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Entretien avec le professeur Albert Gandonou : « À 13 ans, j’ai subi la pédophilie d’un prêtre catholique »

S’il est un feu dont nous moquons de loin les ravages en occident, la question des abus sexuels de la part des prêtres censés donner l’exemple, nous concerne également en Afrique. Une victime, aujourd’hui professeur d’université en porte les séquelles. Albert Gandonou, grammairien et président de l’Association chrétiens pour changer le monde (Cpcm) en parle et expose son combat pour la réhabilitation de l’africain spolié de sa dignité et dénié d’histoire.

Propos recueillis par Sêmèvo Bonaventure AGBON

Bénin Intelligent : Que retenir brièvement de votre vie et parcours ?

Pr Albert Gandonou : Je suis né il y a 70 ans, dans l’enceinte de la mission catholique de Kraké. Mon père était maître catéchiste. C’est dire que dès la naissance, j’ai eu le dos tourné à l’Afrique et aux Africains. À l’église, alors que j’étais tout petit et plein de confiance en mon cher papa, je chantais le “credo”, sans savoir ce que je disais. C’est aujourd’hui que je comprends l’énormité de l’affirmation suivante en latin : ” _… et unam sanctam catholicam, et apostolicam ecclesiam “. Vous vous imaginez ? On me faisait dire, inconscient, qu’il n’y a qu’une seule religion, la catholique. Et pourtant, en ce temps-là, la culture et le culte Vodun étaient vivaces et prospères à Kraké, le vieux Kraké, pas le côté plage. J’en regardais les manifestations comme si elles ne me concernaient pas. Je les regardais à distance, quasiment avec mépris, la tête remplie de préjugés. Et plus tard, cette distance s’est approfondie à l’école coloniale et néocoloniale, jusqu’à l’Université nationale du Bénin et l’Université Paris IV-Sorbsuite

« Comment je suis redevenu Africain », c’est le titre de votre dernier livre en date. Expliquez-nous ce retour à l’Afrique.

C’est après 50 ans que j’ai fini par perdre mes illusions, les unes après les autres, et que l’Afrique et les Africains me sont apparus dans leur vérité solaire et leur splendeur inaliénable. À 13 ans, j’ai subi la pédophilie d’un prêtre catholique, un de mes éducateurs au petit séminaire de Wando, à Porto-Novo. Il m’a dit que ce n’était pas un crime ni un péché du moment qu’il est prêtre ! Ce prêtre méprisable a pour nom René Gauthier. Au début des années 2000, j’ai compris à quel point j’ai été trompé, dupé, abusé par les occidentaux qui nous ont vaincus et nous dominent indûment et injustement, sous des paravents éculés et éhontés. J’ai eu l’idée d’écrire ce livre pour en finir avec les préjugés et revenir à mon identité véritable qu’on a mis tant de temps à me cacher. Pour paraphraser le chanteur ivoirien, je dis avec ce livre que j’ai tout compris.

Aviez-vous dénoncé en son temps le prêtre que vous accusez de pédocriminalité ? Si oui, quelle a été la suite ?

Oui. Je l’ai dit au confessionnal. Mon confesseur m’a encouragé à en parler au Père supérieur, le P. Perrin. Le prêtre a été muté du séminaire et envoyé en paroisse. Après quoi, je je n’ai pas eu la force d’en parler. C’est en 2014 que, pour la première fois, j’en ai parlé publiquement dans Comment je suis redevenu Africain, mon dernier livre en date.

Qu’est-ce que l’aliénation culturelle ?

C’est l’esclavage mental. On est plein d’admiration pour les valeurs des autres et plein de mépris pour sa propre langue, ses propres cultes ancestraux, pour sa propre culture, pour la vision du monde transmise par nos aïeux. Pour l’Africain, il s’agit d’une aberration particulièrement pitoyable, quand on sait que l’être humain moderne, -l’homo sapiens sapiens-, non seulement est né en Afrique mais que surtout il a été tout seul sur la terre pendant plus de 120 000 ans, avant qu’il lui soit possible d’aller, avec sa peau noire, peupler les autres régions du monde, lorsque les conditions climatiques ont rendu cette migration possible.

Quels sont les impacts de l’aliénation culturelle sur les Africains ?

