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Professeur Albert Gandonou : “Le système éducatif est dépassé, obsolète et à abandonner”

En 60 ans d’indépendance, le Bénin a fait des progrès sur plusieurs plans. Le secteur de l’éducation principal levier de développement d’un pays peine à combler les attentes des populations depuis un bon moment. En effet, les diplômés n’arrivent plus à jouir du fruit de leur labeur bien qu’ils aient brillamment assumer leur cursus. D’où certains soutiennent de plus en plus que le système éducatif est complètement à revoir pour l’adapter aux réalités du pays et du marché de l’emploi sans oublier comme principal outil de travail, les langues nationales. C’est ce que justifie le professeur Albert Gandonou, grammairien, stylisticien et président de l’Institut universitaire du Bénin (Iub). Interview.

Propos recueillis pas Raymond FALADE

Bénin Intelligent : Prof. Gandonou, que pense-vous globalement du visage de l’école béninoise en ce 60eme anniversaire de son indépendance?

Professeur Albert Gandonou : La vérité c’est que l’école béninoise ne marche plus parce que qu’on a continué d’aller dans le sens du système que la colonisation a mis en place. Aux premières années de l’indépendance ça marchait. Nous autres avons eu l’école comme on en rêve. On nous donnait la craie, le crayon, le taille crayon, les livres, etc. au primaire. Au secondaire, nous pouvions être boursiers naturellement. Déjà au collège, nous étions de grands types. Tout le monde nous regarde et savait qu’à la fin, il y a du travail qui nous attend. Déjà avec le Bepc, nous pouvions avoir un bon boulot. Après, il faut avoir le Bac, la Licence ainsi de suite. Mais depuis 1986, plus rien. C’est de cela qu’il faut sortir. Mais il faut d’abord constater que c’est un système qui a été mis en place. Et quand on dit système, les gens ne comprennent pas cela. Ils ne comprennent pas que c’est un ensemble de facteurs qui permet qu’on va dans une certaine direction. Mais on y va à divers degré. Le paysan adhère à cela. L’intellectuel aussi. L’homme politique aussi a son compte dedans. Or de plus en plus, il est claire que le système ne nous conduit pas au développement. C’est un système que la colonisation a mis en place pour ses intérêts bien connus. Ces intérêts bien connus est que nous, nous sommes destinés à consommer. Eux ils produisent là-bas et nous, nous fournissons la matière première de ce que eux, ils vont produire là-bas.Voilà pourquoi le français est la langue d’enseignement. Avec le français, nous n’irons nul part. Quand vous étudiez en français, vous êtes amenés à pendre les produits de France ou du monde francophone. On passe le temps à ne pas se demander que pour le développement du pays, qu’est-ce qu’il faut et qu’elle est le rôle de l’éducation dans ce processus ? C’est là le nœud du problème.

Après 60 ans d’indépendance, comment se porte l’enseignant au Bénin ?

Dans le tableau qu’on vient de peindre, je vois que ça change difficilement pour lui. Il y a des efforts qui sont faits mais rapidement on abandonne. Je prends juste la décision (peut-être que l’État y reviendra bientôt), de ne plus financer la candidature de ses professeurs du Supérieur au Cames. Normalement les dossiers sont accompagnés d’un payement de 400.000 Fcfa. On demande aux professeurs qui prétendent à de nouveaux grades d’aller trouver les moyens pour mettre les 400.000 dans leurs dossiers. Cela veut dire qu’on se demande même jusqu’à quelle hauteur on a encore besoin d’eux. Si on avait besoin d’eux fortement, on continuerait de financer cela. Mais il faut réfléchir pour dire si on a besoin d’eux. Ça ne tourne pas. Je forme des professeurs du Supérieur pour former les gens dont j’ai besoin dans les ministères, l’agriculture, dans le journalisme, etc. Le journalisme dans les langues nationales par exemple, on a besoin de ça. Si les gens sont bien informés dans le pays, ils peuvent mieux vivre les défis que le pays cherche à relever.

Que s’est-il alors passé pour qu’on en arrive là ? De plus en plus des chômeurs en ont fait un métier de subsistance.

