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Gestion intégrée des ressources en eau : Agonvè Azili, un cas d’école à imiter

Pendant que les lacs Nokoué et Ahémé sont étranglés par la pollution et la surexploitation, des populations rurales à 180 km de Cotonou, ont développé sans tapage ni contrainte une conscience écologique aiguë. Nous vous emmenons à la découverte du village d’Agonvè, une île de la commune de Zagnanado où la Gestion intégrée des ressources en eau (Gire) est en marche autour du cours d’eau qui la ceinture et auquel près de 3000 bouches doivent leur survie.

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON

En provenance d’Abomey-Calavi, notre équipe découvre Agonvè pour la première fois. Le village baigne dans une harmonie glaciale. Les oiseaux déroulent leurs chœurs diaphoniques pendant que le lac coule dans son lit. La diversité de la faune aviaire ainsi que de la flore verdoyante qui environne l’île est remarquable.

A l’embarcadère, une jeune femme manie la pagaie pour nous faire rejoindre l’île. « Les hommes s’adonnent à la pêche ; et ont laissé aux femmes la conduite des pirogues et des barques », expliquent Toussaint Adjidokpa, pour satisfaire la curiosité des visiteurs. Il est le responsable départemental Zou/Collines de l’Unaplicab (Union nationale des pêcheurs continentaux et assimilés du Bénin), et c’est lui qui nous sert de guide pour en apprendre sur l’histoire du lac Azili, et surtout sur la pêche écologique responsable développée autour.

Durant la traversée, il nous fait l’historique d’un cours d’eau aussi mystique qu’attrayant. Le lac, en résumé, serait le don d’un génie suite à l’hospitalité dont il aurait été l’objet. « A l’origine, un lépreux venu de Gboli et qui n’a pas été bien accueilli autour de nous. Mais une fois chez nous, en l’absence du roi, la reine lui donna l’hospitalité. A son retour, le roi en fit autant, et mangea même avec lui malgré son état. D’abord perplexe face à cette humilité du roi, le lépreux sera ensuite rassuré par ce dernier qui lui fait comprendre qu’après tout, ils sont tous humains, et que c’est le plus important à ses yeux. C’est ainsi qu’il lui a promis, en guise de reconnaissance, une grande récompense. Alors, le matin de son départ, il aurait demandé un grand espace. La cour l’a accompagné, et une fois proche de l’endroit, il leur demanda de rester à l’écart. Une fois éloigné d’eux, les autres l’entendaient répéter ‘’Achiribo Achiribo Achiribo’’ jusqu’à ce que ce fût le silence. La cour, qui n’eut plus de ses nouvelles, a dû se porter sur les lieux et ne vit rien. Comme ils ne le connaissaient pas de nom, ils l’appelèrent ‘’Achiribo’’ en vain, suivant ce qu’on l’entendait dire.  Le lendemain matin, il a été vu à l’endroit où le lépreux aurait disparu, un fil d’eau qui a grossi pour devenir aujourd’hui le lac Azili. Pour mieux comprendre, le Fâ (système de divination du Bénin) consulté aurait révélé que c’est un génie qui leur a fait ce don ».

Des filets exposés au soleil

Pendant les guerres tribales, poursuit le guide, le lac aurait défendu les populations en noyant l’armée des agresseurs. Un don aussi mystique s’accompagne logiquement d’interdits. Par exemple « Une femme en menstrues ne doit pas mettre la main dans l’eau. Sinon, elle encourt la stérilité ou des risques de mort-né », conclut Adjidokpa, l’historien de circonstance.

Un mode de vie protecteur de la biodiversité

Nous sommes désormais hors de la barque, les pieds sur l’île d’environ 1km2.  Des filets étalés au soleil à perte de vue au fur et à mesure qu’on avance vers le pourtour de l’île. Il n’en faut pas assez pour savoir qu’ici, la pêche est la principale activité. Logé au milieu du lac, le village d’Agonvè vit de cette activité qui emploie plus de 1000 hommes, selon Jean Dossa, porte-parole des pêcheurs. Au regard donc de son importance, le lac bénéficie d’une attention particulière et d’une gestion rationnelle. D’abord, sont « rigoureusement » interdits sur le lac les pesticides et autres produits chimiques et le acadja. « On ne met pas de savon dans l’eau, on peut laver des habits à l’écart sur la berge ». Sont uniquement admis comme moyens de pêche les filets et les hameçons. De même, on ne pêche pas surtout n’importe quand au cours de l’année. Un mode de vie inédit pour éviter l’extinction des espèces halieutiques. « Le lac est géré par des personnes organisées. Elles arrêtent la pêche quand il faut, le temps de permettre aux poissons de se reproduire. Parce que nous vivons de la pêche, il faut permettre aux poissons de se reproduire afin de nous nourrir. Les fretins ne doivent pas être pris dans les filets », récapitule Athanase Dègan, un natif du milieu et directeur de l’école primaire du village qui nous a reçus au bureau, pendant sa pause de midi.

Place où le Fâ a été consulté vers 1830 pour déterminer le nom Agonvè attribué au village

Chaque année, en effet, le lac est ‘’fermé’’ pendant au moins six mois. « Ici à Agonvè, quand le fleuve Ouémé gonfle les eaux du lac en août (crue), il y a fermeture. Le lac fait 200 ha ; une bonne partie n’a pas d’herbe et nous mettons en jachère. Pendant la décrue, nous fixons une date en janvier pour l’ouverture afin de pêcher les poissons stockés », explique Adjidokpa. « Nous fermons le lac afin de permettre aux poissons d’abord de grandir et ensuite de mettre bas de petits poissons dont nous jouirons plus tard. Cette stratégie nous permet d’avoir de gros poissons. Nous ne pêchons que les gros poissons. Les mailles de nos filets sont assez larges pour laisser passer les petits poissons », renchérit Dossa Jean, au repos sous une paillote près du lac avec une vingtaine de ses collègues.

