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LE BÉNIN, PAYS DU VODUN [Par le Pr Jérôme Alladayè]

République du Bénin

UNIVERSITÉ D’ABOMEY-CALAVI

ÉCOLE DOCTORALE PLURIDISCIPLINAIRE « ESPACES, CULTURE ET DÉVELOPPEMENT »
ad majorem scientiae gloriam

 

COLLOQUE SCIENTIFIQUE INTERNATIONAL :

“10 JANVIER, ET APRES ?”

LE VODUN DANS UN MONDE EN MUTATION : DE LA PRÉTENTION CARTÉSIENNE À LA RATIONALITÉ MANTIQUE

 

LE BÉNIN, PAYS DU VODUN

ABOMEY-CALAVI, 19 – 21 JANVIER 2022

Par Jérôme C. ALLADAYE
Professeur Titulaire d’Histoire à l’Université d’Abomey-Calavi (Bénin)
jerome_alladaye@yahoo.fr

Résumé

Au Bénin, pays de grande diversité religieuse, le christianisme et l’islam introduits surtout au XIXè siècle, bénéficient chacun de plusieurs jours déclarés fériés. Par contre, les cultes locaux dont le vodun est la dominante, n’avaient rien dans ce sens. La loi N° 97-031 du 20 août 1997 est venue mettre fin à cette situation en faisant du 10 janvier la journée de commémoration des religions endogènes.

Cette communication vise à montrer que cette décision n’est que justice et équité dans un Etat laïc, étant donné la place importante qu’occupent les religions endogènes dans le cœur des populations. Fondé sur la documentation écrite existante, les informations recueillies auprès des acteurs du culte vodun et l’observation directe, l’exposé comporte trois parties : les croyances basilaires du vodun, son organisation et son fonctionnement, sa place dans l’environnement religieux du Bénin.

Mots-clés : vodun, religions importées, dialogue interreligieux, laïcité.

 

Introduction

Il était une fois, un économiste passionné d’histoire et de culture devenu Président de la République en 1991.

Ainsi peut commencer le rappel de l’histoire du 10 janvier. En effet, au regard du thème central de ce colloque, la communication inaugurale qu’il m’a été demandé de présenter, « Le Bénin, pays du vodun » sonne comme un appel à justification. En d’autres termes, il s’agit de faire savoir en quoi le vodun et en fait plus largement les religions endogènes, sont si importants que l’Etat béninois a fini par décider de leur consacrer une journée de commémoration.
Cette problématique sera déroulée en trois parties. D’abord un exposé des croyances basilaires du vodun, c’est-à-dire celles qui fondent cette religion, ensuite l’organisation et le fonctionnement du culte vodun et enfin la place du vodun dans la galaxie religieuse diversifiée du Bénin.

1. Les croyances basilaires dans le vodun

Elles sont au nombre de trois : la foi en un Être Suprême, Créateur de tout, l’attachement à des esprits secondaires, intermédiaires entre le Créateur et les hommes et la garantie du bonheur de l’homme sur terre comme but premier de la pratique du culte.

1.1. L’Être Suprême, Créateur de tout

L’adepte du vodun croit en l’existence d’un Créateur Suprême qu’il craint et respecte et à la volonté de qui tout est soumis. A son sujet, une prêtresse vouée depuis trente-quatre ans au culte du vodun Kènu et vieille de plus de soixante ans confie : « Dieu est l’être suprême, le créateur de toutes choses ainsi que des Vodun ».1

