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Isidore N. Ahouangbato : Un jeune brisé par le handicap

Il était en pleine ascension. Très brillant apprenant du collège jusqu’à l’université. Il nourrissait des ambitions‚ des rêves nobles. Mais une fois le diplôme de Maîtrise en poche‚ un mal‚ la cécité vient tout compromettre. Voyant au départ, Isidore N. Ahouangbato a perdu la vue. Les problèmes de vue qui ont commencé alors qu’il était en 3e et ignorés par ses parents, peut-être pour manque de moyens comme il le dit, ont fini par avoir raison de lui. Admis au Centre de promotion social des aveugles de Sègbèya (Cpsa) à Cotonou après quelques années passées à la maison, il a été réadapté. Habitué désormais à sa nouvelle condition de vie, Isidore N. Ahouangbato a souhaité poursuivre ses études mais cette fois-ci en Kinésithérapie. Un rêve qu’il n’a pu concrétiser à ce jour parce que, recalé pour son handicap. Découragé, il est devenu répétiteur de maison et encadreur d’enfants voyants ou non au Cpsa de Sègbèya en Mathématique, Physique, chimie et technologie (Pct) et en anglais, ces matières même dans lesquelles il excellait pour être parmi les meilleurs de sa promotion jusqu’à l’université. Une ministre des Affaires sociales a même promis l’aider sans suite. Dans cet entretien, il revient sur sa mésaventure. Le jeune plaide surtout pour l’effectivité de l’éducation inclusive au Bénin.

Propos recueillis par Raymond FALADE

 

Bénin Intelligent : Bonjour cher ami ! Quel est votre état actuel ?

Isidore N. Ahoouangbato : Bonjour M. le journaliste. J’étais voyant et j’ai fait mon cours primaire, mon cours secondaire et l’université. C’est après l’année de maitrise que la cécité m’a rattrapé. Après avoir passé quelques années à la maison, je me suis inscrit au Cpsa de Sègbèya. J’ai été réadapté. Durant ma réadaptation, j’ai fait le braille intégral, le braille abrégé, l’informatique adapté, la mobilité, c’est-à-dire comment se déplacer avec la canne blanche, comment prendre zem seul‚ etc.

Parlez nous du début de votre mal

J’étais encore au collège précisément en classe de 3è quand cela a commencé. C’est pendant les devoirs surveillés que je fais les constats. A force de regarder sur l’épreuve, cela devient flou. Je ne sais pas pourquoi. Comme si on a allumé le feu et partout, il y a de la fumée. Cela m’empêche vraiment. Quand je me repose, pendant 15 à 20 minutes, je me retrouve et je continue. Cela fait que le plus souvent, je n’arrive pas à terminer les épreuves. Très souvent, j’ai été toujours premier de ma promotion. En dehors de cela, j’étais dans l’équipe de football de mon établissement. J’étais le gardien de but de mon collège‚ le Ceg Agblangandan. Après la composition, tout redevient normal. Depuis ce moment, j’ai commencé à en parler aux parents. Mais ils n’y ont pas taillé d’importance. Peut-être c’est parce que ma performance n’avait pas baissé. J’ai trainé ce mal jusqu’à l’université. Même à l’université, je continuais d’en parler mais ils n’ont pas réagi. J’étais boursier à l’université. Lorsque j’ai pris une tranche de ma bourse, je me suis rendu à l’hôpital moi-même pour faire des consultations. C’est en ce moment que j’ai découvert que l’oeil gauche ne voyait presque plus. Pour voir, il faut tourner la tête d’une manière là d’abord. Donc, c’est l’œil droit seul qui me servait en ce moment. Je n’ai jamais fait ce constat. J’ai commencé les traitements médicaux. On me donnait des rendez-vous, j’allais au rendez-vous. On me donnait des choses à mettre sur les yeux. On me disait aussi que ce serait un traitement à vie. Quand les produits finissent, il faut renouveler chaque fois. C’est des produits qui coûtaient très chers. 17 000F, 18 000F. C’est des petits flacons. Après quelques rendez-vous, souvent quand je vais là-bas, l’ophtalmologue me regarde‚ c’est-à-dire quand il me consulte, il baisse la tête pendant une à deux minutes avant de commencer par parler. Il m’a même dit comment moi j’ai pu arriver jusqu’à ce niveau avec cette situation‚ que ce n’est pas possible. Finalement, je lui ai posé une question. Est-ce que avec les produits que j’utilise ça ira ? est-ce que ça va améliorer ma situation, si les nerfs optiques vont revenir ? Il a dit non c’est pour stopper, c’est pour freiner son évolution pour que ça n’attaque pas le reste des nerfs. Mais chaque fois que j’allais en consultation, il baisse la tête, je me dis certainement, il y a quelque chose qui ne va pas. C’est là que je lui ai demandé si cela s’améliore. Il a dit non ! Mais je dis si ça ne s’améliore pas, pourquoi je vais continuer à prendre ces produits. Je suis rentré à la maison en pleure. J’ai cessé les consultations. J’ai commencé maintenant les traitements traditionnels. Je passais de guérisseur en guérisseur, d’église en église. J’ai été jusqu’au Nigéria pour me faire traiter mais en vain.

