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Portrait/ Sèna Léa Glago, un amour qui s’est perfectionné (« Tous ceux qui sont dans le métier ne sont pas journalistes »)

Âgée de 35 ans, Sèna Léa Glago est journaliste depuis 2004, actuellement Rédactrice en Chef de Radio Tokpa. Son entrée dans cette profession, son parcours, ses ambitions pour mieux servir la communauté, son regard critique sur le métier, son défaut… sont à découvrir dans cette interview-portrait.

Propos recueillis par B. AGBON et Raymond FALADE (Stag.)

 

Bénin Int : Vous êtes devenue journaliste par hasard ou c’est un rêve concrétisé ? 

Sèna Léa Glago : Un rêve concrétisé, parce que j’ai toujours voulu faire du journalisme déjà dès mon bas-âge. Ça faisait partie d’un lot de métiers que j’avais choisi dont sage-femme, avocate ou journaliste. En cours de cursus, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas piquer quelqu’un donc que je ne pouvais pas devenir sage-femme. J’ai commencé le droit mais c’était à une époque où le campus d’Abomey-Calavi était avec ses règles ; soit il fallait coucher avec tel professeur, soit fallait donner de l’argent par ici… Finalement j’ai dû abandonner le Droit et déjà en ce moment je me suis mise à faire le journalisme. Comment ?

Quand j’ai eu mon baccalauréat aussitôt, il y avait le programme ”Radio vacances” à la radio nationale auquel j’ai postulé et j’ai été retenue. Pendant ce programme j’ai rencontré des collègues de ”Radio univers” qui m’ont recommandé de m’inscrire à “Radio univers” afin d’approfondir mes connaissances. Étant donné que le droit n’a pas prospéré et que j’ai fini à “Radio univers”, il fallait choisir d’aller en stage soit à Cotonou soit à Parakou. Vu que j’avais mes parents à Cotonou et parce que c’était l’autre critère important, j’ai préféré rester à Cotonou. On m’a dit de choisir entre l’Ortb et Radio Tokpa. Ayant déjà fait l’Ortb j’ai préféré aller à Radio Tokpa pour avoir une autre expérience. Et c’est ainsi que je suis allée à Radio Tokpa. J’ai fait à peine deux semaines quand Serge Ayaka qui est aujourd’hui à la Télévision nationale a trouvé que j’avais du talent. Un soir alors que je devrais juste l’accompagner pour la préparation du journal de 20 heures, il m’a ouvert le micro et m’a dit « Tu co-présentes avec moi » après les titres. Certainement parce qu’il a découvert des compétences en moi comme ceux de Radio univers qui m’avaient fait aussi confiance.

Je rappelle que quand j’ai fait Radio univers, j’ai laissé l’animation. Je suis allée au journal parce que j’ai dit que je ne pouvais pas faire l’animation surtout au regard des émissions nocturnes et surtout pour éviter que des hommes fanatiques me courent après. Ce sont les mêmes qui diront par la suite que femme journaliste, ça fait n’importe quoi.

Qu’est-ce qui vous passionne dans le métier ?

Ce qui me motive à y rester c’est que je vous ai déjà dit que je voulais faire ce métier à cause des grandes dames comme Anick Balley, Pélagie Soloté. J’ai été encore plus motivée quand je me suis rendu compte que mon patron à Radio Tokpa est un professionnel qui avait déjà fait l’Ortb mais qui, à un moment a décidé d’aller dans le privé. C’est quelqu’un avec qui on apprend tous les jours. Donc je pense que cette passion m’est restée même si j’ai dû me perfectionner parce que je n’avais aucun diplôme en journalisme quand je suis entrée et aujourd’hui vous savez qu’il faut forcément avoir un diplôme pour faire ce métier. Entre temps à radio Tokpa, pendant que j’étais secrétaire de rédaction, je me suis mise à aller à l’école ; j’ai fait trois ans pour avoir la licence professionnelle en journalisme ; là je suis en passe d’avoir mon master toujours en journalisme.

Je pense que quand vous choisissez de faire un métier, la manière dont vous y entrez compte peu, c’est l’exercer avec professionnalisme qui importe. C’est ce que je fais. J’aime le faire parce que des gens comptent sur moi. J’aime le faire parce que les gens me font confiance. Au départ, je n’aimais pas ma voix. Et je me rappelle que les formateurs de Radio univers et de l’Ortb, Mouf Léadi notamment m’ont dit : “On se fout de ta voix, nous on sait que c’est bon à entendre. Si toi-même tu ne l’aimes pas ce n’est pas un problème. Le plus important c’est que le travail soit fait et que tu puisses ouvrir ta bouche, parler et te faire entendre. Dire les choses pour que ça puisse aller droit au cœur de l’auditeur qui t’écoute ». Je pense que je le fais avec beaucoup de passion. J’apprends tous les jours que Dieu fait parce qu’aujourd’hui vous savez, il y a de nouveaux défis. Il faut aller au numérique pour être “journaliste reporter d’images” donc j’ai gravi tous ces échelons. C’est vrai qu’après ma formation en licence, j’ai eu l’opportunité de faire l’expérience de la télé depuis trois à quatre ans. C’est vrai que ça me passionne mais je préfère la radio ; elle vous protège, vous cache. Il y a ce mythe que j’aime même si aujourd’hui tout le monde me connait à la télé parce que je participe à des émissions télévisées sur des sujets d’actualité politique, de société, de santé ou d’économie. Je m’y plais bien et je comprends pourquoi certains y font 30 ans, 50 ans et continuent, même étant à la retraite, parce qu’effectivement quand vous aimez ce que vous faites, vous avez toujours envie d’apprendre davantage et de le faire davantage.