Dans le sud-centre du Bénin, le Dieu Créateur est communément appelé Mawu, déformation importante de Mahu qui serait la forme syncopée de l’expression Nu de ma hu, soit littéralement : l’être tel qu’il n’y en a pas de plus grand.2 On retrouve là la grandeur inégalable reconnue à Dieu le Créateur dans toute l’aire culturelle aja-ewe.
D’autres désignations encore permettent de se convaincre de la place toute spéciale et supérieure de Mawu. Les Fon par exemple le nomment Dada-Sègbo ou Père Suprême. Sans parler des fréquentes invocations proférées à l’occasion des événements de la vie courante, nous avons comme preuve explicite de la croyance en un Créateur Suprême, un chant composé en 1860 par le roi Glèlè du Danxomè, à l’occasion des funérailles de son père, le roi Gézo. Il est dit notamment au refrain : Dada-Sègbo ma wa nu dé é mon non wa, gbè nu dé nyi wa ma wa sè mèvo, ce qui peut se traduire : « Si Dada-Sègbo ne permet pas une chose, on ne peut pas la faire, rien ici-bas ne peut s’accomplir sans la volonté de l’Être Suprême ». De nos jours encore, les Fon d’Abomey répètent ce chant de leur Dada ou souverain du royaume terrestre, en l’honneur du Dada du royaume “céleste”, du monde invisible.
Le culte du Créateur Suprême existe un peu partout dans le sud-centre, comme au quartier Mawuxwé ou “Maison de Mawu” à Ouidah ou au quartier Jèna à Abomey. Mais, en dehors des cas graves et exceptionnels, dans le domaine religieux et spirituel comme dans le domaine social et terrestre, il faut d’ordinaire passer par l’intermédiaire de ministres établis entre l’individu et le chef suprême, roi terrestre ou Créateur céleste.

1.2. Des esprits secondaires intermédiaires entre le Créateur et les hommes

On peut regrouper en trois catégories les esprits que dans sa bonté infinie, l’Être Suprême a disposés pour intercéder pour les hommes auprès de lui : les ancêtres morts, les phénomènes naturels et les esprits tutélaires.
La forte croyance en l’existence post-mortem a engendré un puissant culte des morts. Son importance varie selon le rang social qu’occupait le défunt de son vivant. Ainsi par exemple, la mémoire des grands défunts de la famille royale est conservée au moyen du culte dans des branches religieuses spécialisées comme le “Ninsuxwé” à Abomey. L’esprit du défunt s’incarne, suppose-t-on, chez le vodunsi désigné à cet effet et alors celui-ci incarne le défunt, le représente, reçoit les honneurs et jouit des privilèges à lui réservés de son vivant. Quant aux phénomènes naturels déifiés, il s’agit de ceux qui se produisent aux yeux de l’homme et dont il n’arrive pas à comprendre et à expliquer les causes. Cet effarement est ainsi exprimé par un chef de culte : « Nous voyons la presque totalité des forces de la nature se déchaîner contre nous : les cours d’eau et la mer engloutissent les hommes, leurs œuvres et leurs bêtes ; le feu consume les cases, les récoltes et détruit des vies humaines, la foudre frappe choses, bêtes et gens ; les maladies emportent les hommes et déciment la population » 3 . Aussi, a-t-on Hèvioso pour le tonnerre, Avlékété pour le flux de la mer, Honsu pour le fleuve Kufo, Sakpata pour la variole, etc.
Dans la catégorie des esprits tutélaires, nous mettons ceux assumant des fonctions spéciales dans la conduite de la destinée des hommes à travers un réseau de liens de protection et d’établissement de la communication entre les humains et le monde invisible. Au nombre de ces vodun se trouve notamment Lègba qui exerce de multiples fonctions sur qui il existe une abondante littérature déformante qu’on n’a pas le loisir d’examiner et de commenter ici. Disons donc seulement que, seul à comprendre le langage particulier de chaque vodun, il sert de messager entre Mawu et les vodun et entre les vodun4 . Chaque individu peut avoir le sien propre, il peut le prier et lui faire des offrandes quotidiennes sans recourir aux services d’un prêtre puisqu’il vit sous sa tutelle à tout instant pour son bonheur.