Qu’est-ce qui fait la noblesse d’un métier ? C’est quand vous sentez votre utilité au pays. Parfois même, la rémunération préoccupe moins l’enseignant. Il peut accepter le sacrifice par patriotisme parce qu’il sent son utilité. Autrefois, les enseignants sentaient leur utilité parce que ceux qu’ils forment arrivent à trouver quelque chose et quand ils les revoyaient, ils se disent “c’est moi qui l’ai formé”. Mais aujourd’hui, si c’est pour que le jeune devienne ”zémidjan”, il y a dévalorisation de la profession. Si on ne règle pas le problème de fond, on peut augmenter le salaire des enseignants, ça ne changera rien. Heureusement, on a même pas les moyens de l’augmenter parce que l’économie ne tourne pas dans la bonne direction. Donc, le métier d’enseignant n’est plus un métier noble. Il le redeviendra quand l’heure sera venue de mettre la pendule à l’heure.

Comment vous vous sentez de voir votre étudiant après la Licence ou le Master devenir Zémidjan du fait du chômage ?

Je n’ai servi à rien. Je me dis que j’ai choisi une voie qui ne porte pas les fruits escomptés. J’ai ici une formation. Un master en traduction et interprétation. C’est une filière tellement d’avenir qu’on se dit mais, quand est-ce que le pays va chercher à avancer pour la formation des traducteurs-interprètes ? Pas d’abord en français et en anglais ou en allemand mais dans nos langues aussi ou dans nos langues d’abord. Un bon traducteur par exemple, peut prendre une œuvre de Shakespeare et la traduire en Nago, en Goun ou en Fon et mettre cette pièce qui est une richesse culturelle à la disposition des locuteurs de chacune de ces langues. Cela participe de la diffusion des ressources universelles. On peut faire la même chose pour certaines œuvres en français. Certains grands auteurs se sont formés à partir des traductions.

Les diplômés sans emploi sont souvent renvoyés à l’entrepreneuriat. Est-ce la solution au chômage ?

L’État a un rôle capital à jouer. Il faut qu’il prenne ses responsabilités et se dise : “Ces jeunes à la maison, c’est mon problème, c’est à ma charge. Il faut qu’on impulse le développement”. Même si l’étudiant a fait la langue, l’État doit se dire le niveau où tu es arrivé là, tu es capable de te dépasser. On a besoin de toi ici. Simplement parce que tu as été à l’école. Tu es formé et on a développé ton esprit et t’a donné une certaine capacité qui n’est pas liée à la langue que tu as apprise où bien à l’histoire qu’on t’a enseignée. Donc au pied du mur montre que tu peux te dépasser. Il faut qu’on enlève de la tête des jeunes ce qui est diffusé que l’État ne peut plus prendre tout le monde. Si l’État ne peut plus prendre tout le monde,c’est que le système dans lequel il s’est installé est dépassé, obsolète et à abandonner. Et c’est cette pression qu’il faut lui mettre pour que les temps nouveaux viennent vite. Les temps nouveaux doivent vite venir sinon c’est triste et désolant.

Depuis quelques années, les séries littéraires battent le record des effectifs contrairement aux séries scientifiques et technologiques. Comment analysez-vous cette ruée vers la A1, A2, A3, et B que d’aucuns qualifient de séries de “bavardage creux et d’animation de rue” ?

Les formations linguistiques et littéraires sont tout sauf du bavardage. L’esprit scientifique se donne là aussi. Il y a peut-être une époque où en littérature, les gens viennent raconter leurs vies mais aujourd’hui, ce n’est plus ça. Il y a des exigences qui forment l’esprit. La science a beaucoup apporté à ces filières. Ce n’est plus comme avant. Au XXe siècle, la science a beaucoup investi ces secteurs et quelqu’un qui a été formé dans ce domaine peut servir son pays si il est en développement. Il y a beaucoup de choses qu’un linguiste, un littéraire peut faire. Le littéraire qui a été formé en français, en anglais ou en allemand ne doit pas se contenter uniquement de cela. Il doit s’intéresser aux langues de chez lui parce qu’il est outillé pour comprendre le fonctionnement de toutes les langues de la terre. Maintenant, si on ne les sollicite pas, ils ne vont pas se dépasser. Ils vont rester dans leur mur. Mais si ces formations sont devenues comme des refuges, il faut aussi s’interroger sur le pourquoi ? Moi je prétends que c’est parce que c’est une langue étrangère. Donc ce qui est un peu difficile devient encore plus difficile dans une langue étrangère. C’est aussi simple que ça. Tous les domaines du savoir doivent nous intéresser parce que l’humanité qui est ici n’est pas différente de celle qui est ailleurs. En attendant, il n’y aucune raison de renoncer à ces formations.

