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Entretien avec un revendeur : « Le prix du ciment fixé par le gouvernement ne cadre pas avec les réalités du terrain »

Sous anonymat, un revendeur de ciment à Natitingou au nord du pays montre comment le prix fixé par le gouvernement est inapplicable pour eux. Il part du prix à l’usine et expose les charges de transport, location et de manutention.

Propos recueillis par Sêmèvo Bonaventure AGBON

 

Bénin Intelligent : Pourquoi vous désapprouvez les prix fixés par le gouvernement dans le cadre du social ?

Revendeur de Natitingou : Actuellement le prix du ciment est élevé déjà à l’usine. L’usine cédait la tonne autour de 64600F. Tout dernièrement ils ont augmenté 5550F, ce qui fait qu’au total, la tonne s’élève à plus de 70000F à l’usine. L’usine fait ce prix aux distributeurs agréés, ceux qui ont d’agrément avec elle. Tout le monde ne peut pas se lever pour acheter le ciment à l’usine ; ce sont les agréés qui le paient à l’usine, et nous autres détaillants nous nous approvisionnons auprès d’eux à notre tour. Donc l’usine cède la tonne aux agréés à environ 70200F. Quant à nous revendeurs, nous l’achetons à 75000F. Il y a des agréés chez qui le ciment coûte plus cher, d’autres sont moins chers. Mais la plupart tourne autour de 75000F.

Moi, je réside à Natitingou, je prends la tonne à 75000F chez mon fournisseur. Actuellement le transport de l’usine pour Natitingou coûte au minimum 18000F chez le privé. Sinon avec le camion de l’usine le transport coûte 24000F pour venir à Natitingou, parce que le camion de l’usine n’a pas le droit, une fois la marchandise à destination, de recharger une autre marchandise au retour. Donc c’est carrément l’aller-retour qu’on paye en même temps au fait. Mais les autres camions ordinaires, c’est 18000F au minimum actuellement. Or, l’usine est lente comme c’est deux usines qui fonctionnent pour servir tout le Bénin, Lafarge et Nocibe. Il y a plus de 600 camions sur le parking de Nocibe seule. Donc si tu envoies un camion à l’usine, il passera au minimum 7 jours, soit une semaine avant d’être chargé. Avant, tu peux avoir un camion chaque deux jours. Un camion faisait au moins trois voyages par semaine sur Natitingou, ce qui lui faisait douze voyages par mois. Mais aujourd’hui ça fait deux ou trois voyages au plus par mois. Donc le transport nous revient cher. Soit tu acceptes, soit tu ne trouves pas de camion et tu n’as pas de marchandises.
Laissons même le fait de faire une semaine à l’usine. Pour trouver le gas-oil, c’est encore la croix et la bannière. Moi j’ai un camion, actuellement je suis en train de suivre un déchargement à Natitingou. Le camion que j’ai envoyé à l’usine depuis le mardi surpassé (15 mars, ndlr) a chargé lundi à 5h. Faute de gas-oil, il est resté bloqué à Bohicon jusqu’au mercredi à midi et nous avons dû prendre du frelaté au bord de la voie. Arrivé à Copargo ce jeudi, le gas-oil s’est épuisé. J’ai encore pris du frelaté à Natitingou que j’ai envoyé par taxi, deux bidons de 50L et ils ont pu atteindre enfin Natitingou et nous déchargeons cette nuit. Vous voyez ces tracasseries-là ?
Vous-mêmes faites le calcul. Le prix à l’usine s’élève à 70000F, les grossistes vont y ajouter 5000F, le transport privé vaut 18000F. Je pense que nous tournons déjà autour de 93000F. Et le gouvernement nous demande de vendre ce ciment-là à 85000F à Natitingou. Nous n’avons même pas encore évoqué la manutention.