1.3. La garantie du bonheur de l’homme sur terre

La religion vodun est avant tout tournée vers la garantie de la quiétude et la satisfaction du bonheur de l’homme ici-bas.
Ainsi, un adepte explique à l’administrateur colonial Le Hérissé que le vodun fait du bien lorsque ses prescriptions sont suivies, lorsqu’on le vénère et qu’on lui fait des offrandes. Et pour étayer ses propos, il cite la guérison d’un fils, la fécondité retrouvée d’une femme et bien d’autres résultats obtenus après la prière au vodun5 .
Et c’est Le Hérissé lui-même, peu suspect d’attendrissement pour l’intelligence du Dahoméen comme le montrent certains passages de son livre, qui conclut en ces termes : « Cette profession de foi constitue, à elle seule, une véritable preuve que le Dahoméen est capable d’analyser ses sentiments religieux, qu’il sait même les analyser beaucoup mieux que bien des Européens qui s’attachent au mot à mot d’un catéchisme religieux dont, la plupart du temps, ils ne pourraient expliquer le sens »6.
Comme on le voit, dans le vodun, l’homme est au cœur de toutes les préoccupations religieuses, tout dans l’univers s’occupe de lui. De son côté, l’homme ne se résigne pas devant la complexité et l’inextricabilité de ce qui l’entoure. Il le sonde, il recherche les moyens susceptibles de se concilier le monde invisible, d’éloigner sa colère et d’attirer sa bienveillance et sa protection.
Ainsi sont nées l’idée et la pratique des offrandes et des rites qui les accompagnent. Quand le croyant part en voyage, quand il revient, quand la récolte s’annonce mauvaise, quand il veut conjurer la maladie, les accidents, en mille circonstances enfin, sa première pensée est de se tourner vers un vodun et de lui présenter de la nourriture, des portions de mets et des boissons, avec le ferme espoir que sa générosité sera largement récompensée.
Tels sont les éléments fondamentaux de foi dans le vodun. Examinons-en maintenant l’organisation et le fonctionnement.

2. L’organisation et le fonctionnement du culte vodun

Nous évoquerons ici la hiérarchisation stricte du système, le recrutement et la formation des fidèles et la vie que l’adepte doit mener une fois qu’il a été consacré.

2.1. Une hiérarchisation stricte

Tous ceux qui participent du culte vodun sont retenus dans un maillage strict de responsabilités et de devoirs qui assurent leur solidarité et leur disponibilité pour le bon déroulement du service du vodun. Ce sont : les prêtres, leurs auxiliaires, les adeptes à la base et les initiés non adeptes.
Les prêtres ou vodunon ou encore hunnon sont au sommet de la hiérarchie, avec une forte diversité : il y en a au niveau de chaque couvent, puis de chaque confrérie c’est-à-dire tous ceux qui relèvent d’une même divinité comme Sakpata, Dan, etc. ; il y en a au niveau de chaque localité comme Daagbo Xunon à Glexwé ou Mivèdè à Agbomè. Les vodunon dirigent le culte dans tous ses aspects : recrutement, formation, tenue périodique des cérémonies, etc. Ils sont à dominante masculine.
Les vodunon sont aidés dans leurs fonctions, surtout dans les tâches pratiques, par des auxiliaires aux responsabilités et en nombre aussi variés que les situations l’exigent. En général, ils sont à dominante féminine.
Les adeptes à la base, sans aucune responsabilité distinctive, sont les plus nombreux. C’est la grande masse des vodunsi, avec cependant ce privilège extraordinaire que lorsqu’ils sont possédés, ils deviennent le vodun lui-même et peuvent donner des instructions et des ordres aux vodunon les plus hauts placés.
Enfin, les initiés non adeptes sont des personnes introduites et instruites de certaines vérités du vodun dont ils doivent comme le vodunsi, garder le secret absolu. Diverses expressions servent à les désigner : é mon awo ou é mon vodun (il a vu vodun), é yi kpamè (il a eu accès à l’enclos du vodun), é ton to nii (on lui a dit la vérité du vodun), etc. Dans les familles royales 6 d’Agbomè par exemple, cette qualité est indispensable pour accéder à certains niveaux des cérémonies coutumières.
Toutes ces catégories de gens se distinguent des profanes ou ahé qu’ils étaient avant de franchir les portes d’un couvent.

