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Médecine traditionnelle (IV) : Dis-moi ton mal, je te vends des feuilles ! (Le risque derrière le ‘’marché des tisanes’’)

Chez elles, pas besoin d’analyse ni de diagnostic. Les symptômes leur suffisent pour proposer de remèdes aux clients. A Cotonou et ailleurs au Bénin, les vendeuses de feuilles médicinales, d’écorces d’arbre… fourmillent aux marchés, au bord des voies et dans tous les coins. Leur service est de plus en plus sollicité. Mais, attention danger ! alertent des spécialistes de la médecine moderne.

Par Raymond FALADE

Dame Sandrine arrive à moto chez Anastasie Loko, vendeuse de feuilles de tisane. Nous sommes jeudi 29 juillet sur le tronçon Abomey-Calavi-Cotonou, à hauteur de Togoudo. Derrière l’engin, deux fillettes. La plus âgée descend. « Montre le truc à maman », ordonne sa maman. La fillette tarde à s’exécuter, la vendeuse de feuilles lui enlève le pantalon. La petite a des boutons sur les fesses. Constat fait. « Mémé » Loko lui remet son pantalon. Quelques minutes après, elle revient avec un sachet rempli de tas de choses : feuilles, racines et écorces. « Ça fait combien », demande la cliente ? « 1000F », répond-elle. Avant de démarrer sa moto, Sandrine demande si sa seconde fille peut prendre, elle aussi la tisane parce que ces boutons, qui semblent contagieux, commencent à apparaitre sur son corps aussi. « Oui », acquiesce Anastasie Loko.
Telle est l’ambiance chez mémé Loko, du matin au soir dans sa boutique. Pas de repos. Les clients défilent pour s’approvisionner en feuilles, racines, écorces et bien d’autres produits authentiquement naturels et typiquement béninois. Jeunes, adultes, femmes enceintes, toutes les couches de la société sont toujours repérées sur les lieux. Comme pour dame Sandrine, la méthode est unique. « Nous, nous ne sommes pas des tradipraticiens. Nous, nous vendons les feuilles de brousse. Quand les clients viennent et qu’ils nous posent leur problème, nous leur faisons un tas de feuilles et ils ont satisfaction. Quand ils arrivent, nous leur demandons ce qu’ils ont comme problème ou mal. Ils peuvent dire par exemple que c’est les maux de tête. S’il s’agit des maux de tête, nous, nous savons quelles feuilles utiliser pour guérir. Donc, nous leurs faisons un tas de feuilles, leur expliquons comment ils doivent les préparer et nous leur indiquons la posologie. Fièvre typhoïde par exemple, nous avons les remèdes pour ça, de même le diabète et autres », explique Anastasie Loko, fière et sûre.
Accessibilité et coûts supportables. Ces deux traits, explique le sociologue-anthropologue Raymond Coovi Assogba, favorisent la ruée vers le ‘’marché des tisanes’’. « Depuis que Dada Gbêhanzin s’est rendu et a été déporté, nous sommes rentrés dans un système où on a engouffré les populations dans les pharmacies. Donc les populations devraient débourser beaucoup d’argent. Alors que beaucoup ne peuvent pas se faire soigner dans les hôpitaux, beaucoup ne peuvent aller dans les pharmacies. Beaucoup sont restées dans la philosophie du ‘’ama’’, la feuille ; l’utilisation de la plante pour résoudre les déficits en santé dans tous les espaces chirurgical, mental, les paranormaux ». Conséquence, « l’Oms reconnaît que plus de 80% de la population béninoise court vers la phytothérapie », se réjouit le docteur Raphaël Tchidimè, phytothérapeute. « Chez nous maintenant, si tu amènes 500f, on peut te traiter le paludisme alors que, à la pharmacie les médicaments coûtent trop chers. Si tu amènes 200f, nous allons t’accepter et te vendre les feuilles selon tes moyens et tu seras guéri forcément. Donc, nous nous aidons le pays. Nous vendons pour 200F, 500F, 1000F. On te sert en fonction de ce que tu as. Et c’est grâce à cela que nous-mêmes nourrissons nos familles », détaille Loko.
Devenir vendeuse de feuilles de brousse, pas besoin de faire une école classique. En tout cas, Anastasie Loko n’en a fait aucune si ce n’est celle de maman depuis le bas âge. « Moi je n’ai pas appris cette activité. Je l’ai héritée de ma mère. C’est elle qui m’a donné la main. J’ai grandi auprès d’elle et je connais tout ». La posologie est aussi héréditaire. Mémé Loko oriente ses clients en tenant compte de ce qu’elle a vu sa maman faire tout le temps. «Nous n’avons fait aucune étude. Comme ma maman vendait les feuilles et racines, les expliquent aux clients et marche, c’est de la même manière moi-même je le fais. Donc j’évolue sur sa trace. Nous leur donnons juste la posologie en tenant compte de ce que nos mamans faisaient avant. Nous n’avons fait aucune étude pour ça », insiste-t-elle.

