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Lynchage des statues liées à l’esclavage : « Détruire les monuments ne fait pas disparaître l’histoire » (Historien Jérôme Alladayè)

Les manifestations se sont répandues dans le monde contre la mort de George Floyd, l’Afro-américain asphyxié, lundi 25 mai 2020, par un policier Blanc de Minneapolis. Très vite, elles ont basculé dans l’agression des statues des personnalités historiques reconnues pour leur rôle dans la traite négrière et la colonisation sanglante de l’Afrique. Churchill en Grande-Bretagne, Léopold II en Belgique et Colbert en France. Important marchand d’esclaves mort au 18e siècle, Edward Colston a vu sa statue subir la pire des humiliations pour avoir été arrachée de son piédestal par des cordes tirées par un groupe de manifestants, piétinée une fois au sol avant d’être jetée dans une rivière. Face à la pression populaire, des monuments menacés ont été simplement déboulonnés. Ces événements ont retenti dans les capitales africaines où les activistes soutiennent aussi fermement la destruction des témoins érigés à la gloire des bourreaux du continent.  Le prince d’Abomey Jérôme Alladayè, professeur d’histoire à la retraite, décrypte cette actualité.

Propos recueillis par Sêmèvo B. AGBON

 

Bénin Int. : Quelle interprétation faites-vous du lynchage des statues liées à l’esclavage ?

Pr Jérôme Alladayè : Dans le cas des Etats-Unis, vous savez que l’espace du pays est marqué fortement l’esclavage, et donc sa représentation par des personnages qui ont été de grands esclavagistes est compréhensible, tout comme les manifestations contre le racisme aient pris comme cible ces statues et monuments. Du point de vue de l’historien de façon générale, les statues et les monuments érigés et les noms donnés à des rues sont des témoins de l’histoire ; ils rappellent des époques, des événements et des personnages marquants. Les détruire correspond à la destruction de la mémoire collective parfois même à sa négation. Mais évidemment, ces témoins d’histoire ne sont généralement pas neutres ; ils sont l’expression du rapport de force de leur temps, des intérêts et des pouvoirs du moment.

Les monuments attaqués que vous évoquez sont des éléments qui marquent cet événement douloureux de la vente et de l’exploitation éhontée des Noirs par les Blancs. Donc ils ont été construits pour marquer, pour affirmer cette domination des Blancs sur les Noirs. C’est compréhensible qu’ils soient attaqués de cette manière. Si on se met dans le contexte de ce qu’ils représentent, on comprend la colère des gens mais du point de vue de l’histoire leur destruction pose le problème de la conservation de la mémoire collective.

L’historien Jérôme Alladayè

Toutefois, la matérialisation de ce passé varie quand même d’un pays à un autre. Si vous prenez l’espace d’un pays comme le Congo Démocratique, ce n’est pas la même chose que vous verrez au Bénin. Chez nous ces représentations, nous en avons très peu. Parce qu’au lendemain de l’indépendance, surtout pendant la période révolutionnaire de 1972 à 1990 un certain nombre de chose ont changé. Quand vous prenez les établissements qui portaient des noms d’anciens colonisateurs vous en avez qui ont changé. On a donné les noms de nos anciens rois ou héros. Le plus remarquable c’est que ce qu’on appelle aujourd’hui le ‘’Lycée Béhanzin’’. Il s’appelait au départ Lycée Victor Ballot ; Victor Ballot c’est justement celui qui a été la pointe à la tête de la conquête du Dahomey. Que son nom soit remplacé par le souverain qui a le plus violemment résisté à la pénétration française, c’est symptomatique.

Beaucoup d’Africains ne comprennent pas pourquoi après les indépendances et l’abolition de l’esclavage, ces images trônent dans nos villes. Car à quoi elles renvoient persiste encore sous des formes modernes. Est-ce que vous partagez ?

Tout à fait. Nos indépendances sont toutes relatives. La lutte des peuples africains contre la colonisation, les attentes d’une bonne partie de l’intelligentsia et de la grande masse, c’était pour retrouver plus de liberté et avoir de nouveau le contrôle de notre destinée, construire des économies qui nous permettent de vivre décemment. Mais après 60 ans ce n’est pas ce qu’on constate. Il est totalement visible que l’emprise des pays qui nous ont colonisés est encore très forte dans nos espaces.

