Vous êtes ici
Accueil > Actualité > Portrait/Jisleine Adimi : Tout pour la confraternité ! (« Le corps de la femme n’est pas un atout dans ce métier »)

Portrait/Jisleine Adimi : Tout pour la confraternité ! (« Le corps de la femme n’est pas un atout dans ce métier »)

Cotonou, Place des Martyrs. Vendredi 24 mai. Elle était en face de nous, la Jisleine Adimi des écrans de la télévision nationale. Pour parler de sa carrière de journaliste. Opiner sur les critiques adressées à la presse béninoise. Et renseigner sur les défis qui à elle s’impose.
Hors du studio et ses lumières, Adimi reste elle-même. Une figure athlétique à l’allure pachydermique. Presque toujours un sourire au coin des lèvres. On eut conjecturé que c’est son second nom. Un teint pieu. Un pantalon jean bleu foncé qui la dessine pratiquement. Elle a l’air fatiguée du fait de l’organisation des Journées médias Bénin 2019.
Devenir journaliste pour elle, une passion difficile à justifier. Une ambition davantage affûtée par l’influence de certaines figures de la presse que Jisleine admirait à la télévision. Elle évoquera notamment Jemima Catrayé, l’actuelle directrice de l’Ortb. Comme si les dieux agréaient son rêve, une aubaine s’ouvre à point nommé. Au risque de la voir devenir avocate ou diplomate. Deux autres carrières avec lesquelles la jeune Jisleine ne refusera pas une solide relation amoureuse. Elle raconte :

« J’ai toujours voulu être journaliste depuis mon plus jeune âge. Au cours des activités culturelles je m’amusais déjà à jouer à la présentatrice. C’était mon jeu favori. Si je ne fais pas ça c’est que je me transformais en avocate ou diplomate. Mais la chance m’a souri et juste après mon baccalauréat j’ai eu la chance d’avoir une bourse pour suivre une formation en journalisme à l’école Pigier de Cotonou. La bourse était destinée à une femme sportive. Dans le temps je pratiquais le handball. Quand j’ai entendu le communiqué à la radio, j’ai postulé et ça a marché. C’était vraiment la plus grande chance de ma vie. Personne dans ma famille n’est journaliste. Mon papa était instituteur avant de devenir guide dans un musée. Je ne sais pas ce qui a suscité en moi la passion pour ce métier. Juste que j’ai en moi un côté culturel. Je faisais du théâtre, de la musique. En compagnie de l’orchestre de mon école, il m’arrivait de me retrouver sur des terrains avec Jemima Catrayé venue en reportage. Voir des personnes comme elle m’impressionnait. Les revoir à la télévision faire des présentations… ça me plaisait bien. »

Des raisons de persister…

Et le rêve se concrétisa depuis 2004 ! Il y a quinze ans donc qu’elle arbore ce statut de femme de média. Dix ans passés à l’Ortb. Avant d’être recrutée à la radio nationale et de glisser aujourd’hui à la télévision du service public, Jisleine a commencé à la presse écrite. Le quotidien ‘’Le Matinal’’ est témoin de son premier stage de formation en journalisme. Les sujets qui la passionnent : « le social, tout ce qui touche à l’enfant, et surtout l’éducation ». A son actif, déjà deux distinctions. Pour saluer sa compétence professionnelle et au-delà, l’amazone qu’elle est. « J’ai été distinguée la première fois par une structure qui œuvre pour la bonne gouvernance ; c’était mes premières années de présentation. J’animais des débats sur le droit des enfants, l’éducation. La seconde distinction émane d’une structure qui prône la femme battante. Donc j’ai été distinguée comme femme amazone. Je ne me contente pas seulement de ma présence dans un organe de presse. Je milite dans plusieurs associations. C’est sûrement à ces occasions qu’on m’a remarquée. »
La presse, professe-t-on, ouvre souvent la porte à d’autres opportunités. Jisleine n’en saisirait pas le cas échéant. Entre la presse et elle, un pacte de sang on dirait. Elle jure ne jamais claquer la porte. « Quitter le métier ? », répète-t-elle. « Je ne le pense pas !». Et pourquoi ? « Je me dis que j’ai toujours été dans mon for intérieur journaliste. Je quitterai sûrement la présentation mais je ne pourrai pas quitter le métier de professionnel des médias. Je le resterai à vie. Même si je quittais un jour la radio et la télévision je suis sûre de me lancer dans ma propre structure de communication », réagit-t-elle, le son péremptoire. Qu’importe si ce métier est absorbant et stressant, elle ne renoncera pas. « Vous savez quand vous quittez la maison mais jamais quand vous y revenez. C’est un métier très absorbant qui vous stresse beaucoup. A part cela, c’est très facile », atténue-t-elle.
Pour cette profession qu’elle admire si tant, Jisleine Adimi s’offre en artisan d’une confraternité sincère. Jusque-là, « les relations entre les journalistes Béninois ne sont pas totalement ce qu’elles devraient être », observe-elle. On se voit. On sourit, on boit ensemble…mais on se méfie l’un de l’autre. La solution qu’elle préconise : « élargir les affinités ». C’est-à-dire trouver des creusets de rencontre, de discussions. Sinon « nous resterons toujours avec cette barrière de méfiance » préjudiciable. « Ce n’est pas qu’on ne s’aime pas mais comme on ne se connait pas, on se méfie les uns des autres », précise-t-elle. De cette confraternité, elle fait un combat personnel. Au nom de « la joie de vivre que j’ai quand je me retrouve avec les autres », justifie-t-elle.
Elle rêve grand pour son métier. D’ici trois ans, elle voudrait offrir « à travers ‘’Elan Média’’, des creusets de formation, des occasions d’échanges avec des partenaires extérieurs ». Faire des Jmb un événement régional, africain voire international qui draine des journalistes d’ailleurs… c’est le plus grand rêve pour lequel elle prie dévotement d’avoir les moyens, les accompagnements …