Le lac, une fois ‘’ouvert’’, la pêche peut durer six autres mois avant une prochaine fermeture. Une méthode de gestion rationnelle que les populations ont héritée. « Cette pratique nous vient de loin. Ce sont nos grands-parents qui nous l’ont léguée et nous l’observons jusqu’à nos jours », indique Jean Dossa. Pour s’assurer du respect de la période de fermeture par tous, les hommes ont songé à traquer les brebis galeuses. « Nous avons monté plusieurs équipes de surveillance de nuit », rappelle ce dernier. « Toute personne surprise en flagrant délit paie une amende. Elle était fixée à 50 000F. Mais les fraudeurs peuvent, une nuit, pêcher du poisson dont la vente leur permet largement de payer facilement cette amende. Donc nous l’avons corsée à 100 000F. Donc si un contrevenant est arrêté, il peut avoir fait une moisson de 20 000F. Il doit payer l’amende de 100 000F. Ce qui a dissuadé tout le monde », rassure, péremptoire Toussaint Adjidokpa.

Des activités de rechange

Pendant que le lac est fermé pour ‘’respirer’’ afin que ses espèces halieutiques se renouvellent, les pêcheurs ne sombrent pas dans l’oisiveté. « Nous nous adonnons à l’agriculture sur nos petites terres hors du lac, au maraîchage. Nous coupons et vendons aussi des bambous », signale Jean Dossa.

La pêche dans le lac Azili se fait la veille du marché de Kpédékpo uniquement par les hommes du village. Et les clients viennent de partout dont Covè, Cotonou, Porto-Novo, Kétou et Pobè pour s’approvisionner en poissons.

Dans le lac, des espèces comme la sitatunga, la loutre, le tilapia, et plus de 100 autres cohabitent. Si la pêche est rentable, un pêcheur peut réaliser en une nuit, une recette d’environ 100 000F. « Depuis que j’ai laissé les classes, c’est la pêche qui me nourrit. La maison que j’ai construite, l’alimentation de ma famille, la moto que je conduis, mon habillement et ma santé, tout tient grâce à l’économie de la pêche », témoigne, tout souriant le guide Toussaint Adjidokpa.

Un exemple à dupliquer…

Faisant partie de l’équipe, docteur Flavien Edia Dovonou, enseignant chercheur à l’Institut national de l’eau (Ine) de l’Université d’Abomey-Calavi (Uac) et spécialiste du management environnemental et qualité des eaux, a été admiratif tout au long de la visite guidée. « L’approche de la Gire est développée ici ! », a-t-il lâché médusé. « Vous avez des populations qui protègent le lac en développant des pratiques qui lui permettent de pêcher de gros poissons. Elles n’utilisent pas de acadja. Elles sont allées plus loin : il y a des périodes de fermeture du lac. Et quand le lac est fermé, personne n’y va, il y a une sécurité locale qui assure la protection de la ressource. L’avantage, c’est que cela donne la chance aux poissons de grandir, et le moment venu, lorsqu’ils sont prêts pour commercialiser ces produits, les gens viennent de partout pour acheter de gros poissons ». De plus, salue-t-il : « Vous allez constater qu’autour de cette ressource eau, il y a des pêcheurs ; ils sont plus de 1000. Il y a aussi des maraîchers. Au même moment, il y a les femmes du village qui utilisent la même eau. Donc ils s’entendent pour créer un climat de paix autour de ce plan d’eau. L’expérience de la Gire marche donc correctement ici. Je pense qu’il faut développer cela ailleurs, je pense notamment au lac Djètoé, dans la commune de Lokossa », a-t-il souhaité.

La face cachée de l’iceberg

Toutefois, Agonvè n’est pas un paradis irréprochable. Le village n’a qu’une seule latrine publique située sur la cour du chef du village. Ce qui explique que les populations aient transformé une partie de la berge en réceptacle d’excréments humains. Par ailleurs, elles n’ont pas d’électricité et le nombre de lampadaires solaires dans tout le village ne dépasse pas huit.

    

Pour fumer leurs poissons les populations coupent massivement les arbustes

Le plus alarmant, les populations, pourtant très pointilleuses quant à la protection du lac et de ses ressources, n’ont pas d’autre solution que de détruire la végétation. Et pour cause, elles sont à la recherche de bois de chauffage. « Nous avons besoin d’assez de bois pour fumer ou frire nos poissons », reconnaît, un peu gêné, Jean Dossa. Et de souhaiter qu’on les aide à trouver une solution alternative. Mais avant, la conséquence, c’est que « les berges sont nues et demandent donc à être reboisées », a observé le docteur Flavien Edia Dovonou.

Dans un Bénin où la destruction sans scrupule de l’environnement est très facile par endroit, Agonvè se révèle être un modèle à imiter et à vendre. Ses habitants non seulement d’assouvir leurs besoins vitaux, se préoccupent surtout de la pérennité des écosystèmes.

Pour le développement de l’écotourisme, les habitants souhaitent de l’aide pour le désenclavement de l’île et la construction d’infrastructures adéquats pour offrir aux touristes le confort nécessaire. Les pêcheurs quant à eux plaident pour la correction des besoins notés, et l’introduction dans le lac, d’autres espèces de poissons qui se reproduisent en un cycle court.

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