A l’université, certains soutiennent de plus en plus qu’il faut fermer temporairement des facultés comme la Géographie, le Droit, la Science économique, la Faseg, etc. Vous êtes de cet avis?

Si on ferme ces facultés et on forme rien que les physiciens, les mathématiciens, les chimistes, est-ce qu’ils auront du travail ? Si on ne règle pas préalablement les problèmes de base, ces physiciens, ces mathématiciens, ces chimistes auront-ils du travail? Rien n’est moins sûr. Quand on laisse les vraies causes pour s’attaquer aux conséquences, on ne trouve que de fausses solutions. Dans la limite, on fait du n’importe quoi. Même pour les formations que les gens semblent fuir, comment on peut corriger cela ? Des solutions existent. Il faut les prendre et voir s’il n’y aura pas plus de gens pour les embrasser et qui vont retomber après dans le cadre du développement national. Tous les domaines du savoir doivent nous intéresser.

Était-il opportun de remplacer l’Ancien programme par l’Approche par compétence ?

En français par exemple, quelle compétence a l’enfant dans le système éducatif. J’ai une nièce. Elle vient d’avoir le Bac cette année après une troisième tentative. Quand elle était toute petite, elle était accompagnée souvent des grandes personnes que son raisonnement était infernal. Si quelqu’un comme ça commençait l’école en Goun ou en Nago, elle serait allée plus vite. Mais en français, on a plus de difficultés. Voilà comment se gaspillent les ressources humaines. Beaucoup ont abandonné l’école à cause de la langue. Ce n’est pas cela, l’éducation qu’il faut. C’est ce diagnostic qu’on va finir pas faire. Et moi je compte sur l’État. Ça peut ne pas être maintenant mais on va y arriver parce que les populations ne peuvent pas être livrées ainsi à elle-même. Ce n’est pas possible. Certains disent que c’est le français qui est propice pour la science. C’est faux ! Toutes les langues sont propices pour la science.

De 1960 à ce jour, quel gouvernement a le mieux promu l’école ?

De 1960 à 1986, il y avait l’envie d’aller à l’école parce que l’emploi était garanti. Ceux qui ont dirigé le pays dans cette période, on ne peut pas les présenter comme ceux qui ont promus l’école que d’autres. Au cours de cette période, on passait même de maison en maison pour que les enfants acceptent d’aller à l’école comme c’était le cas sous la colonisation. Après quand le travail n’est plus garanti, l’envie d’aller à l’école à continuer de fonctionner par vitesse acquise. C’est maintenant que ça commence par devenir difficile. Pour moi, les gens de la première période (1960-1986), et ceux de la deuxième période (1986 à ce jour), ont promu l’école de la même façon. Personne n’a démérité. C’est le système qui ne fonctionne plus. Avant 1986 ou en 1986, on devrait se dire ça là, ça ne peut pas garantir de travail à tout le monde hein. Qu’est-ce qu’on fait? Au lieu de répondre à cette question, on a rien fait. A partir de là, moi je ne peux pas dire que ceux de la première période ont mieux fait.

Votre souhait pour les 60 prochaines années

Pour les 60 prochaines années, je souhaite que ce que nous n’avons pas fait parce qu’on nous a empêchés de le faire, nous puissions le faire. Nous avons été encouragés dans une fausse direction qui profitait à l’extérieur. Et on verra au bout des 60 ans prochainement années qu’on a émergé. Il faut qu’on prenne enfin le chemin du développement en rompant avec le système actuel. C’est ce que je souhaite. Mais je crois que ça va se faire d’une manière ou d’une autre. Car, l’urgence est là. Si vous accumulez les frustrations, ça peut déboucher sur l’explosif.

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