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Portrait de journalistes/ Jean-Claude Kouagou, le bas peuple d’abord (« l’inculture et la facilité sont des ennemis du journaliste »)

Sobre dans son habillement. Sourire charmeur et encadré. Personnage amusant très pointilleux quant à son Être. A notre première rencontre en février 2019, ces traits sur l’homme étaient trop prégnants pour échapper à notre admiration. Lui, c’est Jean-Claude Kouagou, Directeur de publication de ‘’Le Matinal’’, ce quotidien qui orienta même ses premiers pas dans le métier. Cette année 2019, il devrait convier amis, confrères et parents à la célébration de ses 20 ans de carrière en journalisme. Un long parcours consacré principalement aux conditions de vie du bas peuple. Interview-portrait.

Propos recueillis par Sêmèvo B. AGBON

 

Bénin Intelligent : Il y a 20 ans vous êtes dans la presse. Quels sont les sujets qui vous passionnent jusque-là ?

Merci de me donner l’opportunité de me prononcer sur ma propre personne. C’est un exercice difficile auquel vous m’amenez à me livrer en raison de ce qu’il n’est pas toujours facile de parler de soi. Cependant, je m’efforcerai de me prêter à vos questions. En comptabilisant les années au cours desquelles j’ai effectué mes premières armes, je totalise 20 ans en cette année 2019. Quant aux sujets qui me passionnent, ils sont nombreux. Au cours de ces deux décennies, de gré ou d’obligation de service, j’ai traité beaucoup de sujets qui abordent le quotidien des citoyens de manière générale, mais surtout les activités du bas peuple, en l’occurrence le monde des producteurs agricoles : agriculteurs, éleveurs, pêcheurs. J’ai aussi traité des sujets liés à l’artisanat : sculpture, vannerie, peinture. Les activités des petits commerçants ont occupé une place non négligeable dans mes productions. Je n’oublie pas les sujets relatifs à l’environnement et à l’éducation.

Avec l’avènement de la décentralisation et mes occupations de Chef Bureau Régional à Natitingou de janvier 2003 à novembre 2006, puis à Parakou de novembre 2006 à juillet 2014, les sujets de décentralisation m’ont beaucoup intéressé.

Par ailleurs, les sujets de droit, les sujets d’histoire du Bénin, de l’Afrique et du monde ainsi que les questions économiques m’ont surtout intéressé à partir de la deuxième décennie de ma carrière. Si plusieurs sujets m’ont intéressé, ce qui m’a le plus passionné, c’est plutôt les genres journalistiques dans lesquels je les aborde. Il s’agit des enquêtes, des portraits et des reportages qu’il faut différencier des comptes rendus.

Comment êtes-vous devenu journaliste ? Un hasard ou un rêve concrétisé ?

Il m’est un peu difficile de répondre dare-dare que je suis devenu journaliste par « hasard » ou que c’est « un rêve concrétisé ». Mais, il n’y a presque jamais de hasard absolu dans la vie d’un homme. Dieu a un plan pour chacun. Je dois alors dire que dans mon enfance, lorsqu’on nous demandait à l’école la carrière que nous envisageons, je répondais tantôt chirurgien ou magistrat. A partir de la classe de seconde, j’ai opté pour la série D (mathématiques, biologie, sciences physiques et chimie). Je pouvais donc devenir un médecin qui pouvait se spécialiser chirurgien ; une des “carrières envisagées”. Mais durant mon second cycle au Lycée Mathieu Bouké de Parakou, si j’étais moyen dans les matières principales, j’étais plutôt excellent en philosophie et en français. Donc des prédispositions pour de bonnes rédactions, comme l’exige le journalisme et la magistrature. Après l’obtention du baccalauréat, je me suis inscrit en sociologie sans poursuivre. Mais un jour, sur radio régionale de l’Ortb Parakou, un concours de photojournalisme a été lancé par un aîné du nom de Wilfrido Ayibatin. J’ai postulé et déclaré admis. Pendant quinze jours, nous avons été formés par des photojournalistes béninois et belges à l’ex-Eni de Parakou qui abrite aujourd’hui le campus de l’Université de Parakou. Le stage a eu lieu dans la première quinzaine du mois de juillet 1999. Au terme de ce stage, nous avons rendu visite aux journalistes de l’Ortb-Parakou et au Chef Bureau Régional du journal ‘’Le Matinal’’ à Parakou, Philippe Adéniyi. Ce dernier nous a accordé des stages, ce qui a permis de découvrir la vie d’une rédaction de presse. J’ai effectué ce stage au Bureau Régional ‘’Le Matinal’’ avec succès. Alors, j’ai décidé de rester. En novembre 2000, l’Ortb-Parakou avait lancé un concours de recrutement en langues nationales Ditammari et Fon. J’étais apte pour postuler dans les deux sections, puisqu’en plus du Ditammari qui est ma langue maternelle, je parle couramment le Fon, sans accent. Il fallait faire un choix tout de même. Pour accroître mes chances de réussite, ai-je pensé, il fallait faire la compétition en Ditammari. Après un long processus de sélection, j’ai été déclaré admis sur 11 candidats alors que le seul postulant en Fon n’avait pas pu réunir la moyenne minimale pour être déclaré admis. J’ai été recruté et pris officiellement service le 29 janvier 2001 à l’Ortb-Parakou. Puis le 1er 2002, Le Matinal m’a proposé un contrat qui m’a amené à démissionner de l’Ortb. Voilà comment je suis entré dans la profession. J’ai quelques prédispositions à exercer ce métier et les circonstances ont fait le reste.

