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Dodji Amouzounvi, sociologue spécialiste des religions, directeur du Larred-Uac : « Une religion ne peut pas dire d’une autre religion qu’elle est impure » 

Le professeur Dodji Amouzouvi est très remonté contre l’attitude, les « postures coloniales, colonialistes » des partisans de l’inculturation qui s’imposent de purifier le Vodun et d’importer ses rites au sein de leur religion. Le sociologue spécialiste des religions et directeur scientifique du Laboratoire d’analyse et de recherche, religions, espaces et développement (Larred) de l’Université d’Abomey-Calavi (Uac) objecte qu’ « Une religion ne peut pas dire d’une autre religion qu’elle est impure » ; « Chaque religion a sa philosophie, a sa doctrine, a ses rites, a ses pratiques et qu’une religion au nom de la culture ne peut venir siphonner ». Il revient à chaque religion, insiste-t-il, d’opérer souverainement les mutations, les innovations en son sein et non de subir les assauts d’une autre. Dodji Amouzouvi évoque, enfin, les conséquences possibles à cette manière de faire et de penser des responsables de l’autre religion.

 

Propos recueillis par ©Sêmèvo Bonaventure AGBON

 

Bénin Intelligent : Une cérémonie des Hoxo à l’Église catholique dans une version christianisée. Pourquoi cela dérange si tant les dignitaires Vodun ?

 

Professeur Dodji Amouzouvi : Je vous remercie pour l’opportunité que vous me donnez de me prononcer sur la polémique.

L’un des tout premier problème qui se pose dans l’actuel débat touche justement entre le vivre ensemble entre différentes religions. Spécifiquement pour ce qui concerne votre question je voudrais déjà que nous nous entendions sur certains nombres de terminologie. Il n’y a pas de dignitaires vodun, il n’y a pas du monde de vodun ; il y a les dignitaires du vodun, il y a le monde du vodun, il y a la religion du vodun.

Ce qui fait réagir ce monde du vodun c’est dans le fond, dans la forme, dans le discours produit pour soutenir ce que j’appelle une incursion maladroite et malheureuse dans la foi et la croyance de l’autre.

 

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La grossesse gémellaire, les jumeaux sont considérés dans la religion du vodun comme une déité. C’est ce que le système de pensée, cette religion a mis en œuvre, et a structuré les rites et rituels qui sont faits pour cette déité. Sans en être consacré, sans en être ordonné une autre foi, une autre croyance, une autre religion ne peut pas pratiquer ces rites, ces rituels -c’est deux choses complètement différentes- au motif qu’ils jouent sur la rencontre des cultures, qu’ils donnent ce qu’on appelle « inculturation » alors que nous savons très bien qu’ici se pose aussi un problème de déstructuration de la croyance et la foi de l’autre.

Ce qui dérange c’est aussi le discours qui accompagne tout cela. Lorsque les collègues de l’Eglise catholique veulent défendre la cause, j’ai entendu beaucoup dire : « nous y allons pour enlever ce qu’il y de fascinant, ce qu’il y a de prisonnier » -parce qu’ils parlent de libération- ; nous allons pour libérer, nous allons pour purifier ce que font les collègues vodounïsants. Si la position est cela, ça me rappelle drôlement une pratique qui a eu cours à un moment dans notre pays où aux lendemains de la fête de 10 janvier, on a vu des chrétiens ballais à la main soit disant qu’ils sont en train de purifier les villes ou les localités où cela se produisait, pour motif que ces localités ont été souillées par les vodounisants la veille.

 

«Mais on ne copie pas des choses qui sont consacrées, qui ne relèvent pas du vivre seulement, du manger et de boire seulement mais qui relève de la foi, de la croyance, de la perception de l’autre religion. On ne va pas les copier sans en être consacré, sans en être autorisé.»

 

Ce qui dérange, c’est ce discours et les postures coloniales, colonialistes, le discours usurpateur, le parcours intrusion dans la foi et la croyance de l’autre sans en avoir ni les moyens ni l’autorité, ni la consécration. Il ne s’agit pas de culture qu’on peut aller exporter.

Ce que ne disent pas les collègues, c’est que toute foi, toute croyance est élément d’une culture. Or, lorsqu’il y a deux types de foi, deux croyances donc deux religions différentes, l’une ne peut pas venir dire à l’autre : « ce que toi tu fais là est impure et oppresseur ». C’est comme ça que cette religion-là a été conçue. Il n’y a donc pas matière pour pouvoir tancer.

