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Mineurs en prison : De l’innocence au crime

Crimes de sang, viols…les âmes dites innocentes commettent parfois des actes dont la gravité dépasse l’entendement humain. Et en cherchant à les isoler, l’État n’a point tort. Mais en revanche, que fait-on pour qu’elles ne reviennent des geôles plus formées à la nuisance ? Les voix averties alertent sur la dangerosité de l’emprisonnement des mineurs. Reportage !

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON

« Je me suis retrouvé ici après un viol. C’est un ami qui m’a induit en erreur. Je ne sais pas à combien d’années je suis condamné », confie difficilement Yvon, un mineur prisonnier, environ 12 ans. Nous sommes à Abomey, capitale historique du Bénin.

Aidé par Dominique Sounou, directeur de Dispensaire ami des prisonniers et indigents (Dapi-Bénin), nous allions visiter des mineurs de la nouvelle prison civile. A l’entrée de la geôle sous haute surveillance, l’ambiance est bien morose entre les policiers et les visiteurs de détenus. Les visages courroucés et les mots tranchants le prouvent. « Rentrez dedans ! Formez un rang ! Quittez là !», lance de temps en temps, les yeux rouges, un policier assis tenant un registre d’inscription, à l’endroit des parents pressés de pénétrer la prison. Après quelques formalités, l’enceinte de la nouvelle prison dont les murs font environ quatre mètres de hauteur nous a accueillis. Téléphones portables, appareil photo, enregistreur : interdits !

Sous la direction de notre guide, la visite débuta d’abord par la cellule des adultes. Un véritable cheptel, un marché bruyant. Des détenus s’oxygénaient au dehors. Ici, les prisonniers cohabitent, font des va-et-vient. Certains ont le visage accueillant, souriant, d’autres répulsifs. Une kyrielle d’habits, la plupart des tee-shirts, livrés au soleil incandescent au zénith. Des foyers installés dans la cour, certains détenus cuisaient même du haricot.

Pas d’électricité…

Dominique Sounou, le Directeur de Dapi-Bénin est très populaire dans la maison. Il boucle vingt ans dans l’assistance aux détenus. Ce combat lui a valu le « Prix des droits de l’Homme » 2013 décerné par l’Ambassade de France au Bénin. C’est normal qu’ici il soit appelé affectueusement ‘’papa’’. On l’encercle. On a quelque chose à lui dire. Un besoin, une doléance à lui soumettre en présence de tous ou en aparté. La cellule où dorment les détenus baigne dans un noir profond, même en plein-midi. Ici, pas d’intimité ! On se couche côte à côte comme à un pèlerinage religieux. Lorsque nous y sommes entrés, deux, trois, puis quatre, puis six détenus se mettent devant Dominique Sounou. Ils se plaignent de courbature et d’autres maux. Un détenu mi-habillé montre son dos qui porte des griffes de barres de fers dont il a recouvert un pagne en guise de lit. Le Directeur les rassure : « Je ne veux pas de soulèvement. On ne peut quand même pas vous laisser dormir sur des fers comme ça. La commande de matelas arrive pour vous. Patientez ! ».

… pas d’eau potable !

Ensuite, chez les mineurs. Abord de la bâchée du Directeur de Dapi-Bénin qui nous a transportés, se trouvaient seize bidons d’eau de vingt-cinq litres et de la nourriture. Nous déchargeâmes les bidons. Dominique Sounou appelle alors les mineurs qui le connaissent parfaitement. Vêtus des tee-shirts en honneur du Projet d’école en milieu carcéral mis en place par la Fondation Djibril Sambaou, ces enfants viennent en groupe (ils sont plus d’une dizaine). Ils se jetent sur les bidons comme la volaille devant des grains de maïs. Ça frise la bagarre ! Dominique Sounou doit alors arbitrer. « Ils n’ont pas d’eau potable ici. C’est moi qui la leur apporte. Vous avez vu que les adultes sont plongés dans l’obscurité même en pleine journée ?», nous déclara-t-il.