Alors‚ vous avez abandonné les études ?

Je ne voulais pas m’arrêter au niveau de la maitrise. C’est à cause de ma cécité que j’ai momentanément stoppé. J’avais fait la science économique et de gestion. Faire la science économique et de gestion avec le braille ce serait difficile. J’ai choisi maintenant de changer de filière, de m’inscrire en kinésithérapie. J’ai déposé mon dossier qui a été étudié, l’inscription a été favorable. Mais je l’ai su avec un grand retard. Deux mois. Les cours avaient déjà commencé de l’autre côté de la Fss. J’y allais souvent. Mais on me disait que celle chez qui je devrais avoir le résultat est permissionnaire parce que‚ indisposée. Je revenais souvent quand un jour, je l’ai vue. Elle a fouillé la liste et a constaté que j’ai été retenu. J’ai été voir le coordonnateur des activités à la Kiné. Il m’a dit que le retard est déjà grand que je ne peux plus continuer cette année là. Donc, il m’a dit de reconstituer un nouveau dossier de report d’inscription. J’ai été à l’Uac retiré l’autorisation de m’inscrire. J’ai constitué un nouveau dossier. Ils ne m’ont rien dit. Ils ont commencé par me tourner en rond. J’ai été voir la vice-doyenne de la Fss. Elle m’a dit d’aller voir le doyen‚ que c’est le coordonnateur de la Kiné. En ce temps là, il avait voyagé et c’est lui qui a le dernier mot. Ils m’ont dit de déposer mon contact, dès qu’il serait là, on va m’appeler. Il est revenu, on ne m’a rien dit. C’est par une tierce personne que j’ai su qu’il est déjà au pays. Je l’ai appelé puisque j’avais son contact‚ pour prendre rendez-vous. Il ne m’a pas permis de le rencontrer. Au téléphone, il me disait que pour suivre cette formation puisque je suis handicapé visuel, il faut un dispositif tout au long de ma formation. Ils ne seront pas en mesure de le faire. Je lui ai dit, «vous ne pouvez pas faire quelque chose pour moi ?» Il m’a dit qu’ils ne pourront pas faire face à ces dépenses. Il m’a orienté vers les pays comme la Côte d’Ivoire, le Niger pour aller suivre ma formation là-bas. C’est vrai que la formation en Kinésithérapie, il n’y a pas encore des personnes handicapées visuelles qui la suive. Alors que c’est une formation adaptée à ce type de handicap. C’est le touché, c’est un truc de massage. Cela se fait dans d’autres pays et même dans la sous région mais ici pas encore. Donc, j’ai forcé, forcé, mais finalement ils m’ont découragé.

L’intervention d’un membre du gouvernement

Un jour, nous avons reçu la ministre des Affaires sociales d’antan. Lors des échanges, j’ai profité pour lui poser le problème. Elle m’a dit de voir le directeur du centre d’alors, de lui expliquer les démarches que j’ai faites jusque-là. Elle va essayer de suivre le dossier avec moi. Ce qui est fait. J’ai vu le directeur. Il a rédigé le courrier et l’a déposé. Depuis plus de deux ans. Cela n’a rien donné. Ils m’ont découragé finalement. Ils m’ont dit de m’inscrire ailleurs mais j’ai dit non. J’ai du plomb dans l’aile. Or, on parle du système inclusif c’est-à-dire rester ensemble avec les voyants. Malheureusement, nous ne sommes pas acceptés partout.

Que faites-vous aujourd’hui ?

J’ai un Bac scientifique‚ Bac D. Donc j’aimais trop les mathématiques. Quand je voyais, durant tout mon cursus, j’ai toujours aidé mes caramades. Ceux qui sont dans les mêmes classes que moi. Malgré ma situation actuelle, j’ai toujours continué. Quand je suis arrivé dans ce centre, déjà dès la première année, il y avait des amis qui ont souvent des problèmes en mathématique. D’autres avaient zéro. Quand je prends ceux qui vont au Bac par exemple, quand tu as zéro en mathématiques, tu échoues quelle que soit ta moyenne. J’ai décidé de les aider de façon bénévole. J’ai fait cela pendant trois ans. Je suis admis ici en octobre 2016. J’y ai déjà fait 5 ans. J’ai fait du bénévolat pendant trois ans. Après ça, je leur ai dit: bon, les amis, quitter la maison pour ici, cela a un coût. Je prends du zem, je fais ci je fais ça. Certains parents m’ont confié leurs enfants que j’encadre en mathématique comme répétiteur. Je fais les sciences mathématiques en braille. Je fais aussi la Pct et un peu l’anglais. J’ai suivi d’autres formations également. J’ai suivi une formation en programmation web avec le projet HI (Handicap international). C’est une formation au profit des handicapés. J’en ai bénéficiée. On a fait 6 mois de formation. Après ça, on nous a envoyé en stage de 6 mois également.

Que souhaitez-vous maintenant ?

Mon souhait est que l’éducation c’est pour tout le monde. Qu’on soit handicapé ou pas, on a droit à l’éducation. Il faut que nos gouvernants revoient ce côté là. On ne peut pas vouloir s’inscrire, vouloir étudier et on va nous bloquer. Il faut revoir ce côté là.

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