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Patrimoine immatériel : ‘’Akô’’ : une richesse menacée

Ayatô, Zogbanou, Hounnon, Ahantoun, Wakannou, Anannou, Jètô, Ayanlinou… Ce sont là quelques ‘’akô’’ (panégyriques claniques) qu’on retrouve au sud du Bénin. Aujourd’hui ignorés ou simplement rejetés, ils sont pourtant d’une grande portée identitaire et littéraire. D’où il est impérieux de les défendre.

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON

Jean H. ne connaît pas son ‘’akô’’. Il n’en a même pas besoin. « A quoi me servirait-il ?», interroge-t-il avec mépris. Par contre, Isabelle A., sait au moins qu’elle est ‘’Jètô’’ même si elle refuse qu’on l’appelle ainsi pour raison de foi chrétienne. « Ce sont souvent des choses liées au Vodoun, or je me suis déjà convertie », s’est-elle justifiée. Informé, le professeur titulaire d’histoire, Félix Iroko en est choqué. « C’est dommage et regrettable ! », s’est-il exclamé avant de rectifier : « Les panégyriques claniques, ce n’est pas une question d’idolâtrie, ce n’est pas lié à la religion traditionnelle en tant que tel. Ce n’est pas une question de religion, et je m’étonne que dans des milieux religieux les gens soient en train de vouer aux gémonies les panégyriques claniques qui, chez nous, sont des trésors en matière de culture ».

Comme la plupart des valeurs endogènes, les panégyriques claniques souffrent de nos jours de l’ignorance ou du rejet systématique. Pour les partisans du développement endogène, ils constituent une richesse à défendre. Ce à quoi s’adonne Bienvenu Salanon, président de l’Ong ‘’Zédaga’’. En août 2016, cette organisation a initié un projet culturel dénommé ‘’Mlan mi ɖͻ akͻ cé’’ (‘’identifie-moi par mon panégyrique clanique’’). « Il s’agit d’un projet de recherche et d’archivage des éléments de notre identité », répond-t-il. A leur actif, déjà des livres et des Cd qui offrent les panégyriques claniques en version écrite et audio. Pour les membres de l’Ong en effet, les panégyriques claniques contiennent des paroles et messages réputés adoucissants. Ils ont pour but d’éduquer le clan concerné. Chaque clan a sa louange qui parcourt les temps forts de son précurseur et renseigne surtout sur son origine, la sagesse et les exploits de  ses ancêtres. Ils leur attribuent même des vertus médicinales et trouvent qu’ils peuvent consolider les couples. « Lorsque ton enfant fait une crise, déclame-lui son panégyrique clanique. Il va d’abord se retrouver, le temps que vous vous rendriez aux soins. Aussi, lorsqu’une femme offense son mari, elle peut rétablir l’ambiance en lui déclamant son panégyrique et vice-versa. Les panégyriques contribuent à la consolidation des foyers ».

Marque identitaire importante

L’origine des panégyriques claniques remonte pour la plupart à la période précoloniale, soit avant l’arrivée des Blancs, renseigne Félix Iroko. Ils constituent une création exclusivement africaine. « Ils n’existent pas en Europe, c’est purement africain, donc c’est une dimension importante de nos cultures parce que c’est en même temps une marque identitaire. On s’identifie à travers les panégyriques. Ils permettent de situer chacun non pas seulement dans son milieu mais aussi dans son ethnie et dans l’histoire connue par cette famille. Pour déclamer le panégyrique on commence par le nom du clan. Comme on va dire Hwègbonou puis on enchaîne ou bien Ayatô, Anannou, Jètô. Donc les panégyriques claniques partent toujours du nom du clan avant de déboucher sur la récitation élogieuse ». Déclamer le panégyrique de quelqu’un, c’est lui témoigner du respect, de la considération. « Quand vous saluez quelqu’un par son panégyrique, ça fait plaisir, la personne se sent bien et contente. Quand quelqu’un déclame votre panégyrique il montre qu’il vous connaît fort bien non seulement individuellement mais aussi dans votre milieu familial et collectif. Ce sont des paroles louangeuses qui font du bien quand même ! », a témoigné l’historien.

« (…) Ô fer crépitant, ô poussière d’airain ! Le clan forge du fer et non le plastique…Le bélier a bravé la mort sans mourir…A passer de main en main l’enfant perd de vigueur. Ayɑtô est resté affamée pendant quinze ans. Il forgea tant de fer qu’il s’en offrit la main d’une femme…Ayɑtↄ forge des bijoux mais n’emporte aucun…Tant pis à l’enfant adultère, anathème à la femme adultère…A la femme qui se plaint de la petitesse de sa chambre, Ayɑtↄ lui fit demeure dans la tombe… Le dos large ne peut porter deux enfants, il n’en portera qu’un. » Dans cet extrait des Ayatô, il y a célébration et renseignement sur la profession de leur ancêtre.

