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Judicaël Vinakpo, séminariste : « Nonvitcha est la fête qui symbolise l’unité »

Au nombre des rassemblements qui ont pour devise la solidarité, le vivre ensemble, et la fraternité figure Nonvitcha. Cette année, la fête Nonvitcha qui est à son centenaire s’est déroulée du 22 au 23 mai comme à l’accoutumée à Grand-Popo. Judicaël Vinakpo, natif de la localité et séminariste en formation au séminaire Saint-Gall de Ouidah évoque les raisons pour lesquelles, Nonvitcha coïncide depuis 1921 avec la Pentecôte. Tout a été défini, apprend-il à cause de la foi chrétienne et du fait que ces pères fondateurs ont été dans une école catholique.P

Propos recueillis par Arnauld KASSOUIN (Coll.)

 

Bénin Intelligent : Quel est l’historique de Nonvitcha ?

Judicaël Vinakpo : Au départ, les colons avaient besoin d’ouvriers pour le canotage. Il fallait des gens qui maîtrisent la natation et donc des peuples issus des rives. Comme il s’agissait de la mer, les colons jetèrent leur dévolu sur les peuples du bord de mer. Ainsi, les Xwla commencèrent les premiers. Les équipes se formaient et se renouvelaient tous les six mois. Peu après, les Xweda s’y ajouteront. Ce qui donna naissance à Xwlacodji pour ceux qui connaissent. Alors que cette pratique commençait à prendre une envergure internationale, les colons voulurent que les mêmes peuples leur porte des aides dans leurs travaux sur les côtes françaises de l’Afrique. Ce qui va de l’Afrique de l’Ouest à l’Afrique centrale. En 1919, un long voyage conduisit Adolphe Gnansounou Akpa, un Xwéda du village de Doyi dans plusieurs pays de la sous-région (Nigéria, Caméroun, Togo et Ghana). Il fit pendant ce périple, la rencontre de nombreux compatriotes. Il en revint meurtri par l’amer constat qu’il fit : il dit n’avoir pas retrouvé là-bas ni la chaleur de l’amitié, ni la collaboration fraternelle qui devraient exister entre les Xwéda et les Xwla, « ces fils de la même maison ». Il ajouta : « c’est des frères qui s’ignorent ». Il eut avec d’autres frères, l’initiative d’une association qui créerait les occasions de rencontres et de contacts, afin de sauvegarder l’unité et de promouvoir le développement des populations Xwla et Xwéda. Ce projet plut à son cousin Siméon Abalo Loko, un Xwla du Littoral.
Le duo se mit au travail et rassembla les premiers éléments. Cette idée de fraternité portée par un homme de l’élite intellectuelle Monsieur Augustin Kokou Azango se mit en route. En dépit des tracasseries administratives et la crainte que pourrait susciter un nationalisme Xwla-Xwéda et les nombreuses tentatives de diversion, l’idée fut portée sur les fonts baptismaux en 1921 sous le nom de Nonvitcha. En 1923, fut célébré avec un éclat tout particulier l’avènement du premier rassemblement populaire ethnique du Danhomey d’alors, Bénin d’aujourd’hui. Adolphe Gnansounou Akpa en fut le premier Président. L’association dénommée Nonvitcha a été placée sous le régime de la loi du 1er Juillet 1901, et ses statuts approuvés par arrêté local N°1291/APA du 06 Septembre 1933 du gouvernement du Dahomey.

Que signifie Nonvitcha ? Pourquoi sa célébration coïncide-t-elle avec la Pentecôte ?

Comme le symbole qui l’exprime, cela signifie simplement l’unité, unité de deux peuples frères et pourquoi pas unité des fils d’un même pays. Le nom donné à la fête est déjà évocateur de la date d’incidence. En effet, les cadres initiateurs de la fête étaient pour la plupart chrétiens et formés dans les écoles catholiques. Par conséquent, ils savent avec précision et conviction ce qui dans la foi catholique ou généralement chrétienne, fait l’unité entre les hommes : l’Esprit Saint. C’est pourquoi ils ont placé ce rêve d’unité, de solidarité et de fraternité sous l’égide, le patronage de l’Esprit Saint dont l’Eglise universelle célèbre la venue à pentecôte. On comprend alors pourquoi depuis 1921 et même avant, pour les Xwla et les Xweda, la pentecôte est Nonvitcha.

Qu’est-ce qui fait la particularité des initiateurs de cette fête ?

