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Promotion des langues maternelles au Bénin : « Il y a plus de vendeurs d’illusion qui prennent le devant des choses » (Dr Charles Dossou Ligan)

Introduction dans l’enseignement, utilisation comme langues officielles, alphabétisation…tout est resté à l’étape de vœu. Au Bénin,  démagogie, manque de volonté politique et ignorance continuent d’entraver la promotion des langues maternelles. Tel est l’état des lieux que fait un spécialiste à l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, dimanche 21 février 2021. Il s’agit du  Dr Charles Dossou Ligan, Maître-Assistant des universités du Cames en linguistique africaine descriptive et terminologie, Enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi. Dans cette interview exclusive, il montre que la question des langues maternelles se résume finalement à trop de discours et peu d’actes. Et de nous inviter désormais à  prendre le temps de faire vivre nos langues plutôt que de perdre du temps à parler d’elles.

Propos recueillis par Sêmèvo Bonaventure AGBON

 

Bénin Intelligent : Professeur Charles Ligan, bonjour. Ce dimanche, c’est la journée internationale de la langue maternelle. A quoi sert une telle journée ? Et quel est le message de l’édition 2021 à travers le thème « Promouvoir le multilinguisme pour l’inclusion dans l’éducation et la société » ?

Dr Charles Dossou Ligan : La journée internationale de la langue maternelle instituée par l’UNESCO, à l’issue de son Assemblée générale de 1999, vise à promouvoir la diversité linguistique et l’égalité en matière d’accès aux services vitaux dont l’éducation. La célébration de cette journée est une occasion pour l’Unesco de rappeler à la communauté internationale, notamment aux Etats, le rôle qui est le leur en vue de l’atteinte de cet objectif, clé de développement. A travers ce rappel, les Etats peuvent réajuster leurs ambitions en investissant des moyens et en développant des stratégies pour y parvenir.

De mon point de vue, le message de l’édition 2021 est une déclinaison de l’Odd 4 qui est libellé ainsi qu’il suit : « Veiller à ce que tous puissent suivre une éducation de qualité dans des conditions d’équité et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie ». Evidemment, il ne peut y avoir une véritable promotion de l’éducation si la communication entre les acteurs n’est pas efficace. A ce propos, je dirais que la première condition pour une communication efficace entre apprenant et enseignant est l’horizontalité. Si les deux ne peuvent pas échanger facilement au moyen d’une langue qu’ils partagent, il va de soi que l’enseignement-apprentissage va rencontrer des obstacles. Vous pouvez imaginer combien de temps les jeunes écoliers qui ne parlent que leurs langues patrimoniales prennent pour accéder aux contenus des enseignements qui leurs sont délivrés avec tous les corolaires liés à l’inaccessibilité, les échecs et l’abandon. Il n’y a donc pas d’égalité si enseignant et apprenant ne peuvent pas parler la même langue et c’est tout à fait normal que la circulation des savoirs et savoir-faire soit problématique.

Avons-nous tellement de langues maternelles au Bénin au point que cela rend difficile voire impossible le choix d’une (ou certaines) comme langue (s) officielle (s) ?

Nous n’avons pas plus de langues que les autres pays. C’est un discours profane qui consiste à gloser qu’il y a une multitude de langues qui entraverait le développement du Bénin. Après plusieurs années de réflexion et de travaux, les experts dont les linguistes ont déjà proposé les langues qui peuvent être insérées dans le système éducatif. Et le processus a finalement été mis en route à titre expérimental au cours de l’année 2013-2014. Dix langues à savoir fon, yoruba, dendi, aja, baatonum, ditamari, gun, gen, yom et fulfuldé ont été retenues pour servir de matière et support d’enseignement dans une trentaine d’écoles expérimentales réparties sur l’ensemble du territoire national.

Si je parle la langue française à mes enfants à la maison, y-a-t-il un mal à cela ?

Aucunement ! Seulement, vous n’aurez qu’à vous en prendre à vous-même si plus tard ces enfants ne connaissent rien de la culture de leur milieu de vie ou de leur pays. Vous êtes libre de le faire, mais cela ne garantit aucunement leur performance à l’école. On peut savoir beaucoup parler sans avoir les aptitudes et la personnalité d’un être construit.

Par quoi expliquer l’échec de la politique d’introduction (et de généralisation) des langues maternelles dans l’enseignement ?