La satisfaction, et après ?

La phytothérapie, science qui étudie le traitement à base des plantes ne date pas d’aujourd’hui. « La Médecine traditionnelle est le fruit des inventions de nos anciens parents noirs africains. Dans l’histoire de toutes les médecines (chinoise, coréenne, japonaise…) ce sont nos ancêtres qui ont dressé une liste écologique qui leur a permis de savoir quelles plantes utilisées quand ils sont malades, quels fruits manger quand ils ont faim », définit le Vénérable Dansou Gazozo, médecin traditionnel et président du Syndicat national des médecins intellectuels traditionnels et assimilés du Bénin (Sy.Na.M.I.Tra.A.B). «C’est la première médecine parce que, au début, on se servait des feuilles directement pour pouvoir traiter une maladie. Même dans la médecine moderne, beaucoup de médicaments que nous utilisons ont été tirés des écorces, des racines des plantes, l’argile, un peu de tout », reconnait Ulrich Aliho, médecin diplômé d’Etat en service à Kétou.
Quoique multiséculaire et transmise de génération en génération, la connaissance des plantes ne met pas à l’abris de risque. D’abord, reproche le médecin, aucun diagnostic digne de nom n’est posé au préalable surtout en ce qui concerne le dosage. Ensuite, l’intégrité des plantes, de nos jours, n’est plus garantie. Il évoque les torts possibles causés aux plantes soit par l’utilisation des pesticides, soit du fait de la dégradation du sol. Les plantes pourraient alors « ne plus être efficaces comme au temps de nos aïeux ».
Surdosage, conflit de récepteur
Ulrich Aliho redoute dle surdosage dans la médecine endogène. « Je prends l’exemple du paracétamol. On dit que le paracétamol pour un adulte, se prend 1g le matin, 1g le soir sans dépasser trois grammes par jour. Or, la tisane une fois faite, habituellement on se dit quand tu bois beaucoup, la maladie va vite partir. Mais si on essaie de rapprocher ça à la médecine moderne, quand tu prends beaucoup le médicament qui a été prescrit ; supposons que, au lieu de prendre un matin, un le soir, ou bien un matin, un à midi et un le soir, tu prends deux matins, trois à midi et quatre le soir, en ce moment tu vas te créer des maladies », explique-t-il. Ce «surdosage peut agir à la fois sur le foie, le rein, le cœur, sur presque tout l’organisme », prévient-il. Par ailleurs, il met en garde contre le « conflit e récepteur ». Il étaye : « Je prends encore l’exemple du paracétamol. Le paracétamol peut avoir le même récepteur qu’un site d’action. Le site d’action d’un médicament peut être ce même site pour un autre. De la même façon, je mélange 4 feuilles pour préparer ma tisane. Donc, peut-être que trois parmi ces feuilles que j’ai utilisées, ont le même récepteur dans l’organisme. Une fois consommée, il y aura un conflit entre les trois produits pour se fixer. Au finish, aucun d’eux ne se fixe. Et s’il n’arrive pas à se fixer, ils ne peuvent pas agir. Mais malgré qu’ils soient dans l’organisme, ils seront un peu de plus. Comme ça, le mal n’est pas géré. Secundo, le surdosage peut altérer les autres fonctions que ce soit la fonction rénale, la fonction hépatique, la fonction cardiaque, la fonction pancréatique et la fonction endocrinienne de l’organisme ». Il démonte alors la croyance « plus on en prend, vite on est guéri ». Sinon, en cas de surdosage, le rein ou le foie peut être détruits lors de l’élimination des produits consommés. « En ce moment-là, les personnes sont exposées à l’insuffisance rénale, à l’hépatite médicamenteuse, à des réactions allergiques, des troubles cardiaques et des troubles de pancréas », renseigne-t-il.
Un master en phytothérapie disponible à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), au Sénégal, apprend Ulrich Aliho. Une raison de plus pour songer au renforcement des capacités des acteurs de cette médecine, suggère-t-il. Ce qui, observe-t-il, leur permettra de surveiller des éléments comme le dosage et la posologie. Il est, enfin, indispensable de nos jours, de se rendre d’abord à l’hôpital en cas de symptômes d’une ou autre maladie pour de bons diagnostics précoces. « Si le diagnostic est posé et qu’on sait que telle feuille peut guérir le mal, on peut se faire soigner avec ». Synergie entre médecine traditionnelle et médecine moderne, un impératif alors.

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