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Dr Joël Coffi Accalogoun : « L’emplacement des deux statues à Cotonou ne pose aucun problème »

Le tourismologue Joël Coffi Accalogoun casse l’opinion selon laquelle la ville de Cotonou ne serait pas appropriée pour abriter la statue du prince Wasangari Bio Guerra et le Monument de l’amazone. Aussi, il juge de « purement ethnique » le terme ‘’ Agoojié ‘’ que certains auraient souhaité en lieu et place de celui d’ « amazone ». Il démontre enfin que ces deux statues s’inscrivent dans le même registre de la résistance coloniale.

Propos recueillis par Gloria Mingnissè AGOSSOU

 

Bénin Intelligent : Le monument de l’amazone et la statue de Bio Guerra incarnent-ils valablement la Destination Bénin ?

Dr Joël Coffi Accalogoun, tourismologue : Aujourd’hui le Bénin considère ces monuments comme images de destination. Une image de destination, il faut la représenter. D’où la statue de l’amazone.

Un produit touristique a un caractère socioéconomique. Mais il n’y a aucune activité autour de ce monument. Parce que normalement avant d’aller vers une statue pareille il faut qu’on paye. C’est ça la rentabilité. Pour aller vers les Murailles de Chine, vous payez. Pareille pour l’île de Gorée au Sénégal, les Pyramides d’Égypte.

La Tour Eiffel est une image de destination, il faut payer pour y accéder. Un monument peut cumuler toutes ces fonctions, tout dépend de la manière dont il est conçu.
En tourismologie les monuments sont des émetteurs d’émotion. Il faut deux choses pour le touriste : il faut l’émotion et le désir d’y aller c’est-à-dire l’ambition du touriste.

J’aborde ensuite la statue de Bio Guerra. Il faut lier les tendances et contextualiser. Bio Guerra rentre en ligne de compte avec les amazones parce que la plus grande période où les amazones se sont démarquées et ont montré leur bravoure est la période coloniale. Bio Guerra s’est démarqué pour marquer aussi la même période.

 

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Les deux statues rentrent en ligne de compte dans la conquête coloniale, c’est-à-dire le tourisme mémoriel. Il y a la route de la résistance des amazones : les combats d’Achoupa, Dogba, Kpokissa et Cana. Il y a aussi la route de la résistance de Bio Guerra au nord et enfin le maquis du roi Gbêhanzin.

Voilà le triangle des Routes de résistance qu’on peut observer au niveau de ces deux statues.

Et d’ailleurs, ces monuments relèvent de trois différents types de tourisme, à savoir le tourisme culturel ou historique, parce que les acteurs proviennent tous de la royauté, aussi le tourisme mémoriel, simplement parce qu’ils se sont démarqués au cours d’une guerre appelée conquête coloniale et enfin‚ le tourisme de loisir pour les touristes qui ne viennent pas pour connaître l’histoire ni mémorielle ni culturelle du Bénin‚ mais pour leur propre loisir.

Laquelle des deux statues peut-elle renvoyer plus facilement au Bénin ? Ou faut-il craindre que l’une fasse ombrage à l’autre ?

Quand on rentre dans les caractéristiques d’une destination, vous avez l’image de destination, vous avez les diversités de la destination et vous avez l’identité de la destination. Ces deux statues constituent l’image de la destination.

Si le touriste arrive il peut maintenant prendre corps avec les identités de la destination. Agoojié rentre dans les identités de la destination.

Les identités de la destination rentrent dans la diversité de la destination. Est-ce qu’on pourra retenir facilement les deux images à la fois ? L’image forte de la destination c’est le monument de l’amazone. Les amazones incarnent l’image de la destination Bénin.

Les identités de cette image prennent en compte Bio Guerra. Parce que ce guerrier est dans le même schéma, le même registre que les amazones.

L’emplacement de Cotonou est-il approprié pour le monument de l’amazone qui renvoie aux Agoojié du Danxomè et Bio Guerra, prince guerrier du nord du pays ?