J’ai trouvé qu’il était nécessaire voire indispensable pour mériter le statut de journaliste, de faire une formation professionnelle. Ainsi j’ai obtenu une bourse d’État pour me faire former. Je suis titulaire d’une Licence en Journalisme, option presse écrite, diplômé de l’Ecole supérieure d’administration, d’économie, de journalisme et des métiers de l’audiovisuel (Esae) où je suis aussi détenteur d’un Master en Journalisme.

Avez-vous reçu des distinctions ou prix grâce à ce métier ?

Je n’ai pas encore eu la chance d’être distingué, ni par une institution nationale, comme la Grande chancellerie, ni par un organisme international. Je ne me suis pas du tout intéressé aux concours de productions de la presse pour décrocher un prix. Cependant, étant très passionné du genre journalistique « enquête », j’ai été plus d’une fois premier chaque fois que je soumets mes offres ou projets de réalisation d’enquête, financés par un organisme international, notamment Osiwa, à travers l’enquête par l’approche PAIR.

Qu’est-ce qui vous a motivé à rester dans cette profession ?

Ce sont les facilités qu’offre la profession d’aller en contact des « grands hommes » mais aussi du bas peuple.

Avez-vous une idole journaliste que vous admirez ?

Ils sont nombreux et sont des anciens. En effet, quand nous étions petits, nous entendions certains noms de journalistes sur la station nationale de l’Ortb tels que Sylvain Sèminiko avec sa « Revue de presse » Cyrille Chékété qui animait la « Chronique judiciaire » et je puis me rappeler de cette phrase dans le générique indicatif de l’émission qui était : « nul n’a le droit de se faire justice », Célestin Mara qui a pris le relai de Sylvain Sèminiko. Mais ce qui me fascinait chez Célestin Mara, c’est qu’il est l’homme des « Grandes interviews » à la radio nationale. Il y a Francis Zossou qui animait à la télévision nationale l’émission « Entre nous » et qui comme son frère Gaston, a un maniement facile de la langue française dans la présentation de ses invités. René Bèwa dans les émissions « Apéritif dominical » et « Musique et sports ». J’ai eu la chance dans mes lectures de journaux de découvrir Agapit Napoléon Maforikan qui écrivait la rubrique « Lucarne » dans le journal « Le Matin » Le style particulièrement sarcastique de Charles Toko m’a plu. Tous ceux-là sont mes idoles. Il y en a certainement d’autres…

Pour être journaliste et le demeurer, quelle (s) qualité (s) faut-il avoir au regard de vos expériences ?

Cela s’enseigne dans les écoles. Il fait avoir un bon carnet d’adresses. Il faut être curieux. Il ne faut jamais prendre pour « vrai » ce qu’on vous apporte comme informations. Il faut donc toujours les remettre en cause et les vérifier. Il faut avoir l’esprit critique. Il faut surtout se cultiver pour ne pas être sclérosé. Il faut avoir une capacité élevée d’analyse. Dans tous les cas l’inculture et la facilité sont des ennemis du journaliste.

Quel (s) conseil (s) avez-vous à prodiguer aux jeunes journalistes ou aux aspirants ?

Rire ! Je ne suis pas encore vieux pour prétendre prodiguer des conseils aux jeunes. C’est vrai j’ai juste une longueur d’avance que le journaliste qui débute aujourd’hui n’a pas. Encore moins l’aspirant. Pour répondre à votre question, je dirai que pour bâtir sa réputation de journaliste, en dehors des recommandations énumérées supra, il faut soi-même faire preuve d’honnêteté, de dignité. Ce sont des valeurs personnelles qui entrent en ligne de compte, lorsqu’il s’agit de vous apprécier.

