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Portrait : Hector Sonon, crayon d’humour

Médiathèque de la diaspora, Place des Martyrs, Cotonou. C’est l’instant questions après la première causerie dans le cadre du spécial Café médias plus (N°234) des Journées média Bénin (Jmb), 23 mai 2019 sur le thème : « Les caricaturistes dans l’univers médiatique béninois ». Alors que le maître de cérémonie s’adressait au public, l’invité Hector Sonon se saisit d’un papier blanc A4. Regard régulièrement levé vers la tribune officielle, il dessine… quelque chose. L’assistance polarise alors son attention sur lui, impatiente de découvrir l’image. Au bout de quelques secondes seulement, on peut reconnaître sur le papier exhibé, le ministre des Affaires étrangères et de la coopération, Aurélien Agbénonci, qui a lancé officiellement les Jmb 2019 dont il est le parrain. Des interjections et acclamations du public alors s’ensuivent pour saluer le caricaturiste qui dessinent si vite que son ombre. Voici le parcours de celui qui est aujourd’hui le caricaturiste en chef du journal satirique ‘’Le Déchaîné du Jeudi’’. Interview !

 

Comment êtes-vous devenu caricaturiste ?

La passion du dessin est innée chez les enfants. Dès le bas-âge ils aiment dessiner. Ce que des parents refusent parfois et que je trouve mauvais.

Comment suis-je devenu caricaturiste ? En classe de CI je dessinais déjà, ce qui ne m’a pas empêché d’étudier convenablement. Mes parents m’ont encouragé. J’étais au collège quand j’ai commencé par publier mes dessins dans la ”La gazette du golfe”, premier journal privé au Bénin. Ainsi après mon Bac, j’ai choisi d’y faire carrière. Ce qui m’a amené en Belgique pour une formation en la matière. Certes je vivais déjà du dessin mais j’ai jugé très important d’aller dans une école. Soulignons que dans les écoles, je n’ai pas suivi une formation de caricaturiste. La caricature ne s’enseigne pas dans les écoles. On vous apprend juste les techniques du dessin, qui vous permettent de déformer après les gens et si vous avez de l’humour, vous pouvez faire de la caricature.

J’ai fait deux écoles : dans la première, j’ai fait le dessin et la peinture, dans la seconde, j’ai fait la spécialité “bandes dessinées” et l’illustration.

Comment définissez-vous la caricature ?

Il y a caricature lorsque vous déformez les gens pour faire rire. Quelqu’un a une petite tête, vous lui faites encore une plus petite tête. Un autre a une grosse tête, vous exagérez dessus. L’important c’est qu’on puisse les reconnaître et que l’humour recherché transparaisse sur le dessin. La caricature, c’est donc du dessin. Par ailleurs, en plus du dessin qui est technique, il y a le texte que le caricaturiste ajoute, ce qu’on appelle le “bull”. Sa fonction c’est d’expliquer ce que les personnages disent. Il faut qu’il y ait aussi de l’humour.

En résumé, l’objectif premier de la caricature est de faire rire. Devant une caricature, il faut que la personne rigole, que le dessin le fasse rire sans avoir lu les textes. Il lira après le texte pour comprendre l’information que l’auteur veut passer. Donc la caricature sert à informer, à éduquer et à sensibiliser. Un exemple : Dans un dessin, quelqu’un qui n’a pas les moyens mais qui a trois femmes et qui se retrouve alors chaque fois avec des problèmes. C’est un sujet simple mais le caricaturiste peut à chaque fois s’en servir pour faire rire les gens et en même temps montrer qu’il ne sert à rien d’avoir plusieurs femmes alors qu’on n’a pas les moyens. C’est un fait de société. Au Bénin nous nous penchons plus du côté politique parce que notre presse est très politique et très politisée.

Quelles sont les qualités d’un caricaturiste ?

