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Fatiou Ousman : « Le Social, version Rupture, c’est juste une gestion de caste et de la casse sociale »

Si les partisans ont le droit de voir tout en bien‚ les opposants‚ eux‚ ont le devoir de projetter un regard autre‚ qui permet au gouvernement de savoir quoi améliorer‚ quoi renforcer. Appelé à opiner sur la situation des promesses du président Talon en ces cents premiers jours du second mandat‚ Me Fatiou Ousman est resté constant dans son discours d’opposant. L’avocat de Dijon pose comme préalable à tout dialogue le respect de certaines mesures et prédispositions même si « on ne rejette pas a priori un appel ou une invitation ».

Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN (Coll.)

Bénin Intelligent : Qu’est-ce qui caractérise les 100 premiers jours de gestion du Bénin par le président Patrice Talon en ce second mandat ?

Me Fatiou Ousmane : Pour chercher à faire un bilan des 100 premiers jours, il fallait en attendre quelque chose. Le président Patrice Talon a annoncé la continuité dans son action, alors il continue à ne rien faire pour les béninois. Pour preuve, Il n’y a pas une décision prise par le gouvernement actuel qui aille dans le sens du social promis lors du discours du 23 mai. Alors qu’au Togo, à côté, le gouvernement accompagne les plus pauvres pour la rentrée scolaire. Au contraire, avec les récentes pluies et les coupures d’électricité dans le nord, la fracture sociale est encore plus évidente. On constate de plus en plus une recrudescence de l’épidémie du coronavirus et nombreux en sont morts, ce qui laisse penser que les dirigeants béninois n’ont pas pris à bras le corps la question de la santé. C’est triste et grave à la fois.
En 2016, les premières décisions prises par le gouvernement Talon avait permis de renflouer les caisses des sociétés de son groupe de sociétés. Il n’est donc pas étonnant qu’en ayant reconduit le même gouvernement, soit la même dynamique centrée sur soi, les béninois soient les principaux oubliés de l’action gouvernementale.
Pour rappel, quand on dit Réélection de Patrice Talon, cela suppose qu’il y ait eu une élection. C’est à dire une compétition électorale libre, transparente et équitable. Or, nous avons assisté en avril 2021 à tout, sauf à une élection. Des béninois ont été écartés de la désignation de leur premier responsable et représentant. Les opposants du régime actuel, les vrais d’ailleurs, ont été évincés du scrutin d’avril à cause d’une volonté d’exclusion politique. Certains de ces opposants, sont aujourd’hui embastillés et détenus arbitrairement dans des conditions carcérales dégradantes, pour des faits prétendus de Terrorisme ou d’atteinte à la sûreté nationale. Et ce, grâce à l’aide du furoncle judiciaire de la CRIET. Le régime dit de la rupture a enfermé et écarté tous ceux qui le gênaient et constituaient un obstacle à son hégémonie.Pour ma part, cette élection d’avril 2021 n’en est pas une et ce à quoi nous assistons depuis le 23 mai 2021 est une situation de fait politique qui est imposée aux béninois et que la communauté internationale, occupée à autre chose, a acceptée par contrainte et réalisme politique.

Dans le discours d’investiture du président Talon, le 23 mai 2021, il a insisté sur la consolidation des acquis du premier mandat et du renforcement de l’unité nationale‚ la démocratie… Cent jours après‚ sentez-vous qu’il marche dans cette direction ?

Il y a un contraste évident entre le discours et la réalité. Il faut être naïf pour penser que celui qui a œuvré pour le recul de la démocratie soit celui qui fera avancer cette dernière à nouveau. Le président a lui-même indiqué qu’il ne pourrait avoir un sujet de dialogue. Et qu’on ne dialogue pas avec des terroristes. Comprenons juste par là que dans l’esprit de ce régime, le terroriste est celui qui par un discours juridique et politique clair, rappelle qu’un mandat à un début et un terme. De ce qui précède, nous ne pouvons nullement attendre de ce régime qu’il dénoue la crise qu’il a créée lui-même. Très peu pour moi. Je n’ai pas cru au dialogue politique d’octobre 2019, je ne crois absolument pas à leur volonté de réconciliation nationale.
La preuve, quel est l’acte concret posé par les dirigeants béninois en vue de decrisper la tension socio-politique qui prévaut depuis avril 2016 ? Quelle démarche politique ont-ils mené envers les béninois meurtris et touchés par la crise depuis 2016 ? Une quelconque volonté de ce régime de decrisper la situation du Bénin n’existe nulle part. Le reste n’est que discours et fadaises.

Avec l’implantation effective des cantines scolaires dans les écoles dès la rentrée prochaine‚ l’accessibilité des microcrédits aux femmes, et la construction des points d’adduction d’eau sur l’étendue du territoire béninois, peut-on déjà affirmer que le “hautement social” annoncé pour ce second mandat est une réalité en marche et en évolution ?