Deuxième élément de précision majeure : autant pour dire la messe je dois en être qualifié, consacré, ordonné autant pour procéder aux rites des jumeaux déifiés par une religion, codifiés par cette religion je dois en être autorisé. Donc ce qui dérange c’est aussi bien au niveau des faits qu’au niveau de la forme.

Il y a des non-dits. Il y a tout un projet, il y a une force de survie qui se joue à un certain niveau mais qui se joue maladroitement. La religion du vodun quoiqu’on en dise est une religion structurée, codifiée avec ses rites, avec ses fonctions, avec ses personnes, personnalités dédiées, désignées, consacrées à ces fonctions et lorsqu’on procède de la manière dont certains prêtres font, cela pose un problème de vivre ensemble harmonieux.

Ce qui dérange, c’est aussi le fait de mettre en avant non pas l’œcuménisme mais le dialogue inter religieux. Pour qu’il y ait dialogue inter religieux il faut qu’il y ait respect mutuel, connaissance mutuelle et puis, interface ou l’une peut rencontrer l’autre, parce que cette rencontre produit quelque chose de nouveau. Mais tel que cela se fait là, ce n’est pas loin de la manière dont ça s’était fait il y a un moment.

Ce qui dérange, c’est aussi le fait d’aller prendre un rite ou un rituel dédié à une déité, démontrer ou dire que ce n’est pas une déité, que ça fait partie de l’étape première donc des religions naturelles, le désarticuler, l’enlever de ses oripeaux par des gens non autorisés, non assermentés, non consacrés à cela.

Je suis d’accord pour l’ouverture, je suis d’accord pour que les gens quittent leur foi vodunïsante pour embrasser une foi chrétienne. Mais il faut chercher dans leur nouvelle foi les solutions à l’intérieur des cadres tracés par cette nouvelle foi. Il ne faut pas s’attaquer aux fondamentaux de l’autre foi et dire que c’est parce que les fondamentaux sont mauvais et que j’y vais, non. Si on me parle pour le moment d’inculturation au Bénin ce ne serait jamais pour purifier ce que l’autre religion fait.

Nous n’allons pas nous appesantir exclusivement sur culture, culture. C’est un monde trop vaste qui permet de dire tout et son contraire. Allons aux religions, allons aux croyances, allons à la foi. Il y a dans ma religion, la manière de célébrer mon dieu à moi, le dieu vodun. Il y a des manières, il y a des fonds qu’on peut exporter.

On peut décider aujourd’hui de dire la messe en fon. Il y a un premier point d’inculturation. On peut décider de chanter, de louanger le Christ en Fon avec des sonorités issues du monde du vodun. C’est la rencontre de deux mondes, de deux cultures. Ce sont des choses qu’on peut prêter quand on constate que ça fait beau, que ça fait frémir. Mais on ne peut pas aller toucher aux fondamentaux. On ne peut pas toucher aux éléments qui fondent la foi et la croyance de l’autre, donc les éléments sur lesquels sa religion se fonde pour dire qu’on est en train de libérer les gens.

De toute manière, celui qui est déjà dans la religion chrétienne, il a décidé, il a choisi d’aller dans la religion chrétienne. Ils choisissent à l’intérieur de la chrétienté, de la foi chrétienne, des dogmes chrétiens les éléments qui lui permettent de vivre pleinement sa foi. Si on ne fait pas cela, à l’étape actuelle, telle que les pratiques ont commencé et vont évoluer on ne fera plus le christianisme, on ne fera plus le vodounisme.

Pour le moment ce sont les chrétiens qui viennent exercer donc on va faire une nouvelle religion qui n’est ni la chrétienne ni le vodounïsant et qui ne résoudra aucun problème. Parce que pour que ces rites marchent, fonctionnent, ait leur répondant il faut qu’ils soient fait dans l’espace où ils doivent se faire. Il faut qu’ils soient fait par des gens qui doivent l’assurer, sinon ça va être du folklore, ça va être du théâtre.

Voilà un lourd d’éléments qui gêne, qui dérange et qui perturbe les auto-référencements qu’ils doivent avoir.