L’emplacement des deux statues à Cotonou ne pose aucun problème. En effet, ce sont des monuments et non des produits touristiques. Les monuments peuvent alors être érigés n’importe où dans le pays parce que les héros ont défendu le territoire : en défendant le sud, les amazones défendaient au même moment le nord et le Bénin entier, Danxomè d’alors. En défendant le nord, Bio Guerra défendait également le sud et le Bénin entier.

Ces monuments peuvent-ils attirer davantage de touristes dans notre pays ?

Les monuments émettent des émotions. Et si on émet l’émotion auprès du touriste, il a envie d’aller visiter. On peut alors recommander au gouvernement de construire le produit touristique lié à chaque monument.

Certains soulignent que le terme ‘’Amazone’’ renvoie à la mythologie et recommandent plutôt que le nom authentique des guerrières appelées ‘’Agoojié’’ soit gardé. Que pensez-vous de cette polémique ?

Il ne s’agit pas de philosopher. Aujourd’hui, il faut voir le contexte mondial, le marketing et le langage touristique. Le nom Amazone ne signifie pas toujours ‘’prostituée’’. Le nom amazone signifie d’abord bravoure. Celles qui ont eu cette bravoure de défendre le pays.

 

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Le colonisateur qui a traité ces femmes d’amazones n’a pas menti. La France avec toute l’armée d’alors a échoué deux fois face aux troupes dahoméennes, y compris tout ce que la France a convoyé comme arsenal de guerre avec des bataillons.

La Légion française qui s’était constituée avec des soldats sénégalais, les haoussas du Nigeria, les gabonais, les algériens en plus des français eux-mêmes. Mais les amazones les ont défiés. Au point que les bérets rouges de l’Armée béninoise ont pris le slogan de ces femmes-là : « vaincre ou périr ». Ça provient des amazones.

Donc une femme qui vient défendre sa nation contre une troupe étrangère afin de maintenir la royauté debout, ne peut être traitée de vulgaire.

Pour vendre l’image du Bénin à l’étranger on ne saurait employer le terme ‘’ Agoojié ‘’. Ce terme est d’ailleurs méconnu de la plupart des Béninois. Et ‘’Agoojié ‘’ est un terme purement ethnique donc si on l’attribue à la statue, les nôtres diront que c’est exclusivement pour les Aboméens.

Mais ces femmes n’ont pas uniquement défendu Abomey, elles ont défendu le Bénin, ex-Dahomey qui est un et indivisible. Pour cela, il faut qu’on sorte du concept ethnique et aller vers le concept global.

Cela revient à prendre en compte : quel est le poids du local dans le global ? Le nom Agoojié quel est son poids dans le contexte mondial touristique aujourd’hui ? Agoojié pour un américain, un français, un allemand…veut dire quoi ? du moment où le Bénin n’a même pas encore défini son marché émetteur de touristes.

C’est le local dans le global qu’il faut viser. On les identifie mieux par rapport au nom ‘’Amazone’’ que ‘’Agoojié’’. Nous sommes dans un contexte mondial. Quel est le poids de Agoojié dans le langage touristique mondial ? C’est léger !

Avec le nom Agoojié on est déjà trop dans l’historique. Or le touriste veut être frappé par quelque chose concret. Si le monument était considéré comme un produit touristique on aurait le musée des Amazones sous la statue. Les touristes vont payer pour y accéder et découvrir maintenant l’histoire des Agoojié.

Comment le Bénin pourrait-il tirer profit de ces monuments ?

Le « Monument de l’amazone » et la statue de Bio Guerra reflètent la résistance et rentrent en ligne de compte dans le tourisme mémoriel. Avant de tirer un avantage de ces statues, il faut que des activités soient menées autour pour que, avant d’y accéder les touristes payent. C’est cela la rentabilité.

Ces monuments peuvent-ils amener les jeunes à se réapproprier l’histoire de leur pays ?

Les monuments sont des émetteurs d’émotion. Du moment où vous avez de l’émotion pour quelque chose cela vous renvoie à l’histoire de la chose. Les Béninois ignorent l’histoire de la Reine Tassi Hangbé et de Bio Guerra. Il revient alors à chacun d’aller se ressourcer pour la réécriture de l’histoire du pays.

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