Les mesures citées n’ont rien d’extraordinaire. En tout cas, elles ne marquent pas un tournant social dans la politique des dirigeants actuels. Les cantines scolaires et les crédits aux commerçants sont de vieilles mesures déjà expérimentées par les précédents dirigeants du Bénin, donc rien de nouveau. Le social ne se decrète pas, Il se vit. Et on en est très loin au Bénin.
Une politique qui a pour fondement le social se définit comme  l’ensemble des interventions de l’État pour substituer à la répartition primaire des revenus, et contribue à une redistribution plus favorable à la réduction des inégalités. En termes simples, le social, en plaçant au cœur de l’action gouvernementale les principes de solidarité et de protection sociale, permet aux pouvoirs publics d’améliorer les conditions de vie des travailleurs et des ménages. C’est en somme un peu de l’Etat providence,  celui qui protège ses enfants et évite toute explosion sociale. Dans le cas du Bénin, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on est loin d’une politique sociale. Le social, version Rupture, c’est juste une gestion de caste et de la casse sociale.
D’abord, souvenons-nous que le premier acte dit social posé par ce régime a été l’adoption du nouveau Code du travail du Bénin, texte ô combien régressif qui a enterré les droits sociaux des travailleurs béninois en faisant d’eux du personnel corvéable à souhait et à la merci de l’employeur qui peut les licencier sans motif avec à la clé une indemnisation ridiculement. Une indemnisation plafonnée à 9 mois de salaires et ce  sans la moindre prétention à des dommages-intérêts. À une certaine époque ce genre de pratique avait un nom, exploitation ou esclavage. On a encore tous en tête les images hallucinantes du dirigeant béninois, alors en visite en Allemagne, qui se vantait de cet “exploit” face à un parterre de patrons médusés.
Le social, sous ce régime, c’est aussi les opérations dites de déguerpissement du domaine public d’abord portées par l’inoubliable préfet Toboula, dont la brutalité et le zèle resteront gravés dans la mémoire collective beninoise. Ces opérations de libération de l’espace public ont repris de plus belle sous la houlette de l’ancien porte-parole devenu préfet, qui prend plus de gants que son prédécesseur mais impose une présence impressionnante de policiers au marché de Dantokpa pour empêcher les délogés de se rétablir sur les lieux. Si l’occupation du domaine public par les vendeuses et vendeurs doit être encadrée, limitée et réglementée, l’on ne peut que regretter le manque de discernement dans ces ratonnades organisées contre des citoyens dont le seul tort est de se battre pour leur survie quotidienne et celle de leurs familles abandonnées par des dirigeants obnubilés par la cosmétique et le bling bling.
La brutalité de ce déguerpissement est aggravée par la cherté de la vie au Bénin du fait de l’augmentation du prix des denrées de première nécessité. Une situation qui est bien reconnue par ce régime qui n’a pourtant pris aucune mesure sociale d’accompagnement en faveur des plus démunis, contrairement à ce qui se fait ailleurs. D’ailleurs les résultats des études annoncées en conseil des ministres, lesquelles devaient déboucher sur des décisions sociales de taille sont très attendus. Pour l’heure, je n’ai vu qu’interdiction d’exporter et confiscation de marchandises par des policiers. Avouons ces actions sont biens maigres pour parler du social. Social, mon œil oui…

Vous êtes connu pour être critique envers le pouvoir Talon. Le régime a tendu la main aux opposants. Certains la saisissent déjà : Richard Boni Orou‚ Bertin Koovi‚ Col. Tawès et d’autres bientôt peut-être. Pourquoi les autres hésitent ? Ont-ils raison de ne pas saisir cette main ?

Cette histoire de main tendue est un vaste marché de dupe et une supercherie à laquelle il faut faire attention. D’abord, retenons que personne, aucun béninois n’est opposé à la paix. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle avant ce scrutin excluant de 2021 et pour les législatives de 2019 et les communales de 2020, de nombreux béninois avaient saisi le président Patrice Talon pour qu’il admette ses erreurs et remette en place un système politique équilibré et apaisé. Même la communauté internationale en était impliquée.
Après avoir conduit le pays dans le mur de la crise pour assouvir ses propres et seuls intérêts ils viennent parler de paix et de réconciliation ? Ce n’est pas sérieux. Cette idée de réconcilier les béninois démontre juste que les dirigeants du Bénin assument et acceptent enfin avoir conduit le pays vers une impasse par des coups de forces institutionnelles en place depuis 2016. Il faut s’en féliciter quand-même. Car nous venons de loin. Il y a donc du mieux et comme on dit au pays : on ne rejette pas a priori un appel ou une invitation. Alors, prenons les au mot. Mais allons-y franco, sincèrement et sans freins ni filtres… Un préalable essentiel s’impose avant toutes choses : la libération immédiate et inconditionnelle de tous les détenus politiques et d’opinion ainsi que le retour au bercail de tous les exilés béninois ou ceux contraints de fuir par crainte de représailles politico-judiciaires.
Sans ce préalable, il est inutile de parler de dialogue.
Ensuite, il ne saurait être question d’un nouvel échange entre soi sur le modèle de ce dialogue politique entre consanguins d’octobre 2019 qui a débouché sur une révision constitutionnelle nocturne laquelle a favorisé l’exclusion de l’opposition par la confiscation des parrainages déjà tous acquis au régime. Non ! Pas question. Abordons tout, discutons de tout, creusons tous les sujets épineux. Parlons des reculs démocratiques, de la justice politique, des libertés bafouées, de la prévarication économique, des vies brisées et perdues. Des détentions arbitraires, des privations de libertés sans motifs sérieux, des exilés politiques, de l’endettement exponentiel, de l’avenir de notre pays, du Bénin des prochaines générations… Qu’on ne néglige aucune question… Et posons le diagnostic le plus complet possible sur la crise politico-sociale provoquée par une gestion brutale, peu transparente et à orientation ploutocratique.

Allons jusqu’au bout des choses pour une fois et définissons ensemble le Bénin de demain, celui de 2050 et de 2100. C’est cela qu’il faudra faire. Pas autre chose. S’ils sont prêts à faire ces assises nationales indispensables, alors je suis prêt aussi et tous les béninois le sont également. Mais je suis extrêmement sceptique sur leurs réelles intentions. Ils ont perdu tout crédit depuis qu’ils ont perdu leur légitimité constitutionnelle. Pour retrouver leur légitimité sociale et populaire il leur faudra nous donner de très nombreux gages de sincérité.

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