Maintenant que la religion chrétienne veuille innover, ce n’est pas un problème, que la religion chrétienne trouve que dans d’autre religion il y a des choses à copier ce n’est pas un problème. Mais on ne copie pas des choses qui sont consacrées, qui ne relèvent pas du vivre seulement, du manger et de boire seulement mais qui relève de la foi, de la croyance, de la perception de l’autre religion. On ne va pas les copier sans en être consacré, sans en être autorisé.

Et ce qui se passe là, les rites qu’on fait ce n’est pas seulement le fait de jouer le whèdè, de jouer agbocheou, le zinli pour louanger le Christ ou la trinité adorable. Ça va plus loin que cela et pour l’instant l’inculturation devrait rentrer dans un dialogue de fond.

 

Des prêtres répondent que l’Église Catholique puise dans la culture au nom de sa politique d’inculturation afin que ses adeptes ne se sentent pas phagocytés dans la nouvelle religion. Vous vous y voyez une menace pour le Vodun ?

 

On ne puise pas n’importe quoi d’une culture surtout que nous sommes dans le domaine le plus immatériel que possible de la foi et de la croyance. On ne décide pas d’aller chercher ce qu’on veut dans une croyance pour venir renforcer une autre croyance, par des gens qui ne sont pas consacrés pour le faire.

L’organisation dans chaque religion, dans chaque foi, dans chaque culture définit des rôles, des fonctions et pour être dans un rôle donné, dans une fonction donnée il faut en être consacré. Et si le Père catholique, pour aller faire ça, devrait se faire consacré, ordonné dans la vodounité, dans la religion du vodun. Et dès qu’il se fait ordonner, consacrer, que devient sa foi de prêtre chrétien catholique ? Avant de le faire, il doit être autorisé.

Que devient ce rite lorsqu’on le sort de son espace religieux sacré pour l’introduire dans un autre espace religieux avec les supports de ce nouvel espace religieux ? Que devient-il ? Est-il toujours ou bien sommes-nous juste en train de bluffer une fois encore les fidèles en disant : « ça là qu’on fait là-bas si je le fais ici de la même manière, c’est la même chose ». Non, ce n’est pas le même espace, c’est n’est pas le même dogme, ce n’est pas la même philosophie, ce n’est pas les mêmes acteurs, ça ne sera pas donc la même chose.

«L’inculturation ne doit jamais introduire une hiérarchisation entre les obédiences. Elle doit introduire une ouverture responsable et responsabilisante. L’inculturation doit être mouvement engagé par les différentes parties…»

Comme je le dis, au nom de l’inculturation on ne va pas se positionner comme le dominateur, comme le supérieur.

L’inculturation ne doit jamais introduire une hiérarchisation entre les obédiences. Elle doit introduire une ouverture responsable et responsabilisante. L’inculturation doit être un mouvement engagé par les différentes parties ou tout au moins comme nous parlons de la chrétienté et de la vodunïté, ça doit être engagé par les deux.

L’initiative peut venir d’un côté ou de l’autre. Là n’est pas le problème ; mais la rencontre doit être une rencontre responsable, libre et engageante. Ce qui n’est pas le cas ici, du moins pour ce que j’en sais. Et ceux qui ont commencé, celui par qui la discussion est arrivée, évoque une commission de dialogue inter religieux. Qui sont ceux-là ?

C’est une erreur gravissime de dire « je suis béninois, je suis africain », donc ceci me concerne aussi, c’est-à-dire le Vodun me concerne aussi. Non c’est faux. Ce n’est pas si libre. On ne peut s’incruster, vilipender, en faire ce qu’on veut parce ce que c’est un patrimoine commun. Il faut déjà le reconnaitre comme tel. Nos collègues chrétiens renient, refusent la foi vodouïsante- et c’est leur droit- et embrassent une nouvelle foi. A partir de ce moment, il n’y plus rien dans l’autre foi qui viendra conforter ma nouvelle foi, puisqu’elle est mauvaise. On ne peut pas venir dire « il y a des choses qui sont bonnes, je vais les prendre ». Lorsque ces choses touchent le fondement de mon ancienne foi, gardez les problèmes que cela crée.

Il y a des vodunnon, des sakpatanon, des heviosonon dont les fidèles vont à l’église. Est-ce pour autant qu’ils se retrouvent à l’aise dans le monde qu’ils ont choisi de fréquenter, seul le vodunnon peut se donner le droit pour peu qu’il ait vu faire ou copier, de consacrer l’hostie, pour en faire une hostie sainte et donc le corps du Christ et le donner dans son couvent à ses fidèles au motif que ça remplace ce qui se fait dans une paroisse, dans une église ? Il ne peut pas faire ça, s’il le fait il usurpe une place qui n’est pas la sienne. Et ça ce n’est pas des éléments de culture.

