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Portrait de Patrice Hounsou-Guèdè : Un seigneur noble qui a exercé un métier de voyou

Comment ressent-on désormais la vie quand l’éclat de la fonction se retire lentement, laissant le présent à marée basse et le futur à petit coefficient ? Que devient-on quand on n’est plus le patron des espions, l’indéboulonnable qui parle chaque jour à l’oreille du Président de la République traitant l’information en tant qu’outil d’aide à la décision et de stabilité du pouvoir ? Comment va celui qui aura été pendant sept ans (07) maire de la commune d’Abomey Calavi et qui est à nouveau candidat après une hibernation de 05 ans ? Patrice Hounsou-Guèdè, 73 ans est tant connu par le passé et tant dégusté par l’inconscient collectif. Certains ne l’aimaient pas absolument, tant bien de mystères et de fantasmes dégoulinent du rôle qui fut le sien dans l’ombre du secret. Mais, d’autres admiraient son talent d’espion sans peur, son office en tant que maire, quels que soient les reproches à y opposer. Mais de part et d’autre, ils ne savent trop que penser de ses espoirs et de familiarité, de ses compromis et parfois de ses déraisons, de cette confiance étonnante qui lui fait dire qu’il “n’a jamais eu peur de parler ou moins de manger en public et même partout contrairement à des gens qui ont exercé ce métier” et de ce masochisme réparateur qui lui a permis de réussir si facilement sa vie civile après celle militaire. Casquette visée sur la tête et derrière ses éternelles lunettes noires, il justifie : “Il faut avouer que quand on quitte l’armée, c’est parfois difficile parce qu’on tombe dans un autre monde. Mais moi je me suis très rapidement adapté”. Hounsou-Guèdè, Patrice est né le 04 novembre 1947 à Abomey Calavi. À l’époque, cette ville n’était encore rien de l’urbanisation sauvage qu’elle connaît aujourd’hui. C’était presque à la veille de l’accession de 17 pays de l’Afrique francophone dont le Bénin à la souveraineté internationale. Son père Pascal était un policier ayant servi au Togo sous le Président Nicolas Grunitzky. Sa mère Cécile KEKE était une commerçante. Lui, il était l’aîné d’une fratrie de 16 enfants.  Tout comme les enfants de son âge à l’époque, il connut et alla à l’école du blanc. C’était la période coloniale. Il ne se souvient pas avoir un rêve précis d’enfance. Mais bloc de confiance obstiné, il se projetait déjà pour une profession impliquant comme enjeu spécifique le risque. La police comme son père. Surtout après avoir fait le service militaire obligatoire. La révolution battait déjà son plein après la prise du pouvoir par le feu Général Mathieu Kérékou en 1972.

Chef du deuxième bureau au retour de l’ex URSS

La guerre froide était loin d’être terminée. Le monde coupé en deux voyait s’affronter l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) et les États-Unis. Moscou avait alors développé une sorte d’Érasmus soviétique pour les étudiants africains, asiatiques et d’Amérique latine. C’est alors que le gouvernement révolutionnaire sélectionne des étudiants. Ils étaient 30 au total dont 15 élèves officiers de la Police et de la Gendarmerie, et 15 étudiants. Patrice Hounsou-Guèdè était parmi eux. “En Russie, j’ai la chance de faire l’École Supérieure Militaire et Politique. J’ai eu le diplôme de maîtrise en science politique. Les rudiments d’analyse politique sont le premier matériau avec lequel on travaille au niveau des renseignements”, dit celui qui commença sa carrière professionnelle par la Police nationale d’où il quittera au bout de trois ans. D’ailleurs Patrice Hounsou-Guèdè lui-même avait déjà du potentiel. Il n’a rien d’un intellectuel à la rhétorique aride. Il a le sens du contact, le talent de la métaphore, la capacité de dire le mot juste sans être flou ou imprécis. Alors, est-ce si simple et linéaire ? Est-ce une circonstance ou un choix assumé ? Le jeune officier était-il ligoté à sa volonté de faire la police ou a-t-il eu juste l’occasion de flirter avec l’air du temps avec le tamis de l’opportunité ? En tout cas, après la dislocation de l’Union Soviétique, bien avant la fin de la guerre froide en 1991, Patrice Hounsou-Guèdè était déjà de retour au pays. Mais en raison de ses études en Russie et aussi en France, il est affecté à l’Etat Major des Forces de Défense Nationale. Il est nommé en 1984, Chef, de ce qui était appelé à l’époque “deuxième bureau”. Un bureau de collecte et de traitement d’informations de toute sorte. “C’est là que j’ai débuté le renseignement. Et on le faisait pour la sécurité et pour le pouvoir en place”, explique-t-il. Et son matériau de travail était d’abord dans les journaux. “Pendant la période révolutionnaire, il n’existait à part ‘’Ehuzu’’ qu’un seul journal : Tam-Tam Express. La Gazette du Golf viendra plus tard. C’est grâce d’abord à ses journaux et surtout avec mes contacts avec eux que j’informais m’a hiérarchie” a-t-il poursuivi.