Ils sont tous deux pêcheurs et riverains. Dans leurs tenues vestimentaires traditionnelles, on les voit la serviette au cou, le pagne noué autour des reins (ce que nous appelons « Saba » en langue Xwla) ou jeté avec art sur l’épaule (« Da ovo do obo me »), le tout ornementé de quelques perles précieuses. Dans la gastronomie, les deux peuples sont les détenteurs de la recette du « Dakouin », le « Finba », les crustacés (crabes, crevettes, mollusques, les huîtres …) et le poisson roi est le « Gesu ». C’est la ville du pays qui a le plus d’hotels. Et la plage est le lieu des réjouissances le jour de la fête. Depuis une semaine la fête s’annonce et s’étend au-delà de la pentecôte. Cette fête voit revenir tous les fils des deux cultures. C’est ancré dans le sang de tous les natifs Xwla et Xweda qu’à Nonvitcha ils doivent rentrer fêter en famille pour consolider les liens. C’est la période de l’année où Grand-Popo peut se réjouir de voir ses fils et filles. La ville presque « morte » aux dires des gens devient tout d’un coup florissante et reprend vie. L’actuel président est M. Norbert Kassa.

Que dire du jubilé d’eau (le centenaire) à la fête de Nonvitcha ? Pourquoi « Maintenons la flamme toujours allumée ?

Cette année, c’est la célébration du centenaire. Pour cela, le Thème choisi est : « Maintenons la flamme toujours allumée » il s’agit de la flamme de l’unité, de la fraternité. Il s’agit d’œuvrer pour plus de solidarité. L’association Nonvitcha pour mieux répondre à son rêve de solidarité et de communion a voulu célébrer la fête en pensant à tout homme. Ainsi, fêter avec les bien portants et manifester l’attention aux souffrants. Nonvitcha est la fête qui symbolise l’unité. C’est pourquoi au programme, il est inscrit une campagne de trois jours de don de sang, un test de dépistage du cancer (…)

Quels sont les fruits ou réalisations dont peut se réjouir l’Association Nonvitcha ?

Depuis sa création, l’association Nonvitcha œuvre non seulement pour l’unité des peuples Xwla et Xweda mais aussi pour leur développement. Et dans le sens du développement, ils ont aidé à travers les négociations pour d’abord doter la commune de Grand-Popo d’un collège, ensuite à faire de même pour chaque arrondissement. Ils ont acquis un domaine et réalisé la place du souvenir ou de mémorial de Nonvitcha qui est aujourd’hui un site touristique. Ils ont mené des actions pareilles au sein des villages Xweda. Ils ont aussi contribué au lotissement de la ville de Grand-Popo. En dehors de ces réalisations matérielles, il y a eu les assistances financières et les soutiens moraux apportés dans des situations délicates de la vie de chacun des deux peuples. Ainsi on peut noter l’assistance apportée aux gens de Aputagbo quand ils furent menacés par l’avancée de la mer, l’assistance aux Xweda lors des différentes crues du lac Ahémé.
Grand-Popo, la belle ville d’alors !
Située entre le fleuve Mono et la mer de l’océan atlantique, Grand-Popo avait supplanté Ouidah et Agoué. Sa rade foraine offrait des possibilités plus sûres que celle de Ouidah et de Cotonou. Cette situation avait fait de cette bourgade, un centre commercial important, une petite ville florissante qui a drainé une population considérable de commerçants, de fonctionnaires et d’artisans. Sa position géographique et les avantages que celle-ci offre, ont très tôt attiré les explorateurs européens qui se sont installés sur la côte. Et vers 1850, les premières maisons commerciales furent installées à Grand-Popo. Une infrastructure portuaire avait été mise avec l’implantation de nombreuses maisons comme : CICA, Cyprien Fabre et Cie de Marseille, Mante Frères et Borelli de Régis Ainé, Afrique-Congo, Outre-Mer, Lecomte Coton colonial, John Holt, John Walkden, Swanzy J.B. Ollivant, Volber et Brohn de Hambourg, Godelt, Prangott Zollner et Cie …etc.
Avec cette structure commerciale, il y eut une intense activité dominée déjà par les mêmes compagnies et factoreries que celles qui existaient à Ouidah. Ainsi, Grand-Popo reçut une partie de la classe bourgeoise commerçante d’origine brésilienne, et autres nationalités en place à Ouidah. C’étaient les Akibode, d’Almeida, Gomez, Féliciano de Souza dit Tossou Tela, Sastre, Ajavon, Gnansounou, etc. qui, initiés aux affaires, servaient d’intermédiaires entre les compagnies européennes et les agriculteurs des campagnes et les pêcheurs dispersés dans les villages. La ville connaîtra son déclin progressif à partir de 1940. Le déclin de ce centre vient en partie du choix de Cotonou comme capitale économique, avec la construction de son wharf. Le drainage des produits qui autrefois se faisait par cette rade foraine, fut détourné sur Cotonou. Ce transfert a entraîné progressivement le départ des commerçants et agents. De plus, la population autochtone suivra le mouvement, puisque les Xwla et Xwéda reconnus intrépides canotiers étaient recrutés pour les services du wharf.
Par ailleurs, la ville est menacée par les éléments naturels. Le littoral est fortement attaqué par l’érosion marine et lagunaire. Les infrastructures socio-administratives, commerciales, et les habitants sont engloutis par la mer. Aujourd’hui, plus rien ne reste de ce centre autrefois prospère. Les ruines, les maisons ou magasins délabrés évoquent encore le passé prestigieux de cette ville grouillante d’hommes.

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