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Fait de société/ ‘’ Ylô ‘’ : Un gage de réussite à polémique

L’invisible tient le visible ! Alors, pour ouvrir une boutique, un restaurant, un atelier ou pour monter un commerce, de nombreux Béninois se donnent presque toujours un gage spirituel de réussite de leurs affaires. La pratique connue sous le nom de ‘’ylô’’ en langue Fon, vise à attirer (et fidéliser) les clients. Est-elle moralement encourageable ? La réponse varie selon les sensibilités.

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON

Un micro trottoir au marché Dantokpa et auprès des ‘’bonnes dames’’ montre que le sujet du ‘’ylô’’ est très sensible et est inscrit dans la stricte intimité. A l’instar des films obscènes que personne n’avoue facilement avoir regardés, les commerçants rencontrés préfèrent plutôt témoigner en avoir entendu parler. « Ce n’est pas une bonne chose, il faut rester naturel », estime Saturnin.

Le ‘’ylô’’ est une sorte de ‘’Boo’’ définit comme la ‘’ruse de la pensée’’ par feu professeur Cossi Apovo, inventeur de la Boologie, science de la théorie et de la pratique du Boo. Ladite science a pour objet d’étude la ‘’Bodicée’’ qui renvoie aux « formes d’existence à partir du Boo ». Le successeur de l’inventeur, professeur Raymond Assogba, socio-anthropologue, explique que « Le Boo a trois fonctions : servir à se protéger, avoir de la richesse ou le bonheur et répondre aux agressions ». Le ‘’ylô’’ relève donc de la deuxième fonction : avoir de la richesse.

Autrement, à l’origine du phénomène ‘’ylô’’, le défi de réussir dans ses entreprises. « Celui/celle qui a par exemple emprunté de l’argent auprès d’une structure de microfinance pour monter un commerce, va-t-il accepter échouer ? Si non, il va s’entourer de remparts spirituels. Ou bien celui qui a déjà échoué une fois et qui tient à se relever, ne se permettra plus d’échouer une seconde fois. C’est tout ce qui amène les gens à se référer au ylô », fait savoir le prêtre de Fâ et Bootô (faiseur de ‘’Boo’’) Gbèmayomè, qui avoue avoir procuré du ‘’ylô’’ à plusieurs clients.

Le ylô permettrait également de survivre dans l’environnement concurrentiel du commerce qui ne fait pas de cadeau, renchérit le spiritualiste Hermann Lobotoé. « Quand vous lancez une activité qui commence par prospérer, tout le monde se lance dans la même activité que vous. Les Béninois n’aiment pas réfléchir alors que nous sommes des génies. Ils aiment trop plagier dans ce pays. Alors, dès lors que vous installez votre activité de restauration, à 50m quelqu’un d’autre commence la même chose. Vous êtes obligés de vous armer pour fidéliser vos clients. C’est ce qui amène des promoteurs à recourir aux rituels », se justifie-t-il.

Les Béninois n’hésitent pas à recourir à l’invisible pour réussir leurs affaires.

Diverses faces

La pratique existe sous diverses formes. Deux principales : la première consiste, soit pour le promoteur à l’appliquer sur lui-même. « Il peut s’agir d’un parfum ou un produit magique dont le patron se pare lui-même en allant vendre. Ce qui aura pour effet de mobiliser particulièrement du monde chaque fois qu’il est présent », décrit Bokonon Gbèmayomè. Soit, il s’agira d’un ‘’boo’’ qu’il enterre à l’entrée de sa boutique. La seconde consiste, pour les ‘’bonnes dames’’ ou vendeuses (secteur de la restauration) à introduire directement le produit dans l’aliment (mets, sauces, jus…) depuis la cuisine. « Ainsi, tous ceux qui vont y goûter une fois ne manqueront plus de préférer s’approvisionner auprès de celle-là », renseigne-t-il. L’esprit du client s’en trouve donc conditionné ou programmé à devenir fidèle à cet endroit. D’autres pratiques « non moins efficaces » ont court : miner les verres pour parvenir au même résultat d’embrigadement de l’esprit des clients dès qu’ils amènent les verres aux lèvres.

Le ylô est-il dangereux ?

Jean (le nom a été substitué) témoigne avoir été victime, il y a trois ans, du ‘’ylô’. Cadreur dans une chaîne de télévision de la place, il avait été invité à « prendre un pot » à l’issu d’un reportage dans l’Atlantique. Revenu à Cotonou, il ressentait tout le temps l’envie de retourner boire au même endroit. Sa femme, raconte-t-il, a remarqué cette étrange dépendance et l’en a avertie. Un exorciste lui aurait confirmé plus tard qu’il « a mangé dans un lieu impur », se rappelle-t-il.

Ce témoignage amène à se demander si le ylô est dangereux. Hermann Lobotoé, qui déconseille l’habitude de manger au bord des rues, estime que si le ‘’ylô’’ devrait représenter un danger, c’est beaucoup plus dans ce secteur de la restauration, de l’alimentation où les vendeurs recourent à des méthodes peu orthodoxes. Sinon, tranche-t-il, « il y a des méthodes inoffensives pour attirer la clientèle. Dans le savoir endogène et spirituel, il existe des rituels pour attirer la clientèle en matière commerciale. En réalité ce ne sont pas des rituels dangereux ». Le danger arrive lorsque, par exemple, appel est fait aux jus de morts, aux conches menstruelles… « Il n’y pas longtemps j’ai entendu parler d’une dame qui fait les sauces avec ses couches menstruelles. Le sang étant d’une essence particulière, a un pouvoir terrible », dénonce-t-il.