Néanmoins, dans les changements de nom ou destruction des monuments, on peut en trouver qui se justifie bien, qui montre qu’on veut marquer un changement. Mais malheureusement on en fait aussi qui n’ont pas une signification suffisamment convaincante. Quand nous prenons l’exemple du Bénin, le changement du nom de la ‘’Place des Martyrs’’ en 1990 après la Conférence nationale par ‘’Place du Souvenir’’ est bien vague. Au premier entendement il ne signifie pas grand-chose. Il ne renvoie à rien de spécifiquement poignant pour la mémoire que lorsqu’on dit ‘’Place des Martyrs’’. Ce n’est pas parce que la période révolutionnaire a été globalement négative que tout ce qui s’est passé il faut jeter à la poubelle. ‘’Place des martyrs’’ me semble plus juste.

Par conséquent, il ne faut pas changer pour changer. Il faut que les changements soient vraiment significatifs. ‘’Place du Souvenir’’ ne m’évoque rien spontanément. Alors que ‘’Place des Martyrs’’ me rappelle que certains de nos compatriotes ont perdu leurs vies dans cette agression contre notre pays. Que l’on soit pour ou contre la Révolution, ça n’a rien à voir. La réalité est que de nos compatriotes ont perdu la vie. Je pense qu’on aurait dû conserver le nom au lieu de le changer.

Les agressions contre les statues et monuments témoins du passé ne montrent-elles pas que l’histoire elle-même est en train d’être remise en cause, que ces douleurs ne se sont pas cicatrisées ?

Ces monuments sont une représentation à un moment donné des rapports de force. Détruire les monuments ne fait pas disparaître l’histoire. Que ces statues détruites ou agressées soient mises dans des musées qu’on puisse au moins aller les voir pour qu’ils soient des éléments archéologiques représentatifs du passé.

Après les indépendances les Africains n’ont-ils pas manqué de prendre leur destin en main. Quand on continue de dire ‘’Cotonou’’, déformation française au détriment de ‘’Koutonou’’, quand des Africains se prénomment Faidherbe du nom de ce général qui a massacré des milliers de Sénégalais… n’avons-nous pas manqué de rétablir certaines vérités après les indépendances ?

Cela fait partie de l’aliénation culturelle globale que nous avons subie du fait de l’arrivée du Blanc chez nous. Vous avez des gens qui, par exemple n’ont jamais mis pied dans une mosquée ou église mais qui s’offusquent d’être appelés par le ‘’petit nom’’ ou ‘’nom local’’ et préfèrent être appelés par un nom musulman ou chrétien. C’est de l’aliénation culturelle.

Au regard de l’histoire, est-ce normal qu’un Africain soit chrétien ou musulman ?

Bien sûr. J’en suis un exemple. Je suis un catholique pratiquant. Mais de là à fouler au pied toutes les valeurs africaines, non. Je me refuse à entrer dans la conception que tout ce que faisaient nos ancêtres était un paquet de sauvageries, de diableries qu’il faut jeter aux oubliettes pour épouser toute la conception du monde et de la vie venue de l’Europe.

Que faire pour que ces noms d’esclavagistes sur nos rues et leurs statues restent sans heurter et offenser les populations ?

Le problème fondamental pour les historiens c’est de prendre en charge l’histoire de nos peuples, de réécrire cette histoire dans le droit fil de ce qu’elle est au lieu de ce que les Blancs ont voulu nous en enseigner. C’est à cela que nous nous attelons, nous les historiens Africains.

Vous avez commencé déjà cette œuvre ?

Oui. Si nos collègues de l’enseignement secondaire et du primaire consultent suffisamment nos recherches, il y a des mensonges véhiculés sur nos peuples qui sont redressés depuis des dizaines d’années grâce aux recherches des historiens Africains, depuis Cheick Anta Diop jusqu’à nous qui sommes leurs élèves.

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