2.2. Le recrutement et la formation

Il s’agit ici des sources d’approvisionnement des couvents en personnel, du processus et des dispositions pour faire des recrues de bons serviteurs du vodun.
Le candidat à l’entrée au couvent peut être choisi par le vodun lui-même. Dans ce cas, la divinité fait connaître sa volonté par le biais d’une consultation sollicitée par l’intéressé ou ses parents. On peut aussi devenir vodunsi comme par héritage, avec le passage de charge de père à fils ou de mère à fille. L’individu peut également décider de se consacrer à un vodun dont il a obtenu un bienfait spécifique. Bien d’autres possibilités existent.
Dans tous les cas, le nouvel adepte entre dans un processus plus ou moins long de consécration au vodun. Ce processus comporte l’apprentissage des lois et règlements du vodun. Il recouvre aussi, le cas échéant, la mort symbolique et la résurrection par et dans le vodun, l’apprentissage du parler spécifique des adeptes, la réalisation des scarifications identitaires du vodun sur des parties précises du corps, etc.
A cette formation religieuse s’ajoute une éducation générale à la vie en société aux plans des bonnes mœurs, de la solidarité, du respect des normes sociales de toutes sortes. Tout cela vise à préparer l’adepte à être un exemple qui fasse honneur à son vodun et lui inspire le respect de tous.

2.3. La vie d’adepte

La vie religieuse du vodunsi est rythmée par la programmation arrêtée au niveau de son couvent d’admission. Qu’il s’agisse de cérémonies d’actions de grâce commandées par une ou plusieurs personnes ou de rituels réclamés par la divinité, sa présence peut être requise. Mais ce qui rassemble pratiquement la quasi-totalité des adeptes, ce sont les grandes cérémonies calendaires du couvent, de la confrérie ou de la localité. Chaque vodunon y met un point d’honneur à briller, à faire admirer son sens de l’organisation et sa qualité de meneur d’hommes.
Parlant de la vie d’adepte, une question mérite particulièrement d’être soulignée, celle de la fidélité au vodun. L’engagement à servir le vodun n’est pas un engagement à la légère et encore moins factice. Autant la divinité comble de bienfaits celui qui respecte et exécute ses 7 prescriptions et ses volontés, autant elle peut se montrer implacable pour celui qui les méprise et les bafoue. Et ce sont les vodunon qui veillent au respect des règles. C’est pourquoi, lorsque d’une manière ou d’une autre il est su et reconnu qu’un adepte a trahi ses engagements, il lui est fait obligation de venir se faire purifier aux conditions exigées par la haute hiérarchie. C’est ce qu’on appelle en fongbé, le wu si sala qui efface les péchés et rétablit l’harmonie entre l’adepte et son vodun.
C’est armé de ces croyances fortes et de ces principes rigoureux que le vodun se positionne face aux autres obédiences religieuses.

3. Le vodun dans l’environnement religieux du Bénin

Il s’agit ici de se demander si le vodun est une religion minoritaire au Bénin, de dresser un panorama de ses relations avec les religions importées et d’examiner les impératifs, défis et perspectives de leur vivre-ensemble harmonieux.