Qu’est-ce qui manque à la presse béninoise selon vous ?

Je pense que ce dont notre presse manque véritablement, c’est des ressources financières. D’abord, pour les entreprises de presse parce que si les entreprises n’ont pas les moyens qu’il faut, nous journalistes nous ne pouvons pas être bien payés. Vous êtes dans le métier comme moi. Vous savez que souvent on travaille plus qu’on ne gagne mais parce qu’on a cette passion ou cet amour pour le métier on y reste. C’est vrai aussi que notre métier n’est pas un métier de riche mais il y en a quand même qui en vivent sous d’autres cieux. En fait, on ne demande pas des milliards, on demande juste à avoir le minimum pour vivre décemment. Vous savez, il y a des confrères, vous les voyez mourir dans des conditions pitoyables : ils tombent malades et sont incapables de se faire soigner convenablement parce que mal payés.

Ce qu’il y a lieu de faire également aujourd’hui, c’est d’apurer notre métier. Les confrères ne seront peut-être pas d’accord avec moi mais tous ceux qui sont dans le métier ne sont pas des journalistes. Certains pensent qu’on vient dans le métier parce qu’on n’a pas de boulot. D’autres parce qu’il y a de l’argent ou on y vient pour prendre les perdiems et on vit au jour le jour avec ces perdiems. Ce sont ces personnes qui font que nous qui sommes venus dans le métier par passion, on ne nous prend pas au sérieux, on ne nous rémunère pas à la hauteur de notre mérite. Car, quand quelqu’un est prêt à prendre 5000F pendant que toi tu trouves que ton travail mérite 20 000F, on va préférer l’autre. Je pense qu’il faut filtrer, réformer notre secteur afin que nous puissions en vivre comme il faut.

Le métier de journaliste et le foyer, comment gérez-vous tout ça ?

J’ai toujours dit que rien n’est facile dans la vie. Le plus important c’est de faire son choix, de s’organiser véritablement pour que cela puisse aller et négocier avec la famille comme j’aimais souvent le dire en communicant ; parce que si vous ne communiquez pas et que vous ne négociez pas avec la famille, vous n’aurez pas l’accompagnement nécessaire pour faire votre travail alors que vous avez besoin du soutien de la famille si vous devez travailler tard dans la nuit comme dans ce métier. Je pense que c’est difficile de cumuler foyer et journalisme mais je m’organise.

Quels conseils avez-vous à prodiguer aux jeunes filles qui entrent dans ce métier ?

A nos jeunes sœurs qui viennent dans le métier pensant qu’il faut se faire de l’argent ou passer par quelqu’un pour y aller, d’arrêter de le faire. Non seulement cela ne leur donne pas du respect mais aussi cela n’honore pas nous autres qui faisons l’effort d’être droites dans nos bottes. Vous perdez en dignité, en intégrité et on pense que toutes les femmes dans le métier sont des “dévergondées” ou prostituées, alors que ce n’est pas toujours le cas. Il y en a qui ont la passion de ce métier, qui le pratiquent dans les règles.

Et aux aspirants tout court ?

Le plus grand conseil c’est de leur dire qu’il faut travailler parce que le métier de journaliste demande plus d’effort et de compétence. C’est un métier où vous ne restez pas borné ; vous êtes obligés de vous ouvrir aux autres métiers. Vous êtes obligés d’être des experts dans d’autres domaines pour que ceux à qui vous parlez ou écrivez puissent comprendre ce que vous dites. Donc il faut qu’ils apprennent véritablement le métier, qu’ils le pratiquent vraiment parce que la théorie ne servira à rien sans la pratique.

Déjà des distinctions dans le cadre de ce métier ?

(Rire) J’ai ri parce que je n’ai jamais pensé ou voulu me faire un prix ou un trophée dans l’exercice de mon métier. C’est vrai, j’ai été distinguée en tant que journaliste spécialiste des questions de santé notamment la problématique de la santé des adolescents et jeunes. Je ne m’y attendais pas. C’est une récompense qui me rend fière, parce que je découvre que des personnes nous suivent. J’ai reçu deux autres trophées. Cela nous montre également que nous ne sommes pas inutiles dans la société. Un trophée, une distinction c’est toujours pour vous pousser à aller davantage plus loin et toujours continuer à être un modèle. Le jour que vous décevez, il y en aura qui ne voudra plus être comme vous. Donc entre autres, j’ai reçu le Trophée Kindemi 2018 de l’Ong femme et nation et le Prix femme leader 2019 de l’Ong Étoile d’Afrik.

Quel est votre défaut ?

Les gens disent que je suis trop rigoureuse et que, à la limite, cela a l’air de la méchanceté. Mais le problème c’est que une fois dans l’exercice de mes fonctions je ne rigole plus. Je pense que c’est peut-être la formation que j’ai reçue parce que quand vous tombez sur des gens comme Mouf Léadi, Serge Ayaka, Georges Amlon et bien d’autres, vous êtes obligés d’être rigoureux. C’est après le travail que le moment de divertissement vient. Bon, dans ma manière de me comporter, je vais essayer d’être davantage humble, toujours rester souriante et de toujours être abordable.

 

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