D’abord il doit avoir le sens de l’humour. Ensuite, être curieux. Et enfin, être cultivé. Il doit lire beaucoup, lire tout ce qui lui tombe sous la main. D’aucuns pensent que le caricaturiste est quelqu’un qui s’assoit seulement et dessine. Mais non ! Un caricaturiste, c’est quelqu’un qui est cultivé, dans le domaine de l’histoire, la géographie, la science en générale. Ce qui lui permet, à chaque fois qu’il est en face d’un sujet, d’être inspiré.

Vit-on de caricatures au Bénin ?

Je travaille dans un journal, je suis donc un salarié. Je suis comme un journaliste. Chaque semaine j’assiste à la conférence de rédaction, nous définissons les sujets et à partir d’eux je réfléchis à mon dessin. Parfois, je lis les articles d’autres journalistes et je réfléchis à ce que je peux faire comme caricature. Donc je suis payé pour ça.

Les caricatures sont de plus en plus absentes des journaux.

C’est ça que je ne comprends pas. Je ne comprends pas ça du tout. Je ne sais pas si c’est parce qu’aujourd’hui il y a une nouvelle génération de responsables d’organes de presse. Sinon, quand la presse était née en 1987, on y avait déjà les caricatures, ce qui faisait vendre les journaux qui n’étaient même pas encore satiriques. C’était les journaux classiques qui comportaient beaucoup de caricatures. Le public aimait cela. Mais aujourd’hui la situation a changé.

Dans nombre de familles, les parents tuent la passion du dessin chez les enfants. Ils pensent que c’est une occupation de paresseux.

Je le dis toujours aux parents : l’enfant qui dessine a un niveau d’intelligence ou quelque chose de plus que ses frères. Lui interdire de dessiner, c’est briser quelque chose en lui. Mes parents ne m’ont pas empêché de dessiner mais cela ne m’a pas non plus empêché de faire mes études avant d’opter après pour le dessin comme métier. Vous allez remarquer que dans certaines familles, quand les parents refusent à l’enfant de dessiner, il se cache quand même pour le faire. Ce qui veut dire que c’est quelque chose qui est en lui et il vaut mieux l’aider à organiser son emploi du temps pour qu’il fasse à la fois ses études et satisfasse sa passion du dessin.

Vos caricatures sont-elles conservées ?

J’ai pu garder certaines de mes caricatures notamment celles que j’ai réalisées au début de ma carrière. Certaines sont restées dans les rédactions parce que les journaux ont fermé après, mais la majorité de mes dessins est scannée et enregistrée sur des disques durs. S’il arrive que je perde les papiers, j’ai les versions numériques ; c’est très important. J’ai plusieurs disques durs sur lesquels il y a des dessins. Tous ne peuvent avoir de problème au moment quand même.

Quelle caricature vous a valu plus de polémique ?

Je me rappelle d’une affaire de Sonacop qui touchait Marie-Elise Gbèdo. La Sonacop avait un problème avec quelqu’un dont Maître Kpognon était l’avocat. Marie-Elise Gbèdo défendait les intérêts de l’Etat. Moi, j’ai suivi un débat des deux sur une chaîne de télévision où ils se sont insultés sur le plateau. Par la suite, j’ai fait une caricature de ce débat. D’abord Maître Kpognon était un barbu ; on le prendrait facilement pour un islamiste (rire). En ce moment, on parlait beaucoup de l’excision. Alors j’ai dessiné Kpognon comme un islamiste qui soulève la jupe de Marie-Elise Gbèdo, et disait : « il fallait exciser cette dame-là ».

Cette caricature a créé de problèmes : la Haac nous avait sanctionnés, Marie-Elise Gbèdo était mécontente. A chaque fois qu’elle a l’occasion, elle n’arrêtait pas de parler de ce dessin. Donc c’est le seul dessin dont je me rappelle qui a fait beaucoup polémiques. La Haac nous avait suspendu pendant un ou deux mois environ et après nous avons repris. Cette caricature était publiée dans un journal satirique qu’on appelait “le Canal du Golfe”, le tout premier journal satirique au Bénin.

Que risquent souvent les caricaturistes ?