Lorsque le camion sera à destination, il faut payer ceux qui vont le décharger. Quand c’est dans nos entrepôts et le client arrive, il faut aussi payer le gérant par paquet d’abord, son salaire n’est pas compris. Le revendeur, où est son bénéfice ? Il a fait un prêt. Pour prendre un camion de ciment il lui faut actuellement au minimum sans transport 75000Fx35 tonnes; le plus petit camion prend cinq tonnes de ciment. Ajouter enfin le transport. Vous voyez ? Il faut contracter un prêt de trois millions au minimum pour faire ce business. Les trois millions, au niveau des structures de microfinance, nous devons rembourser au moins 320 000F par mois. Nous allons gagner combien pour payer les charges locatives, les salaires, les impôts et aussi rembourser le prêt ?
Dans le relevé du conseil des ministres, j’ai noté qu’il est demandé de vendre à 74000F en des endroits donnés. Or, déjà chez les grossistes le prix est 75000F. C’est par magie que le ciment va quitter l’usine pour entrer dans les dépôts ? Celui qui va revendre, quel sera son bénéfice ? C’est impossible !

De nos enquêtes, il ressort qu’aucun représentant du gouvernement n’a échangé avec les responsables d’usine. Toute la journée nous avons communiqué avec les responsables d’usine ; ils disent qu’eux-mêmes ont lu le relevé du conseil et ont été surpris comme nous. Actuellement c’est un gros bras de fer.

Pourquoi vos dépôts ont-ils été mis sous scellés ?

Au niveau de Natitingou la Direction département de l’industrie et du commerce (Ddic) a tenu une réunion avec nous, mercredi 16 mars si j’ai bonne mémoire. Lors de la réunion, ils nous ont dit qu’il paraît que nous achetons le ciment à 65000F et que le transport sur Natitingou avec le camion de l’usine coûte 24000F, ce qui fait 89000F et que notre bénéfice est de 2000F, soit au total 91000F. Alors, ils ont estimé que nous ne devons pas vendre le ciment à plus de 91000F à Natitingou, que si nous ne voulons pas nous serons sanctionnés. Les sanctions vont de 50000F à 500 000F d’amendes. J’espère que vous voyez un peu.

À la sortie de cette réunion nous avons convenu d’une grève et nous avons fermé nos dépôts le mercredi 16 mars à 14h. Nous tous nous avons fermé nos dépôts mercredi et jeudi. Le vendredi matin, le directeur départemental de l’industrie et du commerce Atacora-Donga nous a appelés à une rencontre d’urgence. À la rencontre, il nous a dit qu’il vient de recevoir l’instruction que nos dépôts soient scellés. Nous étions déjà en grève, tout était fermé. Ce n’est pas que nous étions en train de vendre contre le prix indiqué pour qu’on dise qu’il y a infraction. Nous étions en grève mais on décide de venir sceller. Jusque-là nous n’avons pas compris quelle est cette manière de procéder. Nos dépôts sont toujours scellés.

Ils nous ont annoncé une réunion pour ce jeudi soir qui a été encore reportée à ce vendredi matin. Notre décision est déjà prise : nous allons les encourager à venir sceller une deuxième fois. Qu’ils viennent sceller ou cadenasser. Nous on ne veut plus vendre de ciment. On ne peut plus. Nous avons des charges. Personne ne veut plus vendre de ciment à Natitingou, nous préférons la clandestinité. C’est mieux. Parce que si tu mets le ciment dans ton dépôt tu seras obligé de vendre au prix fixé par le gouvernement. L’État veut nous plomber. Les dépôts vont rester fermés. Tout le monde a déjà compris ça dans nos rangs. Nous attendons une suite favorable. S’ils revoient le prix, et que ça nous arrange, nous reprendrons. Sinon, nous allons vendre clandestinement. Car le besoin est là.

Qu’auriez-vous souhaité que le gouvernement fasse ?

Le gouvernement aussi ne reconnaît pas son tort. Avant, les grossistes, les agréés vendaient le ciment même moins cher que le prix à l’usine. Parce que leurs bénéfices étaient les ristournes de l’usine. En fonction de la quantité que le grossiste a commandée, l’usine lui fait un paiement, ce qui était leur bénéfice. Cette année, les usines ont dit qu’elles ne peuvent plus payer les impôts et fonctionner avec le système des ristournes. Ainsi, les agréés sont obligés de mettre leur bénéfice sur le prix de l’usine. Le gouvernement a aussi son tort. C’est lui qui nous a amenés à cette situation.

Le prix du ciment fixé par le gouvernement ne cadre pas avec les réalités du terrain. Aussi, ces prix ne sont pas étudiés avec les acteurs du secteur. Je souhaiterais que le gouvernement discute avec les responsables d’usine et les agréés si nécessaire.
Merci.

 

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