Maintenant‚ lorsque j’entends dire qu’on veut libérer la grossesse gémellaire, les jumeaux de tout leur aura, qui pèse sur les chrétiens jumeaux. Lorsque j’entends ça, je me dis qu’on doit faire attention parce que plus loin, j’ai entendu dire aussi que la science aujourd’hui nous a permis de savoir exactement de façon cartésienne comment naissent les jumeaux, comment apparaissent les jumeaux. Et donc, qu’il n’y a plus rien de mystère dans ça. Il faut donc libérer ça.

On doit faire attention aux arguments que nous évoquons parce qu’il y a leurs contre arguments. La même science, la biologie, science de la reproduction qui nous informe à foison et à précision sur d’autres grossesses gémellaires qui ne peuvent donc plus être élément de mystère, c’est encore la même science qui nous a appris que la naissance d’un homme, d’un humain est une résultante de la rencontre entre un spermatozoïde et un ovaire. Voilà ! Il se crée à partir de cette rencontre le début de la reproduction humaine et ça nous le savons très exactement depuis le bas âge.
Pourquoi au nom de cette même science, on ne remet pas en cause la virginité de Marie ? On devrait le faire. Remettre en cause l’opération du saint esprit. On devrait le faire au nom de cette même science. Mais lorsque je décide d’aller dans le dogme chrétien catholique, je reconnais que Marie est vierge et que Jésus était Dieu, engendré non pas créé. Je l’accepte tel, qu’il n’y a pas eu de rencontre entre la mère Marie et un père homme quelque part. Mais Jésus en tant que Dieu est venu par ce procédé-là : c’est mon crédo, je crois, je l’accepte tel, sa fonde ma foi.

Lorsque, moi je vais me mettre, à court d’arguments scientifiques, anatomiques, à dire qu’il faut libérer ce récit, il faut libérer ce mythe, il faut libérer ce support parce que la science a démontré que l’arrivée au monde d’un homme n’est pas possible de cette manière-là, qu’est-ce que je fais par rapport à ce qui est consacré chez le chrétien catholique ? Je déstructure, j’attaque, je remets en cause le fondement de sa foi.

C’est la même chose lorsque les prêtes qui font ou qui défendent le mystère de la gémellité disent que la science nous a déjà libérés, qu’il faut maintenant que eux, une foi, une religion, viennent libérer une autre religion de ce fait là. Ça ce n’est pas de l’inculturation, c’est beaucoup d’autres choses.

Certains estiment plus tôt que les dignitaires devraient se réjouir de voir l’Église s’inspirer de nos pratiques qu’elle avait diabolisées. N’ont-ils pas raison ?

 

Je ne vais me réjouir des pratiques que les chrétiens catholiques ou les autres religions ont diabolisées hier, qu’ils prennent aujourd’hui à condition d’une reconnaissance prenable et entière, à condition d’une ouverture sincère, à condition d’un dialogue responsable sous le guide, sous la clairvoyance, sous le lead des religieux, des fidèles du vodun et de leurs responsables. Vous remarquerez que ce n’est pas un simple fidèle qui a introduit cette pratique sur la paroisse. C’est le chef de la paroisse qui introduit cela. Moi je ne parle pas d’église. Je parle du prêtre qui a fait ça. Il n’est pas un simple paroissien.

 

«Le concile Vatican II n’a pas été organisé pour les chrétiens catholiques par une autre religion ni par le Saint siège musulman ou encore par les vodunïsants. Cela a été un mouvement de l’intérieur puisqu’ils sont les seuls à même de sentir, de saisir, de se dire le monde évolue, on évolue avec le monde. Mais lorsque l’autre met en place ses affaires, que vous venez siphonner, que vous venez prendre ses affaires avec le discours que vous voulez libérer, vous voulez purifier, avec le discours comme quoi, c’est de l’acculture, c’est extrêmement difficile à comprendre, à accepter. Je dirai même c’est extrêmement dangereux.»

