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Nécrologie/Tévoédjrè : Ses regrets et dernières exhortations

A 4 jours seulement pour boucler ses 90 ans, Albert Tévoédjrè, l’un des rares patriarches encore en vie jusque-là, cassa lui aussi sa pipe, soit le 6 novembre dernier dans un hôpital à Porto-Novo. Pour nombre de personnes, sa fin de vie ressemble bien à un parcours élogieux conclu dans l’humiliation. Trêve de jugement de valeur ! Le ‘’renard de Djèrègbé’’ comme sentant sa mort, a pris le soin de laisser auprès de ceux qui l’ont approché ces dernières années, un testament unique et bien dense pour la postérité. Retour sur une rencontre fructueuse datant du mardi 30 juillet 2018.

Par Sêmèvo B. A.

C’est dans le grand salon de ‘’Theophania, la maison de la paix’’ à Adjati que le vieux nous reçus aux côtés de son épouse. Cette maison, il en a fait le siège de sa philosophie : ‘’La paix par un autre chemin’’. Ce qui était d’ailleurs inscrit sur banderole à l’extérieur comme à l’intérieur de la maison.

Sobre dans son habillement et serein dans son siège, l’apparence de l’homme ne projette pas tout l’écho sonore nous avions de lui. Assis dans le même divan, sa femme et lui échangent de temps en temps un mot ou un regard. Quoiqu’affaiblis par le poids de l’âge, les visages ridés, les cheveux blancs… leur intimité ou amour semble n’avoir rien perdu de son intensité. La kyrielle d’images de Jésus, de la vierge Marie ou encore des Saints convainquaient de la grandeur de leur foi chrétienne catholique.

Outre les civilités, le professeur nous reis au jeune Jupiter pour une visite guidée de la ‘’Maison de la paix’’ encore chantier. « Vous êtes désormais frères », lança-t-il au jeune. Au cours de la découverte, trois endroits nous retinrent : une petite mosquée, un sanctuaire chrétien équipé de sièges et de tableaux, d’effigie de Saints et de la Croix, et enfin, un temple situé à l’entrée de la maison et dédié aux religions endogènes. A ces lieux sacrés en construction, on pourrait adjoindre des lieux non moins importants tels que la salle de conférence, l’espace réservé à la bibliothèque, le centre des archives et le carrefour Cardinal Bernardin Gantin. Fin de la visite et retour au salon pour une discussion avec le fonctionnaire international, rapporteur de la conférence nationale. Cette maison est consacrée au dialogue interreligieux, nous éclaira-t-il. « Le dialogue permet d’éluder des conflits qui sont parfois inutiles, mais qu’on n’arrive pas à savoir faute d’enfermement ». Et comme un testament, Tévoédjrè nous exhorta calmement à faire progresser la philosophie du dialogue. « Nous l’avons mise en place. Amenez-la plus loin que nous ». A sa femme d’ajouter en ricanant : « Il (Tévoédjrè) n’est pas éternel malheureusement et heureusement aussi ».

« Je ne suis pas de la Coalition »

Dans sa retraite loin des bruits et feux de Cotonou, le professeur Albert Tévoédjrè, très discret, ne passe une seconde sans s’informer sur l’actualité nationale. Ce jour-là, pendant que nous étions à bâtons rompus avec lui, il marqua une pause, pris son téléphone et au bout d’un instant il demande à son interlocuteur : « Et le procès Mètognon ? ». Rappelons que ce lundi 30 juillet, l’affaire de ‘’placement hasardeux de fonds à la Bibe, une banque en difficulté’’ avait connu son épilogue au Tribunal de Cotonou. Le syndicaliste Laurent Mètognon, principal accusé dans ce dossier a écopé de cinq ans d’emprisonnement et d’un million environ d’amendes. C’est sans doute l’information que la personne à l’autre bout du téléphone a servi au médiateur émérite qui a conclu l’appel par « D’accord ! ». Puis revenant à nous, il nous demanda de lui adresser toutes nos questions. Cette autorisation nous libéra de nos hésitations. Alors nous le trainons sur plusieurs terrains dont la religion et la politique.

D’abord le financement de la ‘’Maison de la paix’’. « Cela nécessite beaucoup d’investissements, mais je n’ai eu que peu d’autrui, rien du gouvernement », nous déclara-t-il, visage un peu terne. Sur le terrain politique, nous lui avons rappelé sa présence très décriée, le samedi 14 avril 2018 aux côtés de la Coalition pour la défense de la démocratie (Cdd) à Djèffa. Sans se vexer, il nous rassura de sa neutralité : « J’étais allé pour soutenir la Constitution. Je ne suis pas de la Coalition. J’ai été invité pour soutenir la constitution, c’est tout. Si la Mouvance organise une rencontre et m’y invite, je ferai de même. » Et d’ajouter après une pause : « Les membres de la Coalition sont des Béninois, oui ou non ? Faut-il les écouter aussi, oui ou non ? Les gens n’ont qu’à continuer leurs commentaires. Est-ce qu’on me voit encore ? On ne me voit plus. De quoi vous vous plaignez alors ? ».

Son effacement des débats jusqu’à son décès ne serait pas un choix. Des ‘’forces’’ l’auraient ostracisé ou cette posture, le ‘’Frère Melkior’’ l’avait adopté pour ne pas gêner. « Ils ne veulent pas de moi. Je ne vais pas m’imposer ni courir tout le temps. Je suis suffisamment vieux », révéla-t-il, un peu dépité.

Priorité au minimum social commun

Albert Tévoédjrè s’est révélé très peu intéressé par le luxe. Dans ce grand salon, juste un guéridon, des livres et un tableau derrière illustrant la dynastie royale d’Abomey. Ce qui le préoccupe, c’est plutôt la paix à laquelle il a dédié sa vie. Cela rappelle sa grande implication dans la résolution de la crise qui a secoué les Protestants méthodistes. Même si cela n’a pas été effective pendant qu’il était encore médiateur en fonction, il s’est dit fier que la réconciliation tant souhaitée ait enfin lieu. Ce qui a longtemps reporté cette réconciliation au temps du président Yayi, alors que lui était Médiateur, c’est l’orgueil. « C’est l’orgueil » des responsables, a-t-il déploré. Par ricochet, il reproche en général aux Béninois, le « mal de l’orgueil », « plus grand vice au Bénin ».  Cela, détaille-t-il, s’exprime par l’« insincérité avec la conscience », et surtout le « refus de mettre l’Homme au centre des actions ». Et c’est valable sur le champ politique, avait-il précisé. Le ‘’Renard de Djèrègbé’’ souhaitait voir les politiques prendre impérativement en compte, le bonheur humain. « Je suis informé des succès du président nigérien. Mais je ne sens pas les pauvres populations heureuses. C’est bien les aéroports, les grandes routes. Mais tout cela est presque vain sans le minimum social commun. L’éducation, la santé… c’est ce qu’il faut », a-t-il soutenu, le ton ferme.

Pendant presqu’une heure, les échanges furent ainsi très cordiaux avec ce grand témoin de l’histoire sociopolitique du Bénin. Avant de prendre congé de lui, il nous laissa des mots d’exhortation, comme pour nous envoyer en mission : « Allez répandre la philosophie du dialogue. Le pays est maintenant assez mature pour se prendre en charge. Il ne vous reste qu’à travailler avec amour et patriotisme ».

Paix à son âme !

 

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