Une création littéraire formidable

La dimension littéraire des panégyriques claniques est aussi un aspect important à étudier. Les ‘’akô’’ relèvent en effet d’un genre littéraire oral. Les sensations et émotions qu’ils procurent viennent surtout des ressources littéraires qui portent le message. « Etant des récits ou textes qui exaltent les hauts faits, exploits d’une personne, d’un clan ou d’une ethnie, les panégyriques claniques relèvent de la littérature orale et sont d’une beauté langagière insoupçonnée. C’est le bel usage du langage non écrit ou de la parole pour montrer la magnificence ou les valeurs d’une personne. C’est de petits poèmes qui exploitent des ingrédients littéraires à savoir les images, allégories, les figures de styles. Ils sont mélodieux et bons à l’ouïe », explique Gbèlian Mahougbé Chidiaque Guézo, enseignant de lettres dans des lycées et collèges. Ils recourent « à divers procédés notamment l’amplification réalisée avec des figures hagiographiques. Le panégyrique est un chant-poème psalmodique », appuie Bienvenu Salanon, président de l’Ong ‘’Zédaga’’. Celui qui profère les panégyriques claniques, poursuit-il, ne se contente pas seulement de réciter mais manie également à merveille un art oratoire. « C’est une parole poétique dont la rhétorique formidable s’anime de vives images, de grandes figures, de mielleuses passions et de forts charmes d’harmonies. » D’où le panégyrique clanique est un fait du langage non écrit ayant des marques d’esthétique indispensable à leur registre pour encenser tout en renseignant sur l’origine de l’individu, son arbre généalogique et les moments forts de son passé.

Pour leur résurrection…

Les ‘’akô’’ sont bourrés de vertus, ils donnent une ossature de l’identité socioculturelle des clans. Leur défense alors s’impose. Comment y arriver ? D’abord une prise de conscience de leur utilité. « La scolarisation se poursuit et le fait de devenir intellectuel aujourd’hui fait que beaucoup de gens ne sont plus attachés à nos traditions ; les panégyriques font partie de nos traditions or les gens sont plus préoccupés aujourd’hui par la vie quotidienne. Ainsi la tradition est négligée. Beaucoup de gens ne voient même plus l’utilité de sauvegarder ces panégyriques et la plupart de nous autres intellectuels, nous n’en parlons même pas à nos enfants. Or on devrait leur en parler et le leur enseigner », déplore Félix Iroko. Il interpelle alors les médias : « Il faut leur consacrer des émissions appropriées. Ce n’est que par cette voie qu’on peut sauvegarder les panégyriques en montrant leur utilité et l’importance de les sauvegarder et de les pérenniser.

Il faut souligner qu’il y a aussi des panégyriques royaux surtout dans les aires culturels Adja-Tado et Yoruba ; eux sont destinés à encensés les rois.

Des litanies ? Non !

Selon l’Institut pédagogique d’étude et de développement de l’écrit en Fongbé (Ipedef), « Les panégyriques claniques (…), sont un développement de la patronymie et permettent de situer les collectivités familiales dans le temps, l’espace et le groupe au sein duquel elles vivent ». Autrement dit, ce sont des poèmes laudatifs propres à chaque collectivité familiale, une série de courtes phrases très alertes adressées sous forme de salutations à des individus relevant d’un même clan et ayant le même ancêtre souvent mythique, renchérit le professeur Iroko. « Pendant longtemps et même jusqu’à présent, les gens parlent plutôt de litanie. Or ce terme n’est pas approprié parce qu’une litanie, c’est une longue et ennuyeuse énumération. Comme on dira une litanie de réclamations. Le deuxième sens de ‘’litanie’’ renvoie à la prière, car le mot vient du grec ‘’litaneia’’ qui signifie ‘’prière’’. Donc fondamentalement les litanies sont des prières formées d’une suite courte d’invocations à l’endroit de Dieu, de la Vierge Marie et des Saints. Donc ‘’litanie’’ est un mot tout à fait inapproprié. Ça n’a rien à voir avec ce que j’ai qualifié de panégyrique clanique dans les années 1980 qui ne sont pas des paroles ennuyeuses. C’est plutôt des paroles élogieuses qu’on adresse à quelqu’un. Or ‘’litanie’’ renvoie dans le domaine purement religieux alors qu’avec les panégyriques claniques nous sommes dans le contexte culturel ».

Panégyrique clanique des Hwεgbonù ou Sadonù (Traduction)

Hwεgbo, originaire de Géyͻ

Originaire de Alada-Tado

L’on ne se rend pas à Sado volontairement

Les larmes inondent les yeux

Sado, spécialiste de l’arrachement de pagne

Toi qui offres brutalement un cadeau

Et qui arraches brutalement le cadeau

Fille/fils de la panthère semblable à la panthère

L’enfant de la panthère, un fils souple mais il a les os durs

Le kapokier endurci brise l’abreuvoir du porc

Akpaɖεnu ne sert pas à préparer crincrin

A venin abondant, la viscosité abondante

C’est peu à peu que le champ devient vaste

Fils/fille engendré et qui ne fait pas l’objet de réprimande

Fils/fille non réprimandé

Qui agit avec des propos arrogants

Fils de la divinité Agasù

Gboxlogbo

Lεgεdε envahit les gens

Quand la brousse regorge de foins, l’animal ne mange pas la feuille

Logozocomε

Casseur d’awaya

Casseur de grande montagne

Tu ligotes une montagne

Et tu vas casser Asanté à midi

Tu mets tes parentés mal à l’aise

Agasu qui fait tout prudemment

On l’appelle peureux

Agasu propriétaire de la grande jarre

Il met du caillou dans sa jarre

Si cela se casse tant pis

Si cela ne se casse pas tant mieux

Poule mère méchante

Tu frappes pour autrui à mort

Nous nous prosternons !

Nous nous prosternons !

Nous nous prosternons Geyͻnu ! »

(Tiré de SALANON, Bienvenu, et al. « Origine, rituels, interdits et litanie des Hwԑgbo-Géyͻnù ou Sado Avͻxonù », préface d’Aurelien Agbénonci, Tome 1, 55 à 57)

 

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