« Ce n’est pas mal de chercher à attirer ou fidéliser des clients » si les pratiques sont saines, estime aussi Bokonon Gbèmayomè. Mais lorsque les mets sont minés, c’est-à-dire que le vendeur y introduit des produits magiques, cela peut générer de terribles conséquences spirituelles chez le consommateur. Il énumère, à ce titre, des possessions démoniaques, une dépendance maladive et ruineuse, et des morts prématurés … « Le client est comme désormais enchaîné chez la personne à qui il viendra toujours remettre son argent ». Or, nuance-t-il, le problème ne se pose nullement « si le vendeur ‘’fait le ylô’’ sur sa propre personne ».

L’œil du sociologue-Boologue

« Le ylô n’est pas négatif. C’est du fait de l’aliénation culturelle que certains sont choqués de l’apprendre. Sinon c’est naturel. Ce n’est pas de l’empoisonnement encore moins de la malpropreté ». Ainsi se résume la position du sociologue-boologue Raymond Assogba. Le ylô, persiste-t-il n’est que de « l’illusionnisme » créé pour agir sur les sens de l’individu, sur son degré de conscience. « Et les commerçants jouent beaucoup là-dessus. Les acteurs du domaine de la vente et des services y recourent souvent pour hypnotiser, conditionner le client à toujours venir. Les éléments associés par le magnétiseur, le Bokonon ou le ‘’Bootô’’ visent à atteindre justement le subconscient du potentiel client. Il est magnétisé. Il y va et il consomme », dit-il.

Au Bénin, les rumeurs sont persistantes quant à l’emploi des jus de morts dans les pratiques visant à attirer les clients

Le ylô, poursuit-il, n’est nullement une spécificité africaine. « Même l’Occident le pratique. Les produits qu’ils nous font consommer, la nourriture et autres, ils y mettent des éléments qui ne participent pas tous de la protéine ou vitamine mais juste pour rendre accessible le produit. Parfois, aujourd’hui nous découvrons qu’il y a même des éléments chimiques nocifs. La chimie et la physique permettent aux capitalistes d’achalander leurs produits. C’est la même chose que nous faisons en utilisant les matériaux de la nature (ylô) ». Pour dire que le ‘’ylô’’ est une véritable arme des capitalistes. « Le capitalisme l’a copié et il est possible de te vendre des ventouses pour autre chose, pourtant cela fonctionne ». Il déduit alors que « c’est de l’ordre de la nature du commerce d’agir sur les sens, d’hypnotiser l’acheteur, de le mettre dans un état second ». Il voit également du ylô dans la douce musique qu’on joue, la propreté des lieux, les belles servantes bien habillées qu’on positionne, l’éclairage… Autant d’éléments qui attirent le client, le met à l’aise de sorte que « si au départ il voulait prendre une bouteille, il en prend deux jusqu’à se retrouver à trois bouteilles voire se surprendre d’acheter à boire à tous les autres clients. Tout simplement parce qu’il y a eu le conditionnement, l’effet des couleurs qui agissent sur la psychologie du consommateur et sur lesquelles le prestataire de services joue ».

La morale comme condition de réussite

Le ylô n’est pas une clé de réussite sans principes, fait observer le spiritualiste Hermann Lobotoé. « La nature a des lois », et c’est pourquoi certains commerçants véreux finissent par être démasqués. Par ailleurs, le vendeur qui n’observe aucune retenue ne pourra jouir de l’argent qu’il gagne dans des conditions obscures, croit-il. « Vous allez investir dans les hôpitaux, dans les maladies, les décès par exemple. Il vaut mieux chercher les méthodes naturelles pour parvenir aux mêmes fins. Mais mettre des choses bizarres dans ce que vous servez aux populations, ce n’est pas honnête. S’il y a des compatriotes qui le font, je leur demande de cesser », exhorte-t-il.

Dans le même sens, Raymond Assogba insiste sur la qualité du produit proposé aux usagers. S’il n’est pas agréable, quel que soit le rituel les gens ne seront pas attirés et fidélisés. Parce que chaque personne est esprit avant d’être corps. « Parfois, on le voit, que le client est mal accueilli par la vendeuse. C’est peut-être un indice pour comprendre que celle-là, son produit n’est pas sain. Alors, comme l’esprit du client est dans la lumière, il déclenche une perturbation au niveau de la vendeuse ; qui perçoit alors qu’il est différent. Et souvent elle te sert mal ou bien parfois, elle sert tout le monde et t’ignore longtemps. Et si tu te fâches et tu t’en vas, bon débarras ! Ton esprit est éveillé ».

Tout ce qui réussit dans le physique l’a été d’abord dans le spirituel, dit-on. Mais la volonté de stimuler son entrepreneuriat, de s’entourer de bonnes vibrations ne doit amener à piétiner toute éthique et bon sens. Encore qu’il faille se demander si le ‘’ylô’’ relève des ‘’pratiques de charlatanisme et de magie’’ punies par le Code de procédure pénale.

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