Nous sommes de béats consommateurs de tout ce qui se produit en occident. Nous faisons tourner leurs industries, même sur le plan alimentaire. Nous oublions que nos peuples étaient de géniaux producteurs de biens, de remarquables bâtisseurs de civilisation : l’Égypte antique, l’empire du Ghana, l’empire du Mali, l’empire Songhaï, etc. On rêve d’aller vivre ou étudier en Europe ou aux États-Unis. On a honte de parler ou de promouvoir sa langue maternelle africaine, de pratiquer le culte de nos ancêtres, etc.

Comment s’en sortir ?

Il faut du courage et de la détermination pour aller à contresens, pour braver un système qui veut dicter sa loi à tous. Ce sont les personnes acquises au système d’aliénation dominant qui tiennent le haut du pavé, se croient le droit de se moquer des patriotes. Quand avec le temps on a réussi à prendre conscience de la situation, il faut marcher et agir la tête haute, pour remettre l’Afrique debout, pour réfléchir vigoureusement aux moyens de reprendre l’initiative. Quand on le peut, on se met avec d’autres pour penser et agir par soi-même et pour soi-même. C’est ce que permet l’association que j’ai créée en mars 1997, “Chrétiens pour changer le monde” (Cpcm) et qui se veut un cadre de réflexion philosophique et de recherche spirituelle. C’est à l’homme Jésus seul que nous nous intéressons.

Est-ce possible de changer de paradigme ? Si oui, comment ?

C’est avec le temps, c’est progressivement. Il n’y suffit pas du seul volontarisme. C’est par la violence que le colonialisme s’est imposé et s’est maintenu hier, c’est par la violence et la sournoiserie que le néocolonialisme se maintient aujourd’hui. Vous savez, je prends un exemple, beaucoup d’Africains croient que ce que des Noirs écrivent en français ou en anglais relève de la littérature africaine. C’est une erreur. Vous faites de la littérature française ou anglaise quand vous écrivez en français ou en anglais. Il faut que votre art d’écrivain porte sur une langue africaine pour donner lieu à une littérature africaine. Il faut du temps pour détricoter, déconstruire tout ce qui est mis en place pour servir l’intérêt des occidentaux chez nous. Mais, à mesure que la conscience monte, il arrive forcément un temps où s’inverse le rapport des forces et ce qui paraît impossible aujourd’hui devient soudain possible : c’est ce qu’on appelle la révolution, le changement de paradigme. Persévérons seulement, sans désemparer.
Ce que nous disons, ce n’est pas que les Africains sont les meilleurs et les plus beaux des êtres humains. Ce n’est pas que nos us et coutumes sont les plus beaux et les plus pertinents. Mais c’est que l’Afrique nous appartient et les Africains sont des êtres humains que le reste de l’humanité doit réapprendre à respecter. Nos valeurs sont des valeurs humaines au même titre que celles des autres. Notre vision de Dieu et du monde est aussi valable et responsable que celle des autres.

Quelles vérités avez-vous à partager avec vos frères et sœurs pour une Afrique debout ?

La domination étrangère ne doit être la fin de notre histoire. La vie continue et nous devons nous bander les muscles pour venir à bout de ce grand malheur. Rejetons les mensonges dont nous avons été nourris éhontément et effrontément.

Il n’y a pas de race. Le genre humain est en une seule espèce. Il n’y a aucune malédiction qui pèse sur les noirs. C’est faux, le monde n’a pas 6000 ans, comme leur bible le prétend. Comme la science l’a démontré, l’être humain moderne, l’homo sapiens sapiens, est apparu tout noir en Afrique, la mélanine contenue dans sa peau, c’est pour lui permettre de résister aux rayons du soleil. C’est lui qui a émigré sur les autres continents après plusieurs millénaires et qui y a apporté le feu sacré de la civilisation. Voilà pourquoi les langues ont les mêmes constituants et structures comme l’a démontré la linguistique au siècle dernier ; les contes, les cultes et les mythes aussi. Voilà pourquoi l’esprit humain est le même sous tous les cieux. Nous n’avons absolument aucune raison de laisser ces vérités pour nous attacher aux contes et légendes des autres. Chaque peuple a son récit, c’est le nôtre qui pour nous doit avoir la primauté. La première déclaration des droits de l’homme en ce bas-monde est la charte du Mandén proclamée à Kurukan Fuga, au 13e siècle, dans le prestigieux empire du Mali. C’est par les traditions de nos ancêtres que nous devons entreprendre l’acquisition du savoir dans tous les domaines : santé, administration, justice, droit, spiritualité, etc.