Nous avons l’occasion d’échanger avec quelques enfants. Yvon (les noms ont été changés) ramène un bidon après l’avoir vidé ; il est très content. A la question, comment t’es-tu retrouvé ici, son visage s’assombrit. Moment de silence ! Puis de répondre : « Je me suis retrouvé ici après un viol. C’est un ami qui m’a induit en erreur ». Il va confier qu’il a environ 12 ans et que depuis des mois, c’est une seule fois il a vu son père. Bernard, un autre détenu mineur est sûr d’avoir 14 ans. Lui, est retenu pour meurtre. Il se serait bagarré avec un frère à qui il a assené un coup de bâton sous l’emprise de la colère. Conduit à l’hôpital, le frère perdit la vie. « J’ai déjà fait environ deux ans et demi ici. Aucun parent n’est jamais venu me rendre visite », confia-t-il en baissant la tête, les yeux au bord des larmes.

« La prison n’est pas faite pour les enfants, mais pour des personnes adultes parce qu’elle ne donne pas l’éducation. Ça détruit ! Ce que nous préparons en mettant ces enfants ici, c’est grave », s’est inquiété notre guide.

Chez les femmes détenues

Enfin, notre guide nous conduit chez les femmes. A l’entrée, une petite fille nue d’à peine un an s’amuse au soleil, un petit bâton dans la main. A notre arrivée, une femme vient la chercher. Lessive, cuisine… certaines femmes sont occupées pendant que d’autres sont couchées à même le sol sur des pagnes étalés. Ici, Dominique Sounou est désigné par ‘’Assoutché’’ (mon mari en langue Fon). Il s’enquiert de leur quotidien. On n’hésite pas à lui demander de l’argent. Il demande à une femme si son mari était venu lui rendre visite. Celle-ci répond par la négative, les yeux hagards avant d’ajouter : « la femme perd son mari dès qu’elle est incarcérée ».

Plus loin, dans un coin, une femme apprête du crincrin tout en allaitant son bébé. « Ma coépouse m’a coupé l’oreille avec ses dents au cours d’une bagarre. Fâchée, je lui fis de même. Elle est passée derrière pour mentir sur mon compte… Un autre procès est prévu », nous a-t-elle confié après tant d’hésitations lorsque nous nous mîmes à équeuter les crincrins avec elle.

Notre périple à l’intérieur des murs fermés de la nouvelle prison civile d’Abomey a pris fin par la visite du ‘’Restaurant’’. C’est là que les détenus reçoivent leurs parents ou amis. On y sourit, peut-être à contrecœur juste pour oublier qu’on mène une vie de prisonnier dans un monde infini, sous l’œil vigilant de gendarmes armés.

  • La prison : tout sauf elle !

Outre les mineurs en conflit avec la loi, il y a une seconde catégorie. La prison civile d’Abomey en compte beaucoup. Ce sont ceux qui doivent accompagner des parents détenus à cause de leurs jeunes âges. Ainsi, bien que n’ayant commis aucun forfait, ils partagent avec les autres un même milieu : la prison, avec son éducation, ses vices. La Fondation Djibril Sambaou a été alors obligée d’initier, une école à l’intention des mineurs en prison. Afin que leur mentalité et développement ne soient affectés.

Aurore Mehou, institutrice, tient la maternelle. Elle avoue avoir du plaisir à être avec eux, parce qu’ils en ont besoin. Elle encadre onze (11) enfants accompagnant des parents détenus ; deux étant partis à la libération de leurs mères. A propos de ses écoliers, elle témoigne : « Au démarrage des cours, ils étaient timides, silencieux et renfermés sur eux-mêmes. Progressivement ils ont commencé à s’ouvrir à l’instruction qu’ils reçoivent. Nous ne pouvons pas parler de docilité à l’école maternelle, car demander à un enfant d’être docile c’est lui demander pourquoi il est enfant. Il revient à l’adulte d’agir sur son comportement afin de l’aider à rester dans le juste milieu pour son développement harmonieux ».

