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Florentin Kokou, doctorant en sociologie : « Dans notre contexte africain, la crémation est un mauvais traitement»

Décédée le 25 juillet dernier, les Béninois s’attendaient sans doute de voir Rosine Vieyra inhumée selon les rites de la famille Soglo d’Abomey, dont elle fait partie intégrante à travers les liens du mariage avec l’ancien président Nicéphore Soglo. Hélas ! Son corps va être incinéré au Ghana. Ce qui est annoncé comme la volonté de la défunte elle-même, est incompatible avec les cultures endogènes et suscite étonnement et déception. Une dernière volonté est sacrée, reconnaît Florentin Kokou, doctorant en sociologie-anthropologie au Laboratoire d’analyse et de recherche religions, espaces et développement (Larred/Uac) du professeur Dodji Amouzouvi. Toutefois, il a du mal à y croire en ce sens que « dans notre culture nous enterrons nos morts et il y a encore de la place chez nous ».

Propos recueillis par Sêmèvo Bonaventure AGBON

 

Bénin Intelligent : La crémation est peu connue des béninois. De quoi s’agit-elle ?

Florentin Kokou : L’incinération ou la crémation est la technique funéraire visant à brûler et réduire en cendres le corps d’une personne décédée. On recueille les cendres dans une urne que l’on garde dans un lieu sûr de la maison ou au cimetière pour honorer la mémoire du défunt ou de la défunte. Les cendres peuvent aussi être jetées dans l’océan. C’est certainement le choix de la première dame Rosine Vieyra Soglo et/ou de sa famille.

Ce choix est-il normal au regard des valeurs culturelles du Bénin ?

En Afrique en générale et au Bénin en particulier, donc dans notre culture nous enterrons nos morts et il y’a encore de la place chez nous. C’est juste une remarque. La famille Vieyra, ce sont des rapatriés. Sûrement que cela relève de leur tradition. Sinon, dans nos différents milieux socioculturels, en termes de rites funéraires, selon le type de mort (par accident, noyade, incendie…), il y a des types de funérailles à faire.
Le choix de la crémation, est-ce normal ? Il est difficile de trancher, puisque nous sommes dans un pays laïc. Cette pratique funéraire relève aussi d’une dimension religieuse. Dans notre contexte africain, cette pratique a priori n’est pas la bienvenue ; elle ne correspond à rien au regard de nos pratiques ancestrales. Selon notre cosmogonie, le mort représente beaucoup de choses. Le mort a une valeur donnée dans la vie des africains. Comme l’a dit Birago Diop « Les morts ne sont pas morts », ils sont toujours là avec nous. On n’arrive pas à comprendre le choix de l’incinération pour une personnalité de la trempe de Rosine Vieyra Soglo. Cela perturbe que sa fin de vie soit pareille, que son corps subisse ce sort. Ça choque d’apprendre cela. A la limite, c’est inacceptable. Mais si c’est son propre choix nous n’y pourrons rien.

Professeur Guy Ossito Midiohouan, le porte-parole du comité d’organisation des obsèques a justifié qu’il s’agit d’une tradition familiale. Dans un Bénin souverain qui a ses valeurs, une tradition familiale extravertie doit-elle s’imposer ?

Un agonisant, quelqu’un qui est à quelques secondes de sa mort toutes ses paroles sont vraiment sacrées. Il y a cette dimension à ne pas occulter, à respecter. Si elle l’a demandé de son vivant, cela s’impose. Vous savez que cette famille n’est pas africainement pure. Donc, nous ne pouvons rien face à cette décision. Toutefois, quand on ramène cette pratique à côté de nos valeurs, c’est là que, elle est embêtante et perturbante.

Une famille non « africainement pure » ne devrait-elle pas, se conformer au corpus culturel/cultuel du terroir ?

Je comprends votre préoccupation. Mais, en termes de socialisation, d’intégration en générale il y a ce qui reste toujours, ce qui est dans le sang et qui ne connaît pas de modification. Je peux lier ce choix à cela. Lorsqu’on vous sort de votre milieu habituel, socioculturel avec toutes les valeurs qui s’y trouvent et vous allez ailleurs, ne me dites pas que le temps fera que vous allez devenir une autre personne à 100%. Le nœud de la situation se trouve là.

Chez nous, le feu sur un corps, par exemple celui d’un voleur ou un criminel, est considéré comme un châtiment en guise d’exemple. Comprenez-vous la colère des béninois sur la toile relativement à cette annonce ?

Nous disons que nous sommes dans un système planétaire. Les technologies de l’information et de la communication aidant, les comportements des autres cohabitent qu’on le veuille ou non avec nos habitudes. Il y a cette ingérence.

Dans le cas de la crémation, le respect dû au corps est-il le même envers les cendres ?

Ça dépend de qui est en face. La famille Vieyra, son origine est différente de la nôtre de même que leur culture. Ici nous avons les Assèn. Je ne sais pas si la cendre issue de la crémation peut déjà faire office d’Assèn par analogie. Je ne peux pas l’affirmer. Aussi longtemps que nous allons rester dans notre peau en tant qu’Africains, Béninois, la crémation sera pour nous une contre-valeur, un contre-modèle. L’autre chose, il ne faut pas oublier que cette famille a trop vécu à l’extérieur. Je peux toutefois dire, qu’elle prouve son degré d’acculturation, d’occidentalisation à travaux ce choix de l’incinération de la dépouille de mémé Rosine. J’ai soumis mon entourage à cette annonce ; à 90% les personnes autour de moi ne l’ont pas partagée. Pour le Béninois, le Mort n’est pas mort, il est toujours là. Il le vénère à la limite. Or, vu la position, le rôle joué par Rosine dans ce pays, on aimerait avoir une idée de sa tombe où se rendre. Certes, les cendres seront ramenées, a-t-on appris, mais nous ignorons la suite. Seront-elles déposées dans leur salon chez eux ou dans un cimetière ?

L’âme d’une personne dont le corps a été incinéré repose-t-elle en paix ?

Cela relève de la métaphysique. Honnêtement, je n’ai pas les outils pour en connaître. Ce que nous retenons, c’est la première fois que nous apprenons la pratique de la crémation au Bénin. En Asie et ailleurs, nous lisons des choses du genre. Chez eux, il y a un problème d’espace que nous n’avons pas. Ici, qui peut accepter que le corps de son parent soit traité de la sorte ? Pour nous c’est un mauvais traitement.

Faut-il craindre désormais que des Béninois se ruent vers cette pratique au mépris de la culture endogène ?

Quand on parle de nouveauté, de changement, il y a toujours un point de départ. La crémation du corps de Rosine Vieyra peut donner une tradition. Des Béninois peuvent commencer par opter pour ce qu’ils ont vu faire. Mais pour le moment, ils sont perturbés.

Autre chose, Rosine Vieyra ne devrait-elle pas être inhumée selon les rites de la famille Soglo d’Abomey, dont elle fait partie intégrante à travers les liens du mariage avec l’ancien président Nicéphore Soglo ?

En contexte africain ou béninois, lorsque le mari remplit toutes les formalités coutumières (connaissance, dot…), la femme devient entièrement partie de sa famille. Dès lors sa famille de provenance n’a plus d’influence sur sa dépouille à sa mort. Rosine Vieyra Soglo devrait donc être inhumée selon la tradition funéraire de la famille Soglo d’Abomey. Je n’ai pas les éléments nécessaires pour savoir ce qu’il y en est. Peut-être que le mari aussi a consenti. Nous ne pouvons que spéculer.

Merci.

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