 

De cette même manière, c’est au niveau des décideurs, des responsables, des assermentés que ce dialogue doit se mettre en branle pour qu’ensemble, on puisse le dire chez nous là, voici ce qui est permis, voici ce que tu peux faire, voici ce que tu ne peux pas faire. Je n’ai pas connaissance de cet espace-là et de cette autorisation-là. Et si connaissance et autorisation sur initiation il devrait y avoir, qu’est-ce que ce prêtre va devenir en acceptant d’aller embrasser, endosser la foi de l’autre ?

Et puis, il n’est pas permis à une religion de porter une autre religion. Il y a qu’une religion se mette à côté de l’autre et ensemble que ça soit dans une société laïque, dans une République, elles avancent. Une religion ne peut pas dire d’une autre religion qu’elle est impure. Et quelle va entreprendre les rôles de désintoxication, les rôles de libération. Si cela doit exister, c’est encore en son sein.

 

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Le concile Vatican II n’a pas été organisé pour les chrétiens catholiques par une autre religion ni par le Saint siège musulman ou encore par les vodunïsants. Cela a été un mouvement de l’intérieur puisqu’ils sont les seuls à même de sentir, de saisir, de se dire le monde évolue, on évolue avec le monde. Mais lorsque l’autre met en place ses affaires, que vous venez siphonner, que vous venez prendre ses affaires avec le discours que vous voulez libérer, vous voulez purifier, avec le discours comme quoi, c’est de l’acculture, c’est extrêmement difficile à comprendre, à accepter. Je dirai même c’est extrêmement dangereux.

Quand vous écoutez la position du prêtre qui n’est pas les moindres dans le clergé béninois, il est membre d’une commission chargée de l’œcuménisme, et du dialogue interreligieux et travaille donc pour évoluer sur ces affaires, lorsque vous l’écoutez, vous écoutez ces propos, son argumentaire, il s’appuie sur le fait que les jumeaux, du fait de la croyance, de la pratique et des rites qu’ils suivent dans les familles, dans nos religions vodunïsantes, connaissent des problèmes, des difficultés de tout genre, et lui décide de les libérer en les ramenant à l’église. Les prêtres qui sont des jumeaux et qui sont appelés à la suite du Christ, et qui dans leur tendre enfance, avant la décision d’embrasser une nouvelle foi, ont déjà suivi ces rites, sont-ils aussi des personnes qui ont ces problème-là ? Le produit prêtre qu’ils sont devenus est-il un mauvais produit pour la curie romaine ? Non ! Il faut faire attention. Les rites, rituels dont il s’agit pour les jumeaux, ce ne sont pas des éléments libres, ouverts que n’importe qui peut faire. Non ! Quand on touche à cela, on devient fatalement élément de la nouvelle foi.

Maintenant les prêtres vont toucher, vont prendre, vont organiser cela, avec un lourd dispositif. Cela donne quoi ? Cela donne un mélange. Sans l’avis, sans l’autorisation, sans la consécration. Même si ces prêtres ont suivi une initiation, cette initiation a fait d’eux quoi ? Quel est le produit de leur initiation dans le vodun pour leur permettre de faire ces rituels-là ?

Pensez-vous que la vitalité du Vodun  dérange ?

 

Non, moi je ne veux pas mettre le débat à ce niveau de penser que l’Église Catholique s’inquiète. Je ne dirai pas que l’Église Catholique joue sa survie. Je dirai que l’Église Catholique est dans une dynamique de maintenir ses fidèles qui ne trouvent plus forcément des réponses sérieuses, structurantes aux problèmes qui se posent à eux. Il faut donc venir dans l’autre religion, la religion du Vodun pour aller prendre ses éléments de réponse et les instrumentaliser pour le servir aux fidèles. Je dirai ça. Parce que pour que ce soit ça, il aurait fallu qu’exactement de la manière dont ça se fait ici dans le Vodun, ceux qui le font, que ça soit eux qui le fassent dans la nouvelle foi. Mais une fois que l’on a fait ça, la rencontre des deux foi, créé une nouvelle foi.

La rencontre des deux éléments crée un nouvel espace, de nouveaux éléments. Ça là, il n’y a pas à débattre, ce n’est pas une évolution, c’est une transformation, c’est une mutation. Je dirai donc que l’Église Catholique est en train de se transformer, de se muter. Que donnera cette mutation ?