Entre la presse et Patrice, une longue histoire d’amour

Et pourtant de cette timidité informationnelle, il tirait la logique de son travail. Dans deux de ses parutions successives, Tam-Tam Express revient coup sur coup sur les propos un peu très osés d’un membre du bureau politique du PRPB et ministre de la communication à l’époque. Des propos qui ne devraient pas se retrouver sur la place publique. C’était en 1987. Patrice Hounsou-Guèdè était encore capitaine. Il rédigea ainsi sa fiche et la transmit au Directeur du cabinet militaire qui la fit parvenir au Chef de l’Etat. “Le Président me fit appeler quand il reçut aussitôt la fiche. Il me dit qu’il n’aime pas la manipulation et me demande de lui apporter dans les 30 minutes qui suivent la preuve de ce que j’avais écrit”, raconte celui qui était encore fumeur à l’époque. Aussi loin que remonte les souvenirs de Patrice Hounsou-Guèdè, c’était sa première rencontre avec Mathieu Kérékou. Et depuis lors, la relation s’est mise en place entre les deux hommes jusqu’à la tenue de la Conférence nationale avant de quitter ses fonctions de Chef du deuxième bureau. Pendant sept ans à ce poste, l’homme s’est alors taillé une réputation d’atypique. Le capitaine qu’il était, est plutôt un officier en fuite devant le temps. Moins dispersé, il se fixe les caps et les tient avec une barre d’aplomb dans la tête. Sa devise : réussir tous les échelons en tentant tout tenter au rayon des défis. Comme celui que lui confia feu Mathieu Kérékou après l’élection présidentielle de 1996. “Un jour, il me dit : tu envoies chaque fois les fiches des autres. Mais dis-moi ce que toi-même tu veux. Je lui fis savoir”, se souvient Patrice Hounsou-Guèdè. Une semaine après, il est nommé Directeur des Services de Liaison et de la Documentation (DSLD). Pour lui, c’est d’ailleurs Mathieu Kérékou qui gagna la présidentielle de 1991, la même année où sa mère décéda. “(…) il avait vraiment gagné cette élection de 91. Ce sont les européens qui ont décidé de ce revers”, assure-t-il. Il cite pour se convaincre le retour en triomphe au pouvoir du Caméléon, cinq ans après.

Un métier de voyou exécuté par des Seigneurs nobles

Le patron des espions qu’il est depuis, a la malice en alerte, et surtout quand les situations lui sont défavorables. Un rien cassant parfois et prudent à l’infini, il a pour seul bagage son expérience et pour unique atout, le même flair. Il aime les journalistes. “Le renseignement est une science et il concourt au but d’aider l’autorité à décider et à gérer efficacement”, dit-il de façon pédagogique avant de citer cette vieille formule prussienne : “Le renseignement est un métier de voyou exécuté par des Seigneurs nobles”. Mais une fois cet aphorisme prononcé, il faut bien aller voir ce qu’il y a derrière. En tout cas, même si l’ancien directeur des Services de Liaison et de la Documentation déteste le mot “espion”, sûrement qu’il est conscient que ceux qui exercent le métier ne sont pas des parangons des vertus publiques.  Le 26 octobre 2005, il part à la retraite avec un bilan qu’il défend aujourd’hui de positif. “À ma retraite, il m’a plu d’être utile à ma commune Abomey-Calavi, celle qui m’a vu naître”, confie-t-il mais bien avant, il faut réussir sa reconversion à la vie civile. Il lui fallait trouver un look qui tranche avec les longues années d’uniforme. Et puisqu’il porte la Russie telle une écharpe au cœur, il décide de le faire comme les Colcoziens. Casquette et lunettes noires sont depuis lors ses meilleurs alliés dans l’habillement. Aucune photo sur la trentaine que compte son grand salon n’échappe à cet accoutrement. Seule une seule : et là, il était encore adolescent. En 2008, il est candidat aux élections municipales et communales avec son parti, le Rassemblement Démocratique (RDC-Mifon). Il décroche deux conseillers et en bon stratège négocie et manœuvre son élection en tant que maire. « Tout le temps que je fus maire, ce n’était pas pour m’enrichir. C’était une passion de chercher le développement de ma commune », assure-t-il.

… encore candidat aux prochaines élections communales

En 2015, il comptait rééditer l’exploit de son élection mais en vain. Cette année, il s’apprête pour une nouvelle reconquête sous les couleurs du Bloc Républicain (BR). Ses nouvelles ambitions, Patrice Hounsou-Guèdè y pénètre souvent : une police municipale pour une sécurité renforcée, bouclage du lotissement de la commune qui n’a fait que trop durer… “Je ne suis pas fier du développement de la ville” dit-il avant de prendre en exemple l’évolution presque nulle du budget communal. De 1, 1 milliard de francs CFA en 2008 à 5,6 milliards de francs CFA à son départ en 2015, le budget est en janvier 2020 à 6,5 milliards de francs CFA. Il s’en désole. En homme placide et râpé comme un vieux lion, il repart le 17 mai prochain pour un nouveau combat de sa vie. Il est presque dix heures du soir mais dans sa cour l’attendent encore une poignée de fidèles et de militants. La précampagne battant déjà son plein. Mais de sa vie privée, il y a peu d’images et peu de mots. Tout le paradoxe de quelqu’un qui tente aujourd’hui de mettre de l’assouplissant dans la machinerie secrète que fut sa vie militaire. Il est père de neuf enfants et très passionné d’agriculture. Il dispose d’ailleurs d’une ferme d’environ 155 hectares. Il aime la nature. Des rêves encore ? Après celui échoué de la création d’une École de de Sécurité d’État, il espère doter la ville d’Abomey-Calavi d’une équipe de football. “C’est un projet personnel”, a-t-il soufflé. Et il compte le faire avant ses derniers jours. Peu importe… D’ailleurs il croit en la réincarnation. « Je préfère mourir pour voir mes ancêtres… ». À bout touchant ? Non, à bout bien portant.

Par Modeste TOFFOHOSSOU

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