Les caricatures peuvent leur valoir les assassinats, les emprisonnements. En effet, ceux qui sont face du caricaturiste ne comprennent pas toujours le métier. Ils ne comprennent pas la caricature publiée par son auteur. En 2015 par exemple, près de 7 caricaturistes français de “Charly Hebdo” ont été assassinés. Le péché qu’on leur reprochait c’était simplement d’avoir dessiné Mahomet. Car pour les musulmans, on n’a pas le droit de le dessiner ou de le représenter. Mais la France étant un Etat laïc, ce ne devrait pas être ainsi. Ceux qui ont commis cet attentat ne comprennent pas ce métier ni ne savent ce qu’est la caricature. La caricature, ce n’est pas pour provoquer. Non ! C’est juste une autre forme de donner l’information. C’est vrai, nous exagérons dans le dessin ou dans certains textes, mais c’est de l’humour. Si on ne peut plus rire ou faire rire, il vaut mieux que nous disparaissons tous.

La technologie a-t-elle révolutionné la caricature ?

La technologie a apporté forcément quelque chose aux caricaturistes. Notre métier était rudimentaire. La disponibilité d’internet aujourd’hui fait que quand je travaille dans mon atelier, je scanne mes dessins et les envoie simplement. La technologie a aussi apporté au métier de nouveaux outils. Nous utilisons désormais pratiquement les mêmes logiciels que les graphistes, à savoir Photoshop, Illustrator. Des dessinateurs n’écrivent plus les bulls (les textes) à la main. Ils les saisissent directement dans Photoshop et les mettent sur le dessin. Ce qui nous permet aujourd’hui de gagner du temps. Si tu es dessinateur de presse, caricaturiste et que tu ne maîtrises pas les b.a ba de l’informatique, il y a problème.

Mais pourquoi le caricaturiste déciderait de donner forme à ce qui n’en a pas ? C’est toujours de l’humour ou de la provocation ?

Vous savez il y a des représentations de Mahomet. Il y a de lui plein de photos. Juste qu’elles sont polémiques : certains disent que c’est lui, ce que d’autres contestent. L’histoire de cette caricature de Mahomet, qui a coûté la vie des journalistes Français, est partie du Danemark où j’ai vécu pendant sept ans. Un caricaturiste Danois a dessiné en premier Mahomet, et l’a publié dans un journal national. Ce qui a provoqué un tollé. L’affaire a été alors portée partout dans les pays arabes. Les ambassades danoises dans ces pays furent saccagées. Etant donné que ce caricaturiste danois faisait partie d’une même association que les caricaturistes français de “Charly Hebdo”, ces derniers ont dit : c’est notre collègue. Alors, dans un autre numéro ils ont republié la même caricature. C’est là où les problèmes aussi ont commencé en France. L’association des musulmans en France avait traduit “Charly Hebdo” en justice. Le journal satirique gagna le procès. Mais les plaignants n’ont pas abandonné. Les menaces ont continué jusqu’à cet attentat. Je pense que si les musulmans qui se soulevaient sont convaincus que personne n’a jamais vu Mahomet, le problème n’allait pas se poser. Il leur suffisait de se foutre du dessin. Comment quelqu’un qui n’a pas connu physiquement Mahomet peut s’offusquer d’un dessin ‘’imaginé’’ de lui ? Je pense que nos sociétés devraient s’ouvrir encore. Au Bénin, les religions se côtoient sans anicroche. J’ai des amis musulmans, vodouni… et je respecte chacun. Le fait de dessiner Jésus par exemple ne veut pas dire que je suis contre les chrétiens. Si je le fais, il faut d’abord voir le contexte et se dire qu’il y forcément une information derrière.

Quelle est votre source d’inspiration ?

Ce sont les informations. Je n’ai pas une source particulière d’inspiration.

Votre situation matrimoniale

J’ai deux garçons et les deux dessinent.

 

Propos recueillis par Raymond FALADE (Stag.) et Sêmèvo Bonaventure AGBON

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