 

«la conséquence va être dramatique pour les deux parce que ça va accoucher d’une nouvelle obédience qui ne sera plus la religion chrétienne catholique et qui ne sera pas non plus la religion du vodun. Ça va être une nouvelle religion et c’est ça le syncrétisme. Si ce n’est pas ça, ça c’est dans le meilleur des mondes possibles. La conséquence c’est que, on va dépouiller une foi, une croyance, on va l’édulcorer, la mettre dans les moules, dans les chaines d’une autre foi»

Selon vous, quelles sont les conséquences d’une telle appropriation des pratiques du Vodun par l’Église catholique au niveau de chacune des religions ?

 

Une fois encore, je vais être un peu prudent. Il ne n’agit pas de l’Église Catholique. C’est le prêtre qui l’a fait sur sa paroisse. Le jour où le saint siège le dira ou l’adoptera, je parlerai de l’Église chrétienne ou romaine sans prendre de gants. Pour le moment je prends de gants et je dis : les conséquences d’une telle appropriation des pratiques du Vodun pour ce prêtre, ses fidèles de mon point de vue, pour ceux qui ont lu « L’aventure ambiguë » de Cheick Amidou Kane, relève exactement du parcours de Samba Diallo.

La conséquence sur les deux religions, les deux entités, sur les deux constructions, la construction chrétienne et la construction vodunïsante, la conséquence va être dramatique pour les deux parce que ça va accoucher d’une nouvelle obédience qui ne sera plus la religion chrétienne catholique et qui ne sera pas non plus la religion du vodun. Ça va être une nouvelle religion et c’est ça le syncrétisme. Si ce n’est pas ça, ça c’est dans le meilleur des mondes possibles.

La conséquence c’est que, on va dépouiller une foi, une croyance, on va l’édulcorer, la mettre dans les moules, dans les chaines d’une autre foi et on va sortir quelque chose et on va dire « ok la foi chrétienne a évolué, la foi chrétienne a innové, la foi chrétienne s’est ouverte à d’autres foi ou la culture chrétienne s’est ouverte à d’autres cultures ». Comme la rencontre de deux cultures se solde toujours par des crashs, et la plus forte zigouille la plus faible, ici le grand risque est une perte des deux.

 

Il faut évoquer également l’incursion des européens dans les couvents. À la fin ils emportent de nombreux attributs du vodun. Qu’est-ce que les dignitaires du Vodun doivent faire pour limiter les incursions ?

 

A-t-on besoin de limiter quelques incursions que ce soit ? Le monde du Vodun n’est pas un monde disponible à foison, à portée de tous, de tout venue, même si beaucoup d’acteurs ou beaucoup d’auto-proclamés dignitaires du Vodun au nom d’une relative liberté donnent à croire ça, même si dans ce débat comme vous le constatez, il y a des réactions polémiques, contradictions, je ne le prends pas comme une mauvaise chose. Je voudrais tirer le nectar qu’il y a dans cette position-là.

 

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Le représentant de la religion du Vodun, les assermentés, je ne dirai pas les vrais, ils doivent assumer leur foi. Les fidèles du Vodun doivent assumer leur foi dans le Vodun et dégager toute les structurations qui existent. Il existe d’autres foi. Les dignitaires et fidèles du Vodun doivent prendre conscience de la référence que constituent pour eux et pour autrui le Vodun, et les pratiques du Vodun, et les rites du Vodun, et les dogmes du Vodun, et la catéchèse du Vodun et tout ce que vous voulez du Vodun.

Donc il faut jeter le masque et assumer. Ce n’est qu’à cette condition qu’un dialogue fort et sincère peut se mettre en route et qu’une meilleure connaissance des mécanismes des uns et des autres ; cette meilleure connaissance permettra de vivre ensemble harmonieusement, d’exister chacun dans son évolution propre, chacun dans son auto-référencement, chacun dans son auto référencialité pour mieux rencontrer l’autre.

Si cela n’est pas fait, le projet tel qu’il naît, tel qu’il se pratique porte les germes d’une destruction. Je dis même d’une double destruction parce que les uns vont se mêler des choses qui ne sont pas les leurs, ils vont se brûler les doigts, ils vont créer un nouveau produit qui n’est plus le produit numéro 1 dans lequel on doit évoluer ; les autres, soit vont continuer par partager cela de manière complètement maladroite avec les uns, soit ils vont réagir polémiquement ce que font les autres ou les uns là, et soit vont découvrir, vont inventer de nouvelles formes laissant celle-ci à ceux qui viennent apprendre sans ménagement.

