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‘’Épiphanie des initiés’’ à la Marina : L’œil de Julien Sinzogan sur le dialogue interreligieux

Épiphanie des initiés -expo art du Bénin

Épiphanie des initiés. Dans une majestueuse cathédrale, à quelle communauté s’attendrait-on ? Sans doute, à une foule de chrétiens dévots, croix au cou. Ce n’est pas le cas avec l’‘’Épiphanie des initiés’’. Une peinture déroutante de Julien Sinzogan. Elle figure parmi les 106 œuvres contemporaines exposées au palais de la Marina. Dans le cadre de l’exposition « Art du Bénin d’hier et aujourd’hui : de la restitution à la révélation ». Qui se tient du 20 février au 22 avril 2022.

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON*

Scandale ! Sur un même autel, ‘’agunmaga’’ et ‘’Fatè’’ (chapelet -tableau divinatoires du Fâ) disposés côte à côte avec une bible près d’un calice. Un évêque anonyme fait dos à ces objets rituels appartenant à deux « religions opposées ». L’autorité ecclésiastique vêtue des ornements sacerdotaux des prêtres de l’Église Catholique romaine dont la mitre à deux bandeaux et la chasuble, a les bras ouverts à une assemblée toute particulière.

En première rangée à sa gauche, des femmes vêtues à la taille, perles au cou et des hommes en ‘’ganli’’ (pagne ceint aux reins); la seconde présente un parterre de Vodun (déités) avec au premier rang, des Guèlèdè, des ‘’Egun-Egun’’ dans leurs parements étincelants, des ‘’Zangbéto’’ nettement reconnaissables à leurs masques surmontés de cornes, et, un peu plus au fond, trois masques extensibles ‘’Gounouko’’ pratiqués à Porto-Novo.

 

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Dans cette diversité des couleurs employées par l’artiste dans Épiphanie des initiés se dégage la pluralité des cultures et des croyances caractéristiques du Bénin moderne, laïc et républicain. Ce n’est donc pas anodin que les couleurs du drapeau national, le vert-jaune-rouge dominent dans la toile. Le défi est donc de transformer les particularismes religieux parfois antagonistes en richesse au service du développement et de la paix.

Cet idéal de l’unité dans la diversité, est ici symbolisé par la quatrième couleur dominante, le blanc. À cet effet, Julien Sinzogan se révèle très perspicace. Constatons que s’il a enfermé l’assemblée en divers pigments, la couleur des parements des sommités des deux courants est uniforme. Intervient là, un détail peu frappant mais incontournable.

C’est la sorte de délégation de dignitaires Vodun conduite par une figure aussi anonyme mais dont la longue coiffure cylindrique autorise à assimiler à Daagbo Hounon Hounan II, le chef spirituel suprême de la religion endogène. Ils sont au nombre de huit, tous la tête couronnée, se tenant à la droite de l’évêque avec qui ils partagent la même couleur du parement, le gris.

Audace

Faire entrer le Vodun dans la respectueuse « Maison du Seigneur ». Pour illustrer ou provoquer le dialogue des religions. Cela relève de l’audace. Et l’artiste plasticien Julien Sinzogan en est bien pourvu. Son tableau Épiphanie des initiés a cela de révolutionnaire et d’inédit. Encore que, en unissant Fâ et Bible, Vodun et Christianisme autour de la même table, il soutient clairement qu’aucune religion n’est meilleure ou supérieure à une autre.

Épiphanie des initiés

Le scandale avec Épiphanie des initiés est plus fort lorsqu’on se souvient qu’en 1993, la volonté du pape Jean-Paul II de rencontrer les dignitaires Vodun lors de son voyage à Cotonou a été mal perçue. Dans les églises et au cours des messes, des prêtres catholiques avaient ouvertement prêché contre.

Leur attitude se comprend mieux encore quand on remonte loin dans l’histoire. Dès le 18 avril 1861, date de l’arrivée des deux premiers missionnaires de la Société des missions africaines (Sma) de Lyon, Bolghero et Fernandez au Bénin, le catholicisme a été bâti sur la « diabolisation voulue » du Vodun qu’ils ont « la charge de remplacer par le christianisme », écrit l’historien Alladayè dans son livre intitulé ‘’Le catholicisme au pays du Vodun’’ paru en 2003.

La conviction héritée des premiers missionnaires, c’est que le Vodun c’est du fétichisme, du satanisme :

« Les orishas des Noirs comme les dieux des autres nations païennes sont les démons (…) Les prêtres païens à la côte des esclaves ne l’ignorent pas ; ils adressent un culte direct au démon, ils se courbent volontairement sous le joug de Satan, Satan est leur maître. », écrit le Père Bouche [dans l’ouvrage ‘’Sept ans en Afrique occidentale’’, Plon, Paris, 1885, p. 111].

Mais, lors du Concile Vatican II dans les années 60, l’Église Catholique par qui la diabolisation du Vodun est arrivée, va se raviser. La « Déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes Nostra aetate, Rome, à Saint-Pierre, le 28 octobre 1965 », signe un changement officiel d’attitude vis-à-vis des religions non chrétiennes.

L’Église catholique, lit-on, « ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes ».

Les progrès observés chez les Catholiques en matière de respect des Vodunsi viennent de là. Sous la bannière de l’inculturation, des pratiques d’origines vodun ont été intégrées à la liturgie de l’Église. Entre autres le rythme ‘’agbochebou’’, ‘’hanyé’’ et le rite funéraire ‘’mèwihwendo’’.

L’artiste Julien Sinzogan maîtrise cette réalité. Ce que témoigne le choix de la cathédrale pour accueillir des Vodun. Et pas un temple pentecôtiste. Pire, un temple de l’Église du Christianisme céleste voire d’une Église évangélique. Chez ces dénominations, la doctrine reste celle du Vodun « irréconciliable avec le Christ », comme le note Mgr Barthélémy Adoukonou.

Craintes

Beau tableau, message utile. L’artiste peut-il trouvé meilleure inspiration pour traduire le dialogue entre les religions ? Pourquoi ne met-il pas simplement un symbole chrétien ? Afin d’inviter toutes les confessions chrétiennes à entretenir une relation fraternelle avec la religion du terroir ? Le dialogue inter-religion ne doit-il être effectif qu’entre Catholiques romains et Vodunsi ? Et les autres courants ?

 

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L’artiste semble bien avoir une conception réductrice du dialogue inter-religieux. Il est question d’acceptation et non de mélange comme le suggère ce tableau plutôt magnifique. Si le message est noble dans un Bénin laïc où plusieurs spiritualités cohabitent, sa concrétisation prête flan à la critique. Le dialogue, c’est de reconnaître, l’un à l’autre, le droit de vivre sa foi. Le dialogue, ce qu’il n’est pas, c’est le mélange des croyances, la compromission avec comme corollaire, le syncrétisme religieux dont le Bénin a la réputation. Ne dit-on pas du Béninois qu’il va à l’Église alors que son antichambre est bourrée de ‘’bo’’ et de vodun ?

 

Article réalisé sous l’égide de *École du patrimoine africain (Epa) et ministère du Tourisme, de la culture et des arts/ Formation des journalistes culturels sur la restitution des biens culturels au Bénin par la France.

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