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Michel Hlihe : « Des gens ignorent qu’ils sont poètes »

Certains se plaignent souvent de ne pas comprendre les poèmes, d’autres cherchent en vain à pouvoir aussi les rédiger. Sèminvo Michel Hlihe (alias Sèminvo L’Enfant Noir), poète, auteur-compositeur et formateur en atelier d’écriture démystifie dans cette interview, la poésie, un genre littéraire très profond.

Propos recueillis par Sêmèvo Bonaventure AGBON

 

Pourquoi le pseudonyme ‘’Sèminvo L’Enfant Noir’’ ?

J’ai choisi Sèminvo L’Enfant Noir pour faire allusion à mon style d’écriture. Ce n’est nullement pas parce qu’il y a un classique africain (‘’L’enfant noir’’, roman de Camara Laye) que je l’ai gardé. Pas du tout ! C’est mon style d’écriture que j’ai voulu mettre en exergue par-là. Au fait, j’ai une écriture d’illusion, d’allusion, de jeux d’esprit, etc. Ça ne veut même pas dire que je me revendique d’être Africain. Je me réclame de la race de l’humanité. Donc c’est juste un pseudonyme que j’ai voulu parce que c’est beau, très beau. Aussi je suis un éternel enfant.

Vous êtes poète, slameur… C’est quoi le slam ?

Je le définis comme une Scène Libre Aux Mots. C’est bien ma définition qui date d’un texte écrit en une définition que les slameurs ont adopté dans la, une définition adoptée par tous les slameurs d’ici et d’Afrique. Le slam, c’est une scène libre à la poésie. Vous écrivez votre poème que vous venez dire à ceux qui viennent vous écouter. Donc le slam c’est de la poésie déclamée sur scène, c’est de la poésie libre

Tout slameur est-il alors poète ?

Oui, tout le monde est poète parce que nous pleurons tous. La poésie, c’est pleurer ; la poésie c’est rire ; la poésie c’est aimer ; la poésie c’est se taire ; la poésie c’est aussi le silence. Or, tout le monde pleure. L’Être humain est poète sauf que certaines personnes choisissent d’aller plus loin dans leur poésie pendant que d’autres choisissent de ne pas suivre leur poésie, de regarder les autres partir.

Comment admettre que larmes et silence sont poésie ?

Il y a de l’émotion dans les larmes. Donc la poésie est émotion, et tout ce qui émeut poétise.

Vous parlez du romantisme ?

Je ne sais pas. Je me classe plus dans la race des mots. Je pense vraiment que tout le monde est poète. Qui n’a jamais fait une phrase poétique dans sa vie ? La dernière fois je suis allé expliquer la poésie à des professeurs de français et un m’a dit : « Arrêtez ! moi je ne suis pas poète. Tout le monde n’est pas poète ». Mais je lui ai démontré que tout le monde est poète. Si non, comment comprendre qu’une petite fille de huit ans sorte une phrase du genre : « J’aimerais voler comme une étoile » ? Donc, il suffit de l’expliquer aux gens. C’est comme le mythe de la caverne de Platon : nous sommes tous dans l’ombre. Donc des gens ignorent qu’ils sont poètes.

Dans la phrase : « J’aimerais voler comme une étoile », il y a de l’esthétique, du beau. Tout le monde a-t-il ce sens, ce goût d’exprimer leurs idées avec autant de charme ?

Tout le monde a des idées belles, mais il faut savoir les exprimer. C’est là toute la différence avec les poètes ; ils savent les exprimer.

Donc il y a de l’apprentissage…

Oui, il y a de l’apprentissage : apprendre à exprimer ses idées avec beauté, sons et images surtout. C’est en ce moment que ça devient de la poésie. Certains peuvent dire « J’ai envie de manger », d’autres « J’ai faim ». Donc la poésie, c’est dire les choses autrement.

Nous entendons des personnes dire qu’elles aiment tellement les poèmes mais sont souvent déçues de ne pas les comprendre. Il y a même des auteurs qui se foutent du message. Un professeur de lettres disait même que la poésie n’a pas besoin d’être comprise avant d’être transmise. Qu’en pensez-vous ?

