignorent ce que c’est ; mais que l’inventeur appréhende comme ‘’la ruse de la pensée’’. Selon la Boologie, le Boo est, en effet, un signe d’amour, un mouvement d’ensemble de défendre la dignité de l’être humain ; car, seul l’amour de secourir son frère en détresse, a poussé les Béninois à développer la connaissance des plantes et de leurs vertus en association avec les minéraux, les animaux et les émotions humaines. Il existe trois sortes de Boo ; d’abord, les Boo ou savoirs de protection appelés Glo, qui sont des technologies associées de plantes, de minéraux et animaux pour protéger son “soi, sa famille et ses amis de toute intention de nuisance’’ ; ensuite, les Boo ou savoirs d’abondance appelés Ylↄ, qui servent à provoquer la fécondité, l’électromagnétisme des fluides cosmiques ; et enfin, les Boo ou savoirs d’attaque ou de retour à l’envoyeur de toute velléité de nuisance gratuite ou causale, appelés Boo dida, Flijɛ, etc. Vivre selon la manipulation sociale de ces technologies pour préserver l’ordre social, la vie familiale ou Akↄ, et toute autre forme de sociabilité, constitue les existences du Boo ou Boodicee, objet de la Boologie. A partir de ces trois formes de vie, il est possible d’utiliser des techniques, une méthodologie pour faire la recherche de manière à voir les problèmes à partir du point de vue des Jowamon, c’est-à-dire les cultures béninoises. Il trouve qu’à partir de la Boologie on peut scientiser le Vodun, voir les problèmes à partir de nos réalités et faire un développement moins cher.

Merci. 

 

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