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Première nocturne mensuelle de l’exposition des «Trésors royaux» : Émotion assurée pour plus de 3050 visiteurs

Plus de 3050 Béninois et étrangers se sont rués au palais de la Marina‚ le samedi 26 février‚ pour visiter l’exposition ”Art du Bénin d’hier et d’aujourd’hui : de la restitution à la révélation”. Le film de quelques minutes d’émotion à cette première édition nocturne mensuelle de l’exposition prévue, chaque dernier samedi du mois, pour les « amoureux du soir, les noctambules » ou les travailleurs souvent occupés.

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON*

Doriane H, la trentaine, franchit la toute première fois les portes du palais de la présidence de la République du Bénin. Elle et un groupe d’une dizaine de personnes, constitué majoritairement de femmes, viennent de passer la salle de filtrage. Contrôle systématique, procédure simple. Il suffit de présenter une pièce d’identification et l’accès à l’enceinte du palais de la présidence de la République vous est autorisé. Pas de bousculades. Mais le nombre de visiteurs ne cesse de grossir. Plus de 3050 visiteurs enregistrés ce samedi 26 février 2022. L’impressionnante foule de visiteurs enregistrée ce soir-là est «absolument au-delà des attentes»‚ se réjouit Alain Godonou‚ commissaire sur l’exposition et directeur du Programme musées à l’Agence nationale de promotion des patrimoines et de développement du tourisme (Anpt).

Après 2min de marche, des panneaux renseignent les visiteurs. Des guides postés çà et là sont reconnaissables à leurs t-shirts noirs portant au dos: « médiation-Exposition ». Quand les visiteurs franchissent enfin les marches de la Salle du peuple, un premier guide leur passe les ultimes consignes. « Bientôt, je vais vous confier à un collègue. Vous pourrez prendre des photos de souvenir, mais, s’il vous plaît, pas de flash; les œuvres sont sensibles», explique-t-il. « Cette exposition est bipartie. La première est dédiée à l’exposition des 26 œuvres de la restitution. La seconde est constituée de l’art contemporain des artistes béninois», introduit-il. Puis‚ le jeune svelte s’improvise enseignant d’histoire. Il le fallait face à des visiteurs curieux. « Dans les années 1890-1894, la France était en guerre contre le royaume du Danxomè. Elle voudrait s’accaparer de ses terres. Les troupes françaises sont allées à Abomey piller les palais royaux après la reddition de Gbêhanzin ». Regards braqués‚ la foule crie ne pas bien l’entendre. L’homme reconnaît être fatigué. « Comprenez-moi, je suis là depuis 10 h du matin alors qu’il est maintenant bientôt 20h. Je ferai l’effort de hausser la voix un peu plus », promet-il. « Dans les années 1960, plusieurs pays africains ont demandé la restitution de leurs biens pillés lors des guerres de conquête coloniales. Le Bénin a fait sa demande en 2018 et la France l’a acceptée sous Macron après la fin de non-recevoir essuyée sous François Hollande. Ces objets sont arrivés au Bénin, leur terre natale, le 10 novembre 2021 », rappelle-t-il. «Ils constituent des biens nationaux c’est-à-dire, ce qui nous appartient à tous. Le gouvernement béninois a souhaité faire une exposition pour vous permettre de contempler, d’admirer, pour vous mettre en contact avec votre histoire, votre identité culturelle et cultuelle », confie-t-il, laissant enfin le groupe à la disposition d’un autre guide.

Le groupe de Doriane H. entre, rejoint entre temps par d’autres visiteurs. De part et d’autre, les 26 trésors royaux baignent dans un froid glacial, soigneusement protégés par des caisses vitrées transparentes. La visite démarre sous les explications de Mathieu Hounkandji, un guide de taille courte. Deux autres collègues l’appuient.

Leur tâche : expliquer le rôle et la signification des différents objets rapatriés de la France. Les trônes de Guézo et Glèlè, disposés face-à-face attendrissent d’entrée les visiteurs. Leurs tailles, respectivement 2m et 1,90m captivent. « Il y a un mythe autour de la fonction du roi. On ne le voit pas se laver ni manger. Lorsqu’il sort lors de certains événements spéciaux, il faudrait qu’il apparaisse dans toute sa splendeur, sa puissance. D’où ce sont des trônes d’apparat qui sont utilisés. Ils permettent au roi d’avoir une vue panoramique sur son peuple. En retour, il faut que la population puisse aussi l’admirer. Les trônes d’apparat c’est un assemblage de bois ouvragé alors que les trônes ordinaires sont sculptés dans un bloc de bois. C’est la raison pour laquelle les trônes d’apparat ont cette hauteur. Les couleurs sont d’origine végétale », explique le médiateur culturel.

