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Landry Angelo Adélakoun, juriste : « L’égalité n’est pas une faveur »

Juriste de formation, Landry Angelo Adélakoun est un activiste reconnu des droits humains. Dans cette interview, il se prononce sur la réalité de l’égalité homme/femme au Bénin, des efforts législatives pour promouvoir la dignité de la femme. Faisant le point du conflit entre conservateurs et réformateurs à propos des droits des femmes, il se range du côté des seconds, tout en invitant à ne pas tomber dans le risque de l’occidentalisation de nos sociétés. Élargir la lutte aux droits des minorités, c’est ce qu’il souhaite enfin.

Propos recueillis par Sêmèvo B. AGBON

 

Bénin Int : En tant que juriste, qu’entendez-vous par égalité homme/femme ?

Adélakoun : L’égalité est un principe juridique qui postule que chaque être humain puisse être mis sur le mêmes pieds en ce qui concerne les opportunités et les chances. Cela voudrait dire qu’on soit homme ou femme, on est censé avoir les mêmes opportunités d’emploi, de travail, toutes les opportunités qui peuvent se présenter à l’être humain dans son humanité. On peut aller loin et dire que l’égalité peut être perçue comme une construction juridique tout simplement. Parce que du point de vue de la morphologie il y a une différence entre les hommes mais en réalité, non. Ce n’est pas un critère qui permet d’évaluer le concept d’égalité ; c’est un principe juridique qui permet la réalisation des droits de l’Homme, de certains droits inhérents à la vie humaine.

L’égalité doit-elle être octroyée aux femmes ou méritée par elles ?

L’égalité n’est pas une faveur. C’est une réalité à laquelle nous sommes confrontés, une réalité juridique que mérite tout être humain. Tout être humain mérite des droits inhérents à sa qualité d’homme. L’égalité est un principe juridique qui permet de rattraper un retard dû peut-être à des réalités historiques ou sociologiques et autres. L’égalité n’est pas une faveur, c’est un mérite qui participe à la dignité humaine. Dire qu’elle serait octroyée relève d’une interprétation erronée. C’est un mérite parce que nous sommes tous des humains, égaux en dignité et en droit, c’est l’une des premières dispositions de la Déclaration universelle des droits de l’Homme reprise par la Constitution béninoise. Donc c’est consubstantiel à notre nature d’être humain. L’égalité doit être méritée. On ne peut pas exclure quelqu’un d’une chance parce qu’il serait femme ou porteur d’un handicap.

Au Bénin, au nom de la promotion politique des femmes, on a fait des réformes qui réservent d’office aux femmes un siège dans chaque circonscription électorale. Est-ce opportune, cette réforme ?

Il a été dit qu’il faut imprimer une certaine réforme à notre société. Ce qui nous intéresse c’est cette disposition qui permet que désormais les partis politiques puissent impérativement positionner des femmes. Ce qui a fait que nous avons eu comme incidence l’augmentation du nombre de députés à l’Assemblée nationale. On pourrait considérer cette réforme comme une mesure de faveur mais en réalité non. C’est ce que nous appelons en droit la ‘’discrimination positive’’. Déjà en 2018 le Parlement béninois a adopté la loi portant autorisation de ratification de la Convention sur l’élimination des discriminations faites à l’égard des femmes. Cette convention dispose que chaque État-partie est obligé à prendre toutes les mesures législatives qui s’imposent pour permettre que les femmes bénéficient d’un certain nombre d’avantages qui leur permettront de rattraper leur retard dû à des considérations sociologiques, historiques et coutumières. Notre pays a ratifié également le Protocole de Maputo qui accorde une place essentielle aux droits des femmes, même la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et biens d’autres instruments juridiques internationaux qui vont en faveur des droits des femmes.

Donc cette réforme adoptée au Bénin est salutaire. Parce que jusque-là l’article 26 de notre Constitution empêchait que l’on puisse aller à des dispositions législatives dans le Code électoral pour favoriser la représentativité des femmes. Cela s’est passé dans ce pays où le juge constitutionnel a été obligé de rappeler le principe d’égalité. Cela s’est passé également au Sénégal qui avait une disposition qui s’assimilait à notre article 26. Alors, quand il a été question d’adopter une loi au profit de la parité pour accorder certains droits aux femmes, le juge constitutionnel sénégalais a estimé qu’en présence de cet article, il était contraire à la Constitution d’adopter une loi sur la parité. Profitant d’une révision constitutionnelle le Sénégal a alors introduit une telle mesure. Je pense que le Bénin en le faisant est sur la droite ligne. C’est une réforme importante aux yeux de nous qui défendons les droits des femmes. C’est vrai qu’on aurait pu aller encore plus loin par exemple en préconisant qu’on ne s’arrête pas seulement sur les questions de postes électifs, mais également sur les postes nominatifs. Donc que l’on puisse le mettre dans une disposition constitutionnelle ou législative afin que les femmes puissent bénéficier d’un certain droit en ce qui concerne les postes nominatifs ; c’est très important comme les postes ministériels, les directrices de cabinet et de sociétés, etc.

Votre perception de la relation homme/femme au Bénin.

Je dirai que vous allez distinguer dans nos sociétés généralement deux courants. Vous avez les conservateurs et les réformateurs. Au milieu certains qu’on peut qualifier de centristes, que j’appelle de conservato-réformateurs ou inversement. Pour les conservateurs nous ne pouvons pas ouvrir certains droits aux femmes. Ils sont attachés à la culture et la tradition africaines, qui font que la femme n’a de position, de place qu’à la cuisine ; la femme n’est faite que pour les travaux domestiques, le foyer. Les réformateurs sont carrément contre cette philosophie. Pour eux la femme est également cet être qui a les mêmes droits que tous les autres êtres humains. Entre ceux-là il y a ceux du milieu, qui pensent qu’il faut ouvrir certains droits aux femmes mais ne pas exagérer dans ce que nous voulons leur accorder, ou leur connaitre.

Pour moi on peut dire que notre société a évolué en ce qui concerne la perception que nous avons du droit de la femme, de ce que nous avons comme préjugé sur la femme. Avec le Code des personnes et de la famille nous permettons aujourd’hui que la femme puisse succéder à son mari défunt, qu’elle puisse avoir certain droit, contribue à hauteur de son revenu aux charges du ménage… Ce n’est plus comme avant. Les choses sont en train d’évoluer dans notre société. Mais il faut aussi dire que nous avons des valeurs qui font qu’il sera difficile de vouloir croire que nous allons occidentaliser notre société. Il faudrait faire attention à cela. Ce qui est essentiel c’est de retenir que tous les êtres sont égaux en droits et que la femme doit bénéficier de ses droits d’être humain. Ce n’est pas une faveur. Mais comme il y a un retard, il faut mettre en place des politiques pour permettre que chaque être humain se sente dans le confort. La lutte peut aller au-delà de la femme et nous parlerons des du respect du droit des genres (minorités, handicapés…) Ma perception c’est que les choses sont en train de bouger. Ce qui m’encourage ce sont ces femmes battantes qui aujourd’hui servent leur société et militent pour son développement. Elles sont des exemples, des modèles à suivre pour nous.

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