3.1. Le vodun, une religion devenue minoritaire ?

Avant tout, il convient de clarifier une question de terminologie. Comme le retient l’UNESCO7 , les religions endogènes sont des formes d’adoration secrétées dans les conditions spécifiques et la pensée propre d’un milieu. A contrario, les religions importées sont celles nées à l’extérieur et historiquement diffusées dans un milieu à partir d’époques bien déterminées. Par conséquent, il n’y a aucun mépris et aucun rejet à parler de religions importées, par exemple à propos du christianisme né en Orient il y a plus de 2000 ans mais implanté de manière continue au Bénin depuis seulement 160 ans. Du reste, ce n’est pas parce que nous avons adopté et portons aisément les costumes “trois pièces” aujourd’hui qu’ils cessent d’être un habillement importé face au pagne noué à la taille chez les hommes ou ceintré à la poitrine chez les femmes.
Cet aspect de bon sens et de vocabulaire élémentaire réglé, apportons quelques éléments de réponse à la question posée, en commençant par exposer l’image que peuvent projeter les chiffres.
Trois grandes religions se partagent la foi des Béninois : les religions endogènes, le christianisme et l’islam. Lorsqu’à l’occasion de la prise en main de la Mission du Dahomey en 1906 par Mgr Steinmetz, furent réalisées les premières statistiques générales sur l’œuvre de la Société des Missions Africaines, le pays comptait 7500 catholiques8 , y compris ceux baptisés ailleurs comme les Afro-Brésiliens arrivés à partir de 18359 . Les protestants méthodistes étaient en nombre bien plus résiduel encore. Quant aux musulmans, s’ils étaient plus nombreux que les chrétiens, ils n’étaient en concentrations importantes que dans les zones de pénétration du sud-est et du nord. Au total, les religions endogènes étaient largement dominantes et le vodun en particulier jouissait d’une majorité écrasante dans le sud et le centre du pays.
Aujourd’hui, selon le dernier recensement général de la population et de l’habitat de 2013, 14,2% des Béninois se déclarent adeptes des cultes locaux dont 11,5% pour le vodun. Les diverses confessions se réclamant du christianisme englobent 42,8% de la population dont 25,5% de catholiques, 6,8% de protestants et 10,3% pour la panoplie de ce qu’il est convenu de rassembler sous l’appellation “nouveaux mouvements religieux”, le christianisme céleste venant très largement en tête avec la moitié de cet effectif. L’islam enfin représente 27,7% de la population.10
C’est chiffres pris de manière brute induraient que les religions endogènes en général et le vodun en particulier, seraient en chute libre. Mais l’historien des religions doit se garder d’une telle conclusion qui risquerait d’être hâtive et simpliste car la lecture des statistiques religieuses est bien plus délicate qu’il n’y paraît. D’abord, la religion en tant qu’acte de foi est un phénomène personnel, intime et peu quantifiable, les manifestations extérieures de dévotion comme la pratique des sacrements ou l’assistance aux assemblées des fidèles étant des critères d’évaluation très aléatoires. Ensuite, lorsqu’au cours d’un recensement, un individu déclare appartenir à une religion, le fossé peut être grand entre cette profession théorique et la pratique réelle développée. Enfin, la situation est encore plus confuse et nécessite plus de circonspection dans un pays comme le Bénin où le mélange des genres religieux prend l’allure d’un “sport national”. C’est dire que les chiffres que nous venons de donner doivent être considérés comme des indications, des tendances générales qui ne se superposent pas nécessairement à la réalité des cœurs.
Cela entendu, comment se présentent les relations entre le vodun et les religions importées ?

3.2. L’évolution des relations entre le vodun et les religions importées

La vieille amitié née de services rendus aux autorités danxoméennes sous Agaja (1711- 1740) et sous Kpingla (1740-1774) constituait un ferment pour une installation pacifique des musulmans dans le pays11. La ressemblance de certaines pratiques musulmanes avec celles du milieu comme l’usage des amulettes et l’acceptation de la polygamie sont venu renforcer cette bonne disposition d’esprit, de sorte que globalement il y eut peu de frictions entre les adeptes du vodun et les propagandistes de l’islam.
C’est donc surtout avec le christianisme qu’il y eut des problèmes. En cela, on peut distinguer trois phases : le temps du triomphalisme missionnaire et des affrontements avec les milieux traditionnels, le ressaisissement missionnaire et la coexistence pacifique, les relans de la supériorité du christianisme et la résurgence des conflits.
Si l’on exclut les éphémères tentatives du XVIIè siècle à Alada et alentours, la première phase correspond au XIXè siècle, depuis l’arrivée des premiers prêtres SMA en avril 1861. Drapés dans la suffisance hautaine de la mission civilisatrice de l’homme blanc, les missionnaires enseignaient que les croyances et les rites vodun n’étaient que des paquets de sauvagerie qu’il fallait rejeter pour épouser les valeurs de l’Occident chrétien. Ces attitudes de mépris et les actes de profanation rencontrèrent naturellement l’hostilité des groupes dirigeants qui prirent diverses mesures pour faire échec au progrès du christianisme : imposition d’amendes, expulsions, etc. Mieux, l’activité missionnaire entraînait des frictions incessantes et parfois de véritables soulèvements au sein de la population comme à Glexwé en 1871 et 1903, Grand-Popo en 1885.12

