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Prolifération des centres de lavage automobile : Les impacts environnementaux d’un métier florissant

Ils se développent de plus en plus au mépris de toute règlementation, ces centres qui s’occupent de l’entretien des motos et véhicules contre rémunération. Entre création d’emplois et rentabilité, des mesures de conciliation s’imposent pour pallier les impacts environnementaux liés à ce nouveau métier sur les cours et plans d’eau.

Par Sêmèvo Bonaventure AGBON

Abomey-Calavi, 18h. Sur le pavée qui mène à Tokan en quittant Kpota, le prénommé Yvon, aidé de trois autres garçons s’acharnent sur motos et véhicules qu’ils doivent vite nettoyer. Sceaux, eau mousseuse, savons liquides, chiffons trempés d’eau… pas de temps pour s’abandonner à un journaliste. « S’il vous plait, revenez demain matin », confie un garçon courbé sans lever les yeux. Sur insistance, un autre répond que l’activité n’est pas mal. Il n’a pas envie de communiquer des chiffres sur leurs recettes journalières, mais « ce n’est pas décevant quand même », a-t-il assuré.

A Cotonou aussi, précisément sur l’avenue du Canada, des jeunes exercent la même activité avec engouement, passion. Outre les « aide-maçon », Firmin et Marcos, étudiants en lettres à l’Uac confient l’avoir exercé pendant des mois : « Ça nous permettait de disposer des frais d’achats de livres, d’exposés et autres besoins ».

Flavien Edia Dovonou soutient que le nouveau métier de lavage automobiles génère beaucoup de nuisances environnementales et doit être régulé

Flavien Edia Dovonou, spécialiste du management environnemental et directeur des études à l’Institut national de l’eau (Ine-Uac) témoigne du foisonnement de ce nouveau métier. « On constate de nos jours que beaucoup de personnes s’adonnent à ça, surtout les diplômés sans emploi qui cherchent à s’occuper. » Mais là où le bât blesse, regrette-t-il, « cette activité crée beaucoup de nuisances à l’environnement du fait des eaux qui sont mal canalisées ».

Ce que ces centres ont en commun, c’est que leurs eaux usées, si elles ne sont pas directement déversées dans les rues, c’est qu’elles sont dirigées dans les caniveaux. Pour le spécialiste, « Les caniveaux ne sont pas destinés à ça, mais uniquement pour drainer les eaux de pluie ».

Composition physico-chimique des eaux usées

Ce qui le préoccupe surtout, c’est la pollution des cours et plans d’eau et la nappe phréatique par infiltration. Pour se justifier, il a donné pour preuve la composition physico-chimique des eaux usées rejetées par les centres de lavage automobiles:

« Lorsque vous prenez les eaux usées issues des activités de lavage automobiles et de motos, il y a beaucoup de composés phosphorés et azotés. Ces composés phosphorés et azotés proviennent des détergents des savons, des savons liquides qu’on utilise pour pouvoir laver les engins. En plus de ces composés phosphorés et azotés, vous avez dans ces eaux usées des éléments appelés « tensio-actifs ».

Il a montré que du fait que la  plupart des centres de lavages sont connectés aux caniveaux,  ces éléments toxiques que contiennent les eaux usées se retrouvent dans les plans d’eau et génèrent plusieurs nuisances environnementales.

D’abord, ils provoquent la croissance accrue les algues. « Ces algues se nourrissent de ces composés phosphorés et azotés pour pouvoir se multiplier abondamment et envahissent l’espace aquatique. Et lorsqu’elles meurent, il y a leur décomposition sur place et cette décomposition utilise l’oxygène de l’eau. Ainsi, les poissons et les invertébrés qui vivent dans l’eau meurent par asphyxie parce que ne trouvant plus d’oxygène. C’est ce qui justifie que des fois vous avez des poissons morts à la surface de l’eau », a décrit Flavien Edia Dovonou.

Ensuite, il a abordé les « tensio-actifs » qui sont contenus dans les détergents. Au cours de leur décomposition, a-t-il expliqué, ces tensio-actifs aussi utilisent l’oxygène et contribuent aussi à l’appauvrissement du milieu en oxygène. Aussi, il a évoqué le phénomène dit de « la fermentation en anaérobiose » qui dégage de l’hydrogène sulfureux responsable de l’odeur d’œuf pourri qu’on sent parfois dans les zones humides. En clair, « Ce sont là des phénomènes d’eutrophisation : le fait que les nutriments envahissent les plans d’eau, les algues utilisent ces nutriments pour se multiplier abondamment et après, meurent et se décomposent sur place, utilisent l’oxygène, appauvrissent le milieu en oxygène ce qui a comme impact, la mort des poissons », a détaillé l’environnementaliste.