Menez-vous des actions sur vos apprenants et sur votre entourage en vue de changer les mentalités individuelles et collectives ?

– J’amène mes apprenants à se rendre compte par eux-mêmes que le système éducatif mis en place dans nos pays sous domination étrangère, n’est pas conçu pour les rendre utiles aux intérêts et au développement de notre pays.
– Dans mon institut, il est demandé à chaque étudiant en fin de cycle de produire un résumé de son mémoire dans sa langue maternelle africaine.
L’association, CPCM, dont j’ai parlé offre un cadre de libre pensée et d’apprentissage de la réflexion scientifique au service de la promotion de la fierté africaine.
– Pendant plusieurs années, j’ai fréquenté des intellectuels traditionnels, à savoir des guérisseurs, des “bokonon”, des “hounnon”, d’abord pour leur exprimer publiquement mon respect, ma volonté de revenir vers eux comme l’enfant prodigue vers son père qu’il n’aurait dû jamais quitter. Ces manifestations avec les intellectuels traditionnels se faisaient, dans ma commune d’Ifangni, à travers des réunions et parfois de grands meetings.
– J’ai publié plusieurs ouvrages pour marquer l’évolution de ma prise de conscience.
– Je milite dans une autre association, créée également depuis 1997, dénommée “Institut International de Recherche et de Formation” (INIREF) et qui œuvre à travers tout le pays à la promotion des valeurs endogènes.
– Enfin, pour m’en arrêter aux actions majeures, je viens d’écrire une pièce de théâtre dans ma langue maternelle, le “goun”. Cette toute première œuvre africaine est chez l’éditeur et j’espère qu’il sortira dans très peu de temps. Elle a pour titre : “Gbèto mèyou lê sin tan nougbo”.

Déclinez-nous votre bibliographie dans ce domaine

– « Marx, Lénine… et pourquoi pas Jésus ? » (Paris, 1983). C’est mon tout premier livre en date. Loin d’être un dieu, l’homme Jésus est un modèle de spiritualité et d’engagement, bien peu suivi en réalité. On l’a fait dieu pour ne pas mettre son enseignement en pratique.
– « Louis Hounkanrin et la grande France » (Porto-Novo,1995). Pour rendre hommage à un grand patriote africain, bien de chez nous.
– « Le roman africain de langue française. Étude de langue et de style » (Paris, 2002). Pour démontrer, c’est ma thèse de doctorat, qu’il ne saurait y avoir de littérature africaine en langue non africaine.
– « Docteur Alex et son oncle le chasseur » (Cotonou, 2002). Le jeune docteur, sorti de l’université occidentale, doit faire valider sa science par son oncle et se mettre à son école pour être digne de soigner ses compatriotes selon les canons de la médecine endogène africaine.
– « Comment je suis redevenu Africain » (2014). Il s’agit de l’aboutissement d’un long parcours à la fois intellectuel et existentiel.
– « Gbèto mèyou lê sin tan nougbo » (sous presse).

Votre mot de fin

Tout ce qui monte converge, dit Pierre Teilhard de Chardin. C’est important que nous apprenions à nous donner la main et à ne pas agir en vase clos.
Il n’y a que nous, les Africains, pour travailler au relèvement et à la splendeur de notre continent. “Mèton wa nu”, “mèton wè nyi mèton”, dit-on couramment dans ma langue. Nous devons connaître et nous approprier l’histoire de l’Afrique. Notre ignorance, parfois crasse, est la source de notre complexe d’infériorité et de la plus grande partie de nos malheurs. L’histoire de l’homme noir en Égypte et dans les grands empires noirs mérite d’être connue et exaltée. Nos prouesses scientifiques, artistiques et technologiques étaient admirées de tous. Les grands savants grecs ont toujours reconnu que c’est dans nos temples en Égypte qu’ils ont acquis la connaissance qu’ils ont répandu en Europe : Pythagore, Thalès, Platon, et bien d’autres. On cherche encore de nos jours à comprendre comment les pyramides ont été édifiées. L’arrêt de notre évolution intervenu à notre rencontre malheureuse avec les occidentaux ne doit être pour nous rien de définitif. Il nous appartient de tourner vaillamment cette page et nous le pouvons. Nous pouvons faire cette révolution et nous rendre dignes de nos aïeux, grands bâtisseurs de civilisation.

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