Qu’est-ce qui vous a marqué positivement et négativement dans votre carrière et que vous n’oublierez jamais ?

D’abord ce qui m’a marqué positivement. Ce sont mes petits succès quand je soumets mes projets d’enquête et que je suis sélectionné premier. J’ai eu la chance aussi de connaître dans ma carrière une bonne ascension. Onze mois seulement après mon recrutement au quotidien ‘’Le Matinal’’, j’ai été promu Chef Bureau Régional à Natitingou avec pour compétence sur les départements de l’Atacora et de la Donga. Après 4 ans, j’ai été affecté à Parakou en tant que Chef Bureau Régional ayant compétence sur les départements du Borgou et de l’Alibori. J’y ai passé huit années. En 2014, j’ai été promu Rédacteur en Chef du Groupe de presse ‘’Le Matinal’’ ayant à charge les rédactions de la radio Océan Fm et du quotidien ‘’Le Matinal’’. Et depuis juin 2017 je suis le Directeur de publication. On ne peut ne pas être fier de ce parcours…

Ce qui par contre m’a marqué négativement, c’est mon audition par les conseillers de la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Haac) suite à ce qu’on a appelé le « drame de Porga » survenu en mai 2006. Un incendie de camion-citerne contenant de l’essence a fait 84 victimes dont 54 morts parmi lesquels 24 calcinés. Paix à leurs âmes ! Dans le compte rendu que j’ai fait pour mon journal, j’ai fait part de mes émotions en décrivant dans les moindres détails ce que mes yeux ont vu. Je ne savais pas que cela heurtait la dignité humaine. J’en ai tiré bonne leçon.

Le métier de journaliste nourrit-il son homme au Bénin ?

Je crois qu’il ne faut circonscrire la question au Bénin. Le métier, au plan professionnel, est encadré par des normes juridiques. Au plan administratif, il est également avec les conventions collectives applicables aux professionnels des médias, quand on officie dans le secteur privé. A partir de ce moment, lorsque les outils de gestion sont appliqués, le métier devrait nourrir son homme. C’est bien ce qui se fait dans les pays occidentaux et l’Afrique et le Bénin sont aussi capables de s’assurer les mêmes conditions pour l’épanouissement des professionnels des médias. Il faut le reconnaître, au stade actuel de développement de nos médias, entre les idéaux et la réalité, il y a un grand fossé. Nous devons travailler à inverser la tendance. Car, lorsqu’on veut vraiment demeurer journaliste professionnel, il est difficile de se tirer d’affaire en Afrique et au Bénin. Sauf, à opérer une mutation et devenir soit communicateur, soit chef d’entreprise de presse, donc opérateur économique.

De plus en plus la presse béninoise est très critiquée : on parle de journalistes ‘’achetés’’, ‘’alimentaires’’, griots, etc. Qu’en pensez-vous ?

Nous sommes conscients de ces maux qui sont une réalité dans la corporation. J’ai écrit dans Hostie, parce que j’étais stupéfié par l’attitude déshonorable et humiliante de certains confrères qui foulent au pied leur dignité, une chronique pour dénoncer le fait. On peut se contenter d’un minimum et préserver sa dignité. L’attitude qui consiste à préserver la dignité relève du domaine de la morale, de l’éducation et de l’éthique. Les journalistes ainsi qualifiés « achetés », « alimentaires », « griots » se connaissent et on les reconnaît. Ils doivent simplement travailler à changer la perception que le public a d’eux. Il en va de leur dignité.

Qu’est-ce qui manque cruellement à la presse béninoise selon vous ?

Ce qui fait défaut, ce ne sont pas les textes. C’est plutôt le défaut d’application des normes juridiques administratives qui doivent contribuer à créer de réelles entreprises de presse et réduire considérablement les niveaux de précarité et de vulnérabilité de certains confrères.

Pour finir, votre âge, situation matrimoniale, vos plaisirs …

Oh ! Il faut dire que j’ai entamé depuis un certain nombre d’années, la décennie au terme de laquelle j’aurai la moitié d’un siècle. Je suis marié selon la coutume et aussi devant l’officier d’état civil. Je milite à l’Union des professionnels des médias du Bénin (Upmb). J’aime beaucoup les voyages que je m’offre au moins une fois par mois ne ce reste qu’à l’intérieur du pays. C’est une passion. Cela m’a permis de connaître amplement tout le territoire national. J’aime beaucoup la lecture et je me suis constitué une bibliothèque dont les ouvrages sont axés sur mes centres d’intérêt.

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