Enfin, les eaux usées des lavages contaminent la nappe phréatique en apportant les nutriments tensio-actifs, les sels minéraux surtout (les phosphates, les nitrates, l’ammonium). « Ces sels minéraux  doivent être à une concentration donnée pour qu’on parle d’eau potable. Mais il s’avère que lorsqu’on envoie les eaux usées riches détergents, les sels minéraux de ces zones viennent modifier la composition physico-chimique de la nappe; c’est un facteur de pollution de nos nappes. Aujourd’hui, la nappe de Cotonou est complètement polluée », a-t-il déploré.

Par ailleurs, il a indiqué que lorsque ces eaux usées ne sont pas traitées, elles perturbent, de par leur composition, les défenses naturelles des organismes aquatiques (leur peau, écaille, les coquilles). Ce qui fragilise l’organisme de ces êtres aquatiques dès lors exposés à tout microbe qui pénètre facilement dans leur corps.

Une règlementation méconnue

Pourtant, il y a deux arrêtés qui peut aider à réguler la création anarchique de ces centres. Il s’agit primo, de l’arrêté n°095/MCVDD/DC/SGM/DG-ABE/DEIE/SLPND/SA051SGG17 du 7 août 2017 fixant les conditions et les modalités de délivrance du permis de déversement des eaux usées industrielles. Selon cet arrêté signé du ministre du Cadre de vie et du développement durable, José Tonato, avant d’ouvrir des centres de lavage, l’intéressé doit constituer un dossier de permis de déversement composé notamment d’un certificat de conformité environnemental. Cet arrêté montre certes que l’État prend conscience du caractère pollueur de ce nouveau métier qui attire du monde.  Mais il reste à vulgariser et à appliquer.

Secundo, l’arrêté interministériel n°094/MCVDD/DC/SGM/DG-ABE/DEIE/SLPND/SA049SGG17 du 4 août 2017 fixant les méthodes de prélèvement et d’analyse des eaux usées en république du Bénin. Cet arrêté suppose que désormais, il y aura des contrôles périodiques à l’endroit de tous ceux qui rejettent des eaux usées dans la nature, « pour voir si dans leurs eaux il n’y a pas des tensio-actifs non-biodégradables, des teneurs en nitrate hors normes et des teneurs en ammonium hors normes », a analysé Flavien Edia Dovonou.

Éviter de connecter les canalisations aux caniveaux

En attendant de se conformer à la règlementation, il y a de simples pratiques que les promoteurs de centres de lavages peuvent adopter pour nuire moins au cadre de vie. Le spécialiste du management environnemental leur conseille d’éviter des puisards à fond perdu. « Il y en a qui creusent seulement le trou, ils n’aménagent pas, ils y envoient toutes les eaux usées. C’est une pollution ponctuelle, or plusieurs pollutions ponctuelles donnent une pollution grave », a-t-il prévenu. Aussi, il leur faut construire des fosses étanches (cimentées) qu’ils vont vidanger dès qu’elles seront remplies. « Ces eaux usées doivent aller vers des stations d’épuration. Si vous êtes incapables d’avoir vous-même votre station d’épuration, vous pouvez stocker vos eaux usées et les envoyer après vers une station », a-t-il objecté. Il suggère aussi que ces jeunes se dotent de pistolets sous-pression. Car, dit-il la mousse ne lave pas bien contrairement aux idées répandues. « L’eau sous pression enlève mieux les microbes ».

Flavien E. Dovonou est très remonté contre le fait que les promoteurs de centres de lavage orientent les eaux usées vers les caniveaux.  « C’est un comportement qu’il faut décourager. Le lac Nokoué connecte près de 16 caniveaux de Cotonou. Si chaque jour il doit recevoir des eaux de lavage chargées de composés phosphorés, azotés, des tensio-actifs, nous sommes ainsi en train de tuer le lac Nokoué, le phénomène d’eutrophisation va s’accentuer au jour le jour avec ces conséquences sur la faune et la flore aquatique », avertit-il.

Signalons que depuis 2003, les tensio-actifs moussants comme les phosphates sont interdits dans les lessives ménagères en Belgique. D’où Flavien Dovonou souhaite que le Bénin tende aussi vers les détergents biodégradables pour que l’écosystème soit mieux protégé.

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