Dans la foule, le médecin Alain Daavo s’intéresse au large trou sur le trône de Glèlè. « Pourquoi ce trou ? Est-ce pour permettre au monarque de se mettre à l’aise ? » Le guide sourit, avant de répondre : « Si vous regardez bien, il y a une partie qui s’est enlevée. C’était plein. Le trône n’a pas été conçu ainsi, c’est une détérioration due à l’usure du temps ».

Des statues anthropomorphes aux portes bardées de symboles en passant par les « asen », récades, calebasses, tunique d’Agoojié et le « bocio » de Guézo, l’œuvre la plus lourde, le groupe est resté constamment excité. Certains n’hésitent pas à renchérir les explications des guides. C’est le cas devant l’autel portatif à polémique attribué à Gbêhanzin. Le guide rencontré ici n’est pas Fon. Des ressortissants sans doute du plateau d’Abomey vont alors l’aider à traduire en langue Fon la célèbre phrase : « L’univers tient l’œuf que la terre désire »‚ traduction littérale du nom fort c’est-à-dire le nom de règne du roi mort en 1906‚ en Algérie où il a été déporté, après la Martinique, par la France.

La question qu’on se pose, reprend le guide‚ est comment celui-ci s’est vu érigé un « asen » de son vivant quand on sait que cet instrument symbolique se fabrique post-mortem ? « Des historiens ont prouvé qu’on a consulté Fâ qui a prédit trois fois, que Gbêhanzin ne gagnera pas la guerre, mais il ne pouvait l’éluder non plus. C’est en ce temps-là que ses adversaires auraient érigé en son nom cet ‘’asen’’ », décrypte-t-il. Cette version n’est pas partagée. Certaines personnes se demandent si cet «asen» n’a pas été fabriqué après le pillage des biens royaux et envoyé en France afin de symboliser la mémoire d’un illustre souverain qui aura opposé une farouche résistance à la conquête coloniale.

Fierté et reconnexion

La première partie prend fin avec le tour des 26 «trésors royaux», c’est ainsi que le gouvernement béninois dénomme les œuvres restituées par la France. Cap sur la salle des fêtes du Palais de la Marina. Ici, la création contemporaine est en visite libre. Sans guide, les visiteurs défilent, les uns contemplatifs‚ les autres improvisant des interprétations. De courts textes qui accompagnent les œuvres facilitent la compréhension des univers artistiques de Dominique Zinkpè, Ishola Akpo, Remy Samuz, Ponce Zannou, Cyprien Tokoudagba, Julien Sinzogan, Edwige Akplogan, Épaphraz Dègnon Toïhen, Kifouli Dossou, Nathanaël Vodouhè, etc.

L’exposition explore le passé et tente de saisir le présent. Les ancêtres, les mythes et figures historiques sont omniprésents. La culture Vodun, à travers le Tolègba (gardien du pays et maître de la virilité), le dialogue inter-religieux…fixé aux murs, tout parle sans mouvoir. Pour tenir en haleine, Djamile Mama Gao anime. Tresse extravagante sur un accoutrement tout aussi bizarre, lui et sa troupe déclame, chante et joue au milieu des visiteurs dont le nombre ne cesse de grossir.

« C’est magnifique », apprécie un membre du groupe, heureux de découvrir ces trésors qui font « partie de notre histoire ». Luc Loko salue le leadership des autorités béninoises qui a permis non seulement de ramener les «trésors royaux» au bercail, mais surtout d’organiser cette exposition. « Je suis content de venir ici parce que c’est quand même curieux que les gens nous aient volé autant de biens. Là c’est révoltant. On a visité les trônes des rois, les récades et tous les autres biens culturels dont ils nous ont dépossédés pour colporter après que nous sommes sans histoire », dénonce un jeune homme. Pour lui, « les pouvoirs publics sont en train de restaurer l’authenticité des choses et on doit les soutenir dans cette dynamique ». « En tant que Béninois, je peux exprimer toute ma fierté quand je viens visiter les trésors royaux et les œuvres contemporaines de nos artistes », déclare, souriant Alain Daavo. « J’ai vu les œuvres, je suis contente. J’ai l’impression que mes rois revivent à travers ces œuvres », ajoute la commerçante Lucrèce Adoussoli‚ joyeuse. Elle avance sa main gauche‚ comme pour toucher le “bocio” de Gbêhanzin. Hélas ! elle achoppe sur la barrière de la vitre. «Pas de doute. Les Béninois tiennent à leur identité», conclut Alain Godonou.

 

*(École du patrimoine africain et ministère du Tourisme, de la culture et des arts / Formation des journalistes culturels sur la restitution des biens culturels au Bénin par la France)

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