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Inondations à Cotonou : Les populations victimes de leurs pièges à l’eau

Boutiques, habitations, rues, … A Cotonou en ce mois d’octobre, les populations se plaignent de l’omniprésence de l’eau autour d’elles. Et accusent l’État de ne rien faire pour les dépêtrer de ce qu’on appelle faussement ‘’inondation’’. Mais elles ignorent ou feignent d’être en réalité, les premières responsables de ce calvaire. Décryptage.

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON

Dans le ciel de la capitale économique de gros nuages empêchent l’astre du jour de se montrer en cet après-midi. Agla, dans l’un de ses quartiers, l’eau de ruissellement en stagnation est partout. Assise sous un apatam transformé en cuisine, cette dame suit, et en rit des fois, le théâtre des passagers affrontant un lac d’eau boueux qui a pris en otage sa cour confondue à la rue. Des piquées sont installés sur environ 4m pour empêcher les enfants d’entrer dans l’eau. « Plus besoin de demander notre quotidien », nous objecte-elle. « C’est même mieux ici. Si vous allez plus loin, la souffrance est pire », continue-t-elle. « La pluie n’est pas sujet de joie chez nous ici. Ce n’est pas du tout la joie », renchérit à quelques mètres, une coiffeuse qui raclait l’eau de son atelier. Et de souligner : « Si l’État peut trouver une issue, nous serons heureux ici ».

Plus loin, nous retrouvons un mécanicien dans son atelier. Du fait des fortes pluies, il a dû fermer momentanément afin d’atteindre le retrait des eaux. Si le gouvernement prenait la mesure de vous installer ailleurs, allez-vous consentir ? Après un moment, sa réponse est non. « Ça va être difficile. Au fait nous sommes habitués à ce milieu. Nous vivons ici il y a longtemps. Nous installer ailleurs, va nous demander de nous habituer à un nouvel environnement et aussi dépenser plus désormais pour venir à Cotonou », s’est-il justifié.

Autant de témoignages qui résument le quotidien infernal des milliers de Cotonois depuis bientôt un mois. Les zones les plus névralgiques sont entre autres, hormis Agla, Ladji, Akpakpa, Hlazounto et Avotrou. Des ruelles y sont impraticables, des maisons inhabitables, des écoles et centres de santé non épargnés.

Selon le docteur Flavien Edia Dovonou, spécialiste du management environnement et enseignant à l’Université d’Abomey-Calavi, un retour dans le passé permet de tracer facilement l’origine de ce chemin de croix désormais cyclique et récurent à Cotonou. « Par le passé, Cotonou n’était pas inondé. Quand il pleut le surplus d’eau va tranquillement dans les basfonds et après s’infiltre dans la nappe. Mais depuis environ 20 ans chaque année la ville est inondée », rappelle-t-il. Et pour cause « Cotonou est inondé tout simplement parce qu’on est arrivé à recaser des gens dans les basfonds ».

Un phénomène naturel aggravé par l’action humaine

En principe, l’inondation est un phénomène naturel, soutient Agnidé Emmanuel Lawin, professeur en hydrologie et hydrométéorologie. On en parle, précise-t-il, que lorsque l’eau envahit un espace où elle ne venait pas. Dans les parages du pont de Fifadji par exemple, les populations ne devraient pas se plaindre car elles se sont installées sur des réservoirs naturels d’eau.

Professeur Emmanuel Lawin, hydrométéorologue

L’inondation, explique-t-il a donc deux origines ; elle peut être fluviale (débordement des rivières, fleuves, lacs et lagunes) ou pluviale (stagnation d’eau de pluie). « Ces inondations résultent du resserrement des pluies dans le temps et de l’augmentation de l’intensité de ces pluies engendrées par les phénomènes météorologiques extrêmes de sorte que les quantités d’eau qui tombent n’ont pas le temps nécessaire pour être absorbées par le sol, d’où la stagnation, ou être drainées par les cours d’eau (rivières et fleuves) qui sortent en conséquence de leurs lits. De même, la concentration des eaux dans les plans d’eau (Lacs et lagunes) comblés conduit rapidement à l’étalement de l’eau qui inonde les régions riveraines », écrivait-il en 2016 dans une étude intitulée « Inondations au Bénin : origines et mesures de riposte ».