A partir du XXè siècle, certains missionnaires comprirent tout le mal que cette atmosphère de méfiance causait à l’évangélisation. Ils insufflèrent à leur action un nouvel esprit qui se traduisit par le dialogue, les visites à domicile, la diminution des profanations. Les grandes figures de ce ressaisissement sont Mgr François Steinmetz sympathiquement surnommé Daaga13 et le R.P. Francis Aupiais, le père de l’Epiphanie inculturée à Porto-Novo et premier député du Dahomey-Togo avec Sourou Migan-Apithy.14
Dans l’ensemble, cette tendance se poursuivit des décennies. Mais avec surtout la prolifération des nouveaux mouvements religieux avec leurs méthodes agressives d’évangélisation, du reste imitées par certains prêtres catholiques, on assiste depuis les dernières années du XXè siècle, à des relans d’affirmation de la supériorité exclusive du christianisme et la diabolisation du vodun. Il en découle de nouveaux conflits comme par exemple autour du Mewihwendo à Abomey15, ou les échauffourées contre l’Eglise du DieuEsprit Parfaite de Banamè dans les rues d’Abomey et Bohicon en 2017, ou encore les soulèvements populaires contre la paroisse d’Allahè à Za-Kpota et son curé l’abbé Yves Kpogueh en 2007.16
Ces situations appellent à examiner les conditions du vivre-ensemble entre toutes les religions.

3.3. Impératifs, défis et perspectives d’un vivre-ensemble harmonieux

Il s’agit surtout de l’affirmation et du respect de la laïcité de l’Etat et de l’établissement d’un dialogue interreligieux inclusif.
Le principe de la laïcité établi en France en 1905 et exporté plus tard dans ses colonies17 , signifie l’obligation pour l’Etat de se tenir à égale distance de toutes les religions et de toutes les formes de croyances, de n’en favoriser ou de n’en défavoriser aucune, de s’assurer de leur respect de l’ordre républicain, de la paix sociale et de la cohésion nationale.
De ce point de vue, la décision de l’Etat béninois initiée par le Président Nicéphore Soglo en 199318 et parachevée par le Président Mathieu Kérékou en 199719, n’est que justice et équité. Il est donc pour le moins curieux que les chrétiens normalement éduqués dans les vertus cardinales de la charité et de l’humilité, prennent cette décision comme le scandale du siècle, une ode à satan dont il faut purifier le Bénin chaque 10 janvier en organisant des messes spéciales dans les paroisses et même en balayant les rues comme on l’a vu.
Car, c’est là un comportement qui peut plomber l’autre exigence du vivre-ensemble : le dialogue interreligieux. Tant que ce dialogue prôné notamment par l’Eglise catholique depuis le Concile Vatican 2 de 1962-1965 se fera ici dans l’ostracisme contre les religions endogènes, il piétinera. Or, comme dit l’adage, « qui n’avance pas recule ». Les Béninois doivent donc faire le saut qualitatif de l’acceptation réciproque. Plus que la tolérance de la religion des uns par les autres, il faut admettre la validité de toutes les religions. La condescendance qu’implique la simple tolérance doit laisser la place à la considération que requiert l’acceptation de toutes les religions comme des voies de recherche et de marche vers Dieu, le Créateur suprême.
Que retenir de tout cela ?

Conclusion

Nous conclurons sur une interrogation et une affirmation.