 

«Donc le système du Vodun, la religion du Vodun et la pratique du Vodun appartiennent à ceux qui sont fidèles de ce Vodun là; ça n’appartient pas à d’autres obédiences et on ne peut pas venir prendre au nom de l’appartenance commune à la même culture ; non c’est un amalgame regrettable.»

 

Je pense que les dignitaires du Vodun, avec la conscience qui naît aujourd’hui sans prendre l’un comme référence, sans penser que c’est le mode d’organisation, de structuration, la philosophie, la doctrine de l’autre qui est la meilleure doit prendre conscience de ce qu’ils sont et de ce qu’est leur entité, leur déité et le vivre comme tel et répondre aux nouveaux défis du monde.

Je pense que dans une République laïque, comme la nôtre, chaque religion a sa philosophie, a sa doctrine, a ses rites, a ses pratiques et qu’une religion au nom de la culture ne peut venir siphonner, ne peut venir chercher sans ménagement, sans respecter les clauses, les hommes, la philosophie, la catéchèse de l’une sans la respecter disons que nous partageons tous la même culture. Mais nous ne partageons pas tous la même foi ; il y a d’un côté les vodunïsants, il y a d’un côté les chrétiens, qu’ils soient catholiques ou non. Ce n’est pas la même foi et quand un élément d’une foi rentre dans l’élément de l’autre foi, quand un dogme est pris, un fondement est pris de cette manière-là, l’introduire dans un autre fondement de cette manière-là, il y a lieu de s’inquiéter, il y a lieu de travailler à ce que l’équilibre revienne très rapidement, la tolérance et la paix reviennent très rapidement sinon nul ne peut prédire ce que demain sera.

Mais la religion du Vodun est une religion toujours tolérante, toujours pacifique, toujours accueillante et pour cause, c’est ce que toute religion devrait faire. Malheureusement, les autres religions ne font pas ça. Lorsque j’entends dire que la religion du Vodun est une « religion naturelle » qui a trois niveaux dans l’évolution de l’humanité et nous sommes dans le domaine de la foi, de la religion, de la croyance. Quand on me dit ça, qu’il y a un deuxième niveau intermédiaire et qu’il y a un troisième niveau de la perfection et de la révélation et c’est à ce niveau que se situe la chrétienté alors que la vodunïté se situe au niveau naturel premier et que la chrétienté a le devoir de porter et d’amener la vodunïté à son niveau à elle, je me dis, on est où ? on parle de quoi ? Il faut faire attention, il faut faire très attention.

Dans ce pays, on a vu des gens se battre pour empêcher une variante de la chrétienté d’utiliser les accoutrements qu’ils pensaient être les leurs, sur lesquels ils avaient le droit de propriété. Accoutrements, habillements, vêtements. Je dis non : « ça crée de la confusion entre nous. Nous sommes propriétaires, inventeurs de ses tenues et les autres qui n’en sont pas, s’ils veulent louer leur Christ de la manière dont ils le font, qu’ils aillent chercher leur propre accoutrement et leur propre vocabulaire ».

On a eu ce débat dans ce pays entre les catholiques et l’Eglise de Gbanamè. Il y a quelques années seulement. Quand on dit ça le matin, on ne peut pas venir le soir dire que « ce qui concerne le Vodun me concerne aussi. Si je me fais initier dans le Vodun, je peux aller prendre, c’est les éléments de ma culture, je peux aller prendre ça pour alimenter ma foi, je vais m’ouvrir à la culture de l’autre ». Non, ce n’est pas ça. Ce n’est pas ça. Ça pose problème.

Si vous dites que vous louangez le Christ en Fon, c’est un patrimoine commun. Puisque tous les Béninois, tous les Fon ; quand on dit ‘’mɛwiwhɛndo’’ est partie et à juste titre, de noms célèbres qu’on a cités, tous ce qu’ils font sur le plateau Fon ne sont pas catholiques, ne sont pas vodunïsant.

Donc le système du Vodun, la religion du Vodun et la pratique du Vodun appartiennent à ceux qui sont fidèles de ce Vodun là; ça n’appartient pas à d’autres obédiences et on ne peut pas venir prendre au nom de l’appartenance commune à la même culture ; non c’est un amalgame regrettable.

 

Merci.

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