La plupart des personnes conscientes des réalités carcérales, surtout au Bénin crient au scandale. Selon eux, mettre un mineur en prison pour infraction, c’est lui donner davantage un cadre propice où il apprend à être un criminel accompli. Citant l’article 2 du Code de l’enfant en république du Bénin, Carlos Amoussou, greffier au Tribunal de première instance d’Abomey-Calavi indique que l’enfant est toute personne humaine âgée de moins de 18 ans. Pour le psychologue, Eudes Hounlèyi, dans cette tranche d’âge, la plupart des enfants sont à un niveau où ils veulent trouver un modèle à copier. « Mais c’est à cet âge-là que des mineurs retrouvent en prison », a-t-il regretté. Citant un de ses aînés qui a aussi travaillé sur les mineurs, Eudes Hounlèyi a affirmé que, « quand les jeunes vont en prison, dans la recherche de leur identité et de pouvoir s’identifier à quelqu’un, ils ont tendance à s’identifier à la personne la plus forte de la prison ». Qui est donc cette personne ? « Malheureusement, la plupart du temps, cette personne, ces gens-là qui sont craints, c’est de grands malfrats », a-t-il répondu.

La cohabitation, le grand danger

Dans une prison où les brimades entre détenus sont monnaie courante, la recherche de sécurité amène des détenus à entrer dans un groupe vraiment fort. « Dès lors ce sont les groupes qui façonnent les gens. C’est ça donc l’éducation qu’il y a dans les prisons. Tu te retrouves en prison et ceux qui sont autour de toi te tapent, jettent des cacas sur toi, urinent sur toi. Pour te défendre il te faut trouver quelqu’un de très fort qui vient siffler ‘’stop !’’ », a-t-il peint. Lisette Houénou de Dravo de la Fondation Djibril Sambaou a fait une peinture analogue. Pour elle, en effet, la loi est certes la loi et l’État n’a pas tort de déposer les mineurs coupables d’infractions extrêmes. « Mais après que le mineur est déposé, quel est son sort ? », a-t-elle interrogé. « Le temps que ces garçons passent en prison, c’est souvent un temps de renforcement de leur capacité de nuisance. Un temps pour apprendre à commettre d’autres forfaits plus graves. Après leur sortie, c’est eux qui apprennent le banditisme aux autres au dehors. Ils ont eu à cohabiter avec des adultes criminels. Souvent, pour n’avoir pas trouvé à manger, ils vont se confier aux adultes qui leur indiquent les contacts de leurs confrères brigands à joindre à leur sortie ». Lisette Houénou de Dravo témoigne avoir rencontré des détenus mineurs qui lui ont livré de telles confidences. La cohabitation des détenus mineurs avec les adultes est si dangereuse qu’elle redoute ses influences négatives sur le projet d’école en milieu carcéral initié par sa Fondation.

Privilégier des sanctions alternatives

« La prison détruit. Un mineur qui passe deux à cinq en prison a appris certainement beaucoup de choses pas bien qu’il va déverser dans la société à sa sortie. Ce que nous préparons en les mettant ici est grave », a alarmé Dominique Sounou, avant de recommander « des sanctions alternatives ». Il s’agit par exemple, dit-il, de les envoyer en apprentissage, ou dans des centres de récupération où il aura des psychologues, des assistants sociaux. « Sinon, c’est la catastrophe ! ». Le psychosociologue, Hermann Dègla a les mêmes points de vue. « Lorsque l’enfant commet des crimes ou délits, c’est mieux de chercher à connaître ce qui a motivé l’acte. Il faut donc rééduquer ces enfants en les amenant chez les coaches, les sociologues pour les aider à équilibrer leur biochimie. »

Dans ce sens, l’État a créé par exemple le Centre de sauvegarde et de l’enfance d’Agblangandan. Le psychologue Eudes Hounlèyi a fait observer que parfois, des mineurs se rendent coupables de crime grave : violer puis tue en plus la victime. Il y a vraiment un désordre psychologique là que la prison, soutient-il, ne saurait guérir.

Le greffier Carlos Amoussou professe la même thèse et recommande qu’il faut éviter à tout prix l’incarcération des jeunes et privilégier l’amendement des mineurs, œuvrer à ce que leur rééducation soit la priorité ».

C’est donc sur ce chantier que le Bénin a à investir pour se doter de centres de rééducation au point afin de ne pas perdre la jeunesse, avenir du pays.

 

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