D’abord l’interrogation. Tout historien, tout chercheur en sciences humaines trouvera une lacune frappante à cet exposé : pourquoi n’avoir donné nulle part l’origine et le sens du terme vodun ? Nous confessons cette lacune et l’expliquons. Selon la version que nous avons recueillie et rapportée dans notre mémoire de maîtrise en 1974, vodun, contraction de yèhwé vodun, remonterait aux temps les plus anciens de nos aïeux et signifierait : « l’âme a abandonné (le corps) et s’est éloignée (de la vue des vivants) ». Mais il existe bien d’autres versions et aucune n’apparaît sérieusement plus convaincante que les autres. Alors on peut se demander : le système religieux recouvert a-t-il une charge mystique si lourde que le mot même pour le désigner reste intraduisible ? Le débat est posé.
Et maintenant l’affirmation. Le vodun au Bénin est plus qu’une religion, c’est de la culture, un élément d’identification qui irradie la vie des gens et leur colle à la peau. Il ne peut donc pas disparaître, quels que soient les coups de boutoir de ses concurrents et adversaires. A la manière de Dada Agoli-Agbo, dernier roi du Danxomè, au sujet de la défaite face aux troupes coloniales françaises, on peut dire : le vodun a trébuché mais il n’est pas tombé.

 

Notes

1-Souza (G. de) : Conception de vie chez les « Fon », p.16.
2-Quenum (M) : Au pays des fon : us et coutumes, p.65. 3
3-Hazoumè (P.) : Le pacte de sang au Dahomey, p. 156.
4-Idem, p.50.
5 Le Hérissé (A.) : L’ancien royaume du Dahomey, p.94.
6 Ibid., p.95. 5
7-Colloque international sur « le dialogue entre les religions endogènes, le christianisme et l’islam au service de la culture et de la paix en Afrique ». 8 d
8-Alladayè (C.J.) : Les missionnaires catholiques au Dahomey au XIXè siècle (1860-1905), p.93.
9-Alladayè (C.J.) : « Agoué : ville pilote dans la christianisation … »
10-Recensement général de la population et de l’habitat, 2013, p.13. 9
11-Impressionné par les effets attribués aux prières musulmanes, Dada Kpingla fit entrer dans la religion de Mahomet, son fils Nondichao.
12-Alladayè (C.J.) : Le catholicisme au pays du vodun, p.96-99.
13-Idem, p. 138-141.
-14 Idem.
15-Il s’agit du rituel de l’enterrement des morts.
16-Anagonou Baba (V.) : “Vive tension entre les chrétiens et …”
17-Ce fut le cas au Dahomey depuis la Constitution de la Première République en 1959.
18-Ce fut dans le sillage du Festival international “Ouidah 92” organisé en février 1993.
19-Loi N° 97-031 du 20 août 1997.

ÉLÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE

– ALLADAYÈ C. J., 1974 : Les missionnaires catholiques au Dahomey au XIXè siècle (1860-1905), Mémoire de Maîtrise, Université Paris VII, 142 p.

– ALLADAYÈ C. J., 2001 : « Agoué, ville pilote dans la christianisation de la côte ouest du Dahomey 1854-1960 », Actes du Bicentenaire d’Anèho et du pays guin, Lomé, presses de l’UB, pp 419-430.

– ALLADAYÈ C. J., 2003 : Le catholicisme au pays du vodun, Cotonou, Les Editions du Flamboyant, 459 p.

– ANAGONOU BABA Victor, 2007 : “Vive tension entre les chrétiens et les adeptes du culte vodun à Za-Kpota, L’Autre Quotidien, N° 715, 26 juin, p.3.

– FASSINOU M.J., FASSINOU M.D. et DJIVO J.A., 1993 : Histoire de l’Eglise Protestante Méthodiste du Bénin : 1843-1993, Porto-Novo, CNPMS, 139 p.

– HAZOUME (P.), 1937 : Le pacte de sang au Dahomey, Paris, Institut d’ethnologie, 172 p.

– QUENUM (M.), 1936 : Au pays des fon : us et coutumes, Paris, G.P. Maisonneuve et Larose, 195 p.

– SOUZA (G. de) : Conception de vie chez les Fon, Paris, CNRS, 141 p.

– UNESCO, 2007 : Colloque international sur « le dialogue entre les religions endogènes, le christianisme et l’islam au service de la culture et de la paix en Afrique », Cotonou, 20 et 21 août.

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