Il conclut alors que les plaintes liées à l’inondation terrible à Cotonou viennent de l’urbanisation sauvage et surtout de la mauvaise gestion de l’espace. D’une superficie de 79km2 avec 30% de zones humides, la capitale économique est donc naturellement sujette aux inondations que les actions anthropiques aggravent. « Dans certains quartiers il y a des chéneaux et voies naturelles de circulation de l’eau pour aller vers le lac. Pour le cas de Cotonou, lorsque les autorités locales lotissent partout et que les populations s’installent sur le chemin de l’eau, vous convenez avec moi que lorsque l’eau vient et que là où elle devrait passer est bloqué, cela la détourne pour aller envahir les altitudes les plus faibles. Dès lors elle rentre dans toutes les maisons et occupe les rues. Vous avez également pour la construction des bâtiments dans les zones à faible altitude, où la nappe phréatique est proche, les gens mettent du béton partout dans la cour. Ils élèvent d’abord la cour et les bâtiments et mettent du béton. A partir de ce moment, toute la quantité d’eau qui vient n’arrive plus à s’infiltrer ».

L’État non responsable ?

« L’État n’a pas la responsabilité, c’est plutôt les citoyens. La responsabilité de l’État est d’élaborer les plans stratégiques de l’occupation du territoire. Il revient au citoyen dans le cadre de la mise en œuvre de s’y conformer. Il y a une loi sur l’occupation du sol à proximité des cours et plans d’eau. A 50m de la rive d’une cour ou plan d’eau on ne devrait avoir aucun établissement humain. 350m lorsqu’il s’agit de grands fleuves. Alors dites-moi, quelle est la distance laissée par rapport au lac Nokoué dans les lotissements ? Des parties que l’eau occupe naturellement sont loties. Une grande partie d’Agla qui ne devrait pas être lotie l’est. Est-ce le Ministère du cadre de vie qui s’occupe des lotissements ? Non, ce sont les mairies, donc la population locale. Avant même de lotir une zone ce sont les populations locales qui définissent la partie, en discussion avec la mairie qui sollicite un géomètre. Ce dernier ne vient pas poser des bornes où il souhaite. Même s’il dit qu’on ne peut pas lotir tel endroit les populations disent : « mais c’est notre terre ; il faut nous lotir, nous recaser ». Donc ce n’est pas l’État central, plutôt la population à la base », argumente le professeur en hydrologie et hydrométéorologie, Agnidé Emmanuel Lawin. « Les populations, poursuit-il, devraient être conscientes et réserver au cours des lotissements les parties que l’eau viendra occuper naturellement en cas de crue avant de redescendre dans son lit ».

Bien d’autres actes d’incivisme contre les infrastructures d’assainissement prouvent la responsabilité entière des citoyens, appuie l’environnementaliste Flavien Edia Dovonou. « Ce sont elles qui obstruent les caniveaux en y jetant par exemple des ordures. Elles ne respectent pas ces ouvrages destinés à l’évacuation des eaux ».

Les mesures de riposte qui s’imposent

Docteur Flavien Edia Dovonou spécialiste en management environnementale

Toutefois, même si l’État n’est pas responsable, poursuit-il, il dispose tout de même de l’autorité pour trouver des solutions durables et non précaires au phénomène des inondations. « Il faut, dit-il, restaurer les basfonds en délogeant les occupants », recommande Dovonou. A Cotonou les marais lotis sont évalués à 473 hectares, soit 12,1% des occupants du sol et les marais habités non lotis à 500 hectares, soit 28,5% des occupants de sol, soit encore 62% de la superficie totale des marais, selon les révélations de l’’expert en aménagement du territoire Delphin Gandonou, à l’agence de presse chinoise ‘’Xinhua’’ en 2017.

Autres mesures de riposte, le professeur Lawin propose la libération des canaux naturels d’écoulement des eaux de pluie ; l’aménagement de réservoir tampon pour les eaux de pluies avant écoulement vers le Lac Nokoué ; et le dédoublement ou redimensionnement de certains caniveaux d’évacuation des eaux pluviales.

L’inondation est de plus en plus un risque récurrent et dévastateur.  En 2010 ses dégâts matériels et humains ont touché 55 communes sur les 77 et affecté 680 000 personnes. « L’évaluation poste inondation réalisée par le gouvernement avec l’appui du Pnud a révélé que les pertes et dommages sont estimés à près de 127 milliards de Fcfa », rapporte Lawin dans « Inondations au Bénin : origines et mesures de riposte ».

Quand on sait que des milliers de personnes sont installées dans les zones marécageuses à Cotonou, quel gouvernement aura le courage salutaire de décider de les déloger ?

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