La poésie a besoin d’émouvoir. Si vous écrivez un poème qui n’émeut pas, on ne pourra pas l’appeler poème. Pour moi, tout s’arrête à l’émotion. J’ai besoin de ressentir… Le reste n’est pas important. La sonorité et le rythme, c’est du maquillage. Ce qui est important, c’est le corps de votre texte, le message nu lui-même. Il faut que le message émeuve. La poésie est absolument émotion. La poésie qui se résume à une transmission devient une communication absurde, un code bizarre. Le code de la poésie, c’est d’abord émouvoir. Quand vous écrivez vous êtes en extase, en état d’exaltation. Quand vous écrivez votre texte, vous ne vous dites pas : « Je vais choisir des mots difficiles ». Non ! Quand vous voulez écrire sur la mort, vous entendez l’émotion funèbre, ténébreuse en quelque sorte. Lorsque cette émotion vous prend, vous vous exprimez là-dessus, avec les mots de tous les jours, les mots d’hier ou d’autres mots qui viendront. L’essentiel est que les gens soient touchés. Pour moi, quand vous posez vos mots, ils deviennent vos mains. Donc votre poème devient une main qui saisit les lecteurs ou l’auditoire. C’est en ce moment que c’est de la poésie. Quand on prend les grands auteurs, tout ce qu’ils disent c’est toujours bien compris.

Qu’avez-vous à dire aux fans qui ne comprennent pas pourtant les textes ?

Souvent, pour ne pas comprendre un poème, c’est que vous vous en approchez avec le préjugé que la poésie est difficile, hermétique. Ainsi vous n’allez jamais comprendre. Mais quand vous prenez du recul dans l’intention de découvrir le poème, le ressentir… il n’y a rien pour vous en empêcher. Donc il faut se mettre dans un état d’écoute, d’émotion. N’allez pas vers les poèmes pour les comprendre sinon vous ne les comprendrez jamais. Il faut plutôt aller à l’écoute de la poésie. Quand vous écoutez, vous ressentez. Dans le slam je dis aux gens de ne pas avoir peur de ne pas comprendre, mais d’avoir plutôt peur de ne pas entendre. C’est là tout le secret. J’ai écouté des gens slamer en chinois, en allemand, en espagnol… moi je ne connais aucune de ces langues. Pourtant, les textes étaient tristes, je ressentais la tristesse. Les textes étaient heureux, je ressentais la joie. Il faut ressentir ce que le poète véhicule. Il faut faire une conversation avec les poèmes.

Comment devenir poète ?

Tout le monde est certes poète, mais il faut devenir poète après. Nous sommes d’accord que la poésie est l’image et le son de l’émotion. Donc il faut d’abord apprendre à travailler les images, les sons, apprendre à s’exprimer avec beaucoup d’images et de sons. Donner beaucoup d’images et de sons à ses émotions, ça devient très poétique, très beau, intéressant. Le plus grand secret, c’est de s’exercer ; c’est comme le football, il faut s’entraîner afin de confirmer l’âme poétique qu’il y a en vous.

La poésie, c’est très facile. Le bruit que vous entendez, la légèreté avec laquelle une feuille tombe d’un arbre, etc. c’est de la poésie. Tout le monde ne peut voir ça ainsi. Mais la feuille qui tombe d’un arbre peut être pour le poète, une vie qui s’éteint, meurt ; l’arbre représente notre généalogie, notre famille.

Est-ce qu’on peut avoir des images qui ne renvoient vraiment à rien, ce qui fait que des poèmes sont incompris ?

Tout dépend de l’esprit du poète. Moi je ne commente pas la poésie des gens.

Que vaut la poésie dans un monde qui a soif, qui a faim, où les gens pleurent, meurent … ?

La poésie peut changer le monde. S’il y avait de la poésie dans l’éducation, dans l’enseignement, etc. imaginez ce que cela peut changer dans notre monde. La poésie est la chose qui peut changer le monde, c’est l’avenir du monde. Heureux êtes-vous quand vous rencontrez la poésie. La poésie adoucit, soigne, guérit et console. La poésie est mère de la philosophie. Il n’y a pas de philosophie sans poésie.

Ce qui est aussi bon dans la poésie, c’est cette facilité à faire comprendre la vie, à faire comprendre l’existence, la mort, les douleurs et les peines comme l’eau qui coule. C’est très facile à la poésie de soigner les gens, de réparer les vies brisées, de revenir en arrière et de remonter le temps. C’est très facile à la poésie d’aller vers le futur, de définir le futur.

La poésie, c’est être vrai. L’être humain est sensiblement positif. Tout ce que nous montrons de méchant est une carapace. Pour faire tomber tout ça, il faut donner de la poésie aux gens. J’exhorte donc à ce que les occasions de poésie soient créées.

Merci à vous, Sèminvo L’Enfant Noir

C’est moi.

Publié dans BI N° 104 du 28 Mars 2018

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