Un regard critique

Critiquer sa propre profession a été certainement pour Jisleine Adimi un exercice difficile. Mais comme si cette autocritique exorcisera le mal, elle s’y plaira au bout d’un soupir. « Il manque à la presse béninoise l’engagement et le sens de responsabilité de chacun », résume-t-elle. Par exemple, les séminaires, les ateliers, les conférences de presse et autres événements auxquels les journalistes sont invités pour reportage ne commencent presque jamais à l’heure. Si cette situation perdure, les Hommes des médias la cautionnent, soutient-elle. « Si moi seule je me mets à tempêter au cours de ces événements on va me traiter de rabat-joie, je vais me taire et ruminer cette frustration au fond de moi et c’est fini. Nous allons changer le monde si nous commençons par bousculer les gens solidairement. », Rassure-t-elle. Ce qui horripile également Jisleine, c’est une certaine accointance, un copinage et un arrangement avec d’autres acteurs qui compromettent la liberté de presse et écorne l’image de la presse. « C’est nous-mêmes qui courrons derrière les gens. Ce qui n’est pas faisable nous leur disons qu’on peut le faire de telle ou telle manière. Quand nous leur montrons ainsi qu’on peut contourner les règles, ne nous plaignons pas qu’ils nous retombent dessus après. Nous voulons un changement de conditions de vie, mais nous faisons quoi pour montrer à notre employeur que nous avons besoin qu’on nous considère autrement ? Le changement voulu doit commencer par nous-mêmes d’abord. » Journalistes ‘’alimentaires’’, ou griots… « Ceux qui nous critiquent ont raison », pense-t-elle.

Les femmes journalistes ne sont pas sérieuses ???

« C’est une question d’appréhension qui dépend de chacun », objecte-elle, le visage contracté. « La femme c’est de l’art, c’est du beau que tout le monde veut toucher », argumente-t-elle. Une lourde responsabilité pèse alors sur elle : savoir se comporter dans la société. « Quand tu es femme et que les gens ne s’approchent pas de toi tu dois avoir peur », lance-t-elle avec un éclat de rire. « Parfois cela devient agaçant. Quand Jean sait que Paul te conte fleurette et que lui-même vient tenter sa chance, ça agace vraiment ! On arrive à gérer quand même. Il m’arrive de prendre les grands airs pour dire merde à qui je veux. C’est une question d’humeur, de volonté. » A ses sœurs qui aspirent faire carrière dans le journalisme : « le corps de la femme n’est pas un atout dans ce métier », prévient-elle. Qu’elles évitent donc de se donner dans leurs rédactions si elles veulent « avoir de la notoriété et de la contenance ». Au risque de devenir la « prostituée de siège ». En effet, « Si tu te donnes à Paul aujourd’hui soit prête à te donner à Pierre demain. Parce que tu te donnes à lui il te permet des faveurs, lorsqu’il ne sera plus là tu feras de même au nouveau, nul n’étant éternel. Gare à toi si tu n’intéresses pas le nouveau qui viendra remplacer ton amant. Car c’est une question de goût. Tu peux alors devenir la serpillière ou planton du nouveau. Alors tu te sentiras frustrée. Il faut donc s’imposer par son travail. Je n’ignore pas que le contact crée les sentiments. Mais si cela arrive il faut que ce soit du sérieux», conseille-t-elle.
Jisleine Adimi, la ‘’Nago’’ de Savè n’est pas femme à ‘’déranger’’. Elle est déjà mère, mère de deux filles. Même si d’aucuns lui reprochent souvent sa franchise (« je parle beaucoup, ce que j’ai à dire je ne le cache pas et parfois ça gêne »), elle avoue ne pas pouvoir se « comporter autrement ».

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON

Laisser un commentaire

Top