C’est un problème de volonté politique. Parce que la problématique de la promotion des langues nationales à travers leur utilisation dans le système éducatif n’est pas un grand exercice de rhétorique encore moins un terrain de défoulement des illusionnistes. J’ai personnellement constaté que depuis plusieurs années, il y a plus de vendeurs d’illusion qui prennent le devant des choses que de spécialistes des questions de politique linguistique, de didactique des langues et de sociolinguistique ou encore de terminologues au cœur de ce système. Des gens remplissent les espaces avec de faux témoignages et de propos peu vérifiables oubliant qu’il s’agit d’une question de souverainement à défendre d’abord en première ligne par des spécialistes du domaine. C’est vous dire que la promotion des langues béninoises est une question pratique qui fait appel à l’objectivité et à un fonds de connaissance qu’on ne saurait ramasser auprès de tout venant. Curieusement, lorsque les gens sentent l’odeur de l’argent, ils deviennent frileux ; ils échafaudent des mécanismes de dilapidation qui n’arrangent aucunement l’initiative. Mieux, l’Etat n’a toujours pas pris conscience de ce que la langue est un domaine de souveraineté autant que la sécurité ou la monnaie. Du coup, on laisse l’initiative aux pourfendeurs des langues africaines de financer les initiatives. Mais pour quels résultats in fine ?

Nos langues maternelles sont-elles riches pour véhiculer la science ? Autrement, peut-on parler Fon sans dire ”mathématiques”, ”physiques”, ADN, etc.” ?

Toutes les langues naturelles sont à même de véhiculer le savoir qu’il soit scientifique, technologique, financier, économique, agricole, culturel, artistique ou autre. C’est une question de corpus, comme on le dit dans notre jargon. Il faut juste une bonne activité terminologique encadrée par un spécialiste de la terminologie qui comprenne bien la structure et le fonctionnement des langues en question qui mobilise autour de cette activité des praticiens des domaines concernés par la création de la métalangue ou de la terminologie qui sera éprouvée par des canaux appropriés après élaboration. Et on peut en faire pour autant de domaines que l’on veut. En cette matière, rien n’est impossible. Il faut mobiliser les moyens adéquats (humains, techniques, financiers) pour y arriver. Mais tant qu’on sera toujours hanté par la politique du ventre qui, malheureusement, conduit à des légèretés et à l’improvisation, on n’y parviendra pas.

Les Béninois maîtrisent-ils de plus en plus leurs langues maternelles ? Que pensez-vous de ceux qui ne peuvent s’exprimer sans recourir aux locutions ”or, donc,  ..” Enrichissement ou maladie ?

Tous les Béninois, a priori, parlent leurs langues maternelles, à l’exception de ceux qui jouent aux snobs en évacuant leurs cultures qu’il leur est difficile d’acquérir à un certain âge. Vous pouvez lire mon ouvrage intitulé ‘’La langue maternelle pour un développement durable pour vous en convaincre’’. Par ailleurs, l’insertion des locutions françaises ou des conjonctions de coordination montre à quel point ils ont laissé leurs langues « phagocytées » par la langue française. Car, c’est justement à ces niveaux qu’on apprécie qui a une bonne compétence dans sa langue ou pas. Mais j’avoue que ce sont de petites choses qu’on peut les aider à corriger rapidement. Ce n’est pas aussi alarmant que cela lorsque les personnes avec lesquelles ils sont en conversation les comprennent.

Clarification terminologique : langues maternelles, langues nationales, langues autochtones, langues indigènes…que retenir et que dire ?

Vous posez une question qui fait l’objet d’un grand cours en politique linguistique. Je n’aurai pas le temps de vous l’expliciter en si peu de mots. Mais retenez qu’une langue maternelle est la première langue de socialisation de tout être, la langue acquise naturellement auprès des parents ou au sein de la famille ou du milieu où l’enfant acquiert le langage. Cette langue, il faut le signaler, peut ne pas être la langue des parents mais la langue de l’aide de ménage ou la langue du ménage voisin si par exemple l’enfant passe plus de temps avec ces derniers. Une langue est dite nationale au regard de certains facteurs dont la démographie (nombre de locuteurs) et la géographie (l’étendue occupée) sur le territoire où elle est parlée. Mais dans le cas du Bénin, les langues nationales sont des langues ethniques ou langues des nationalités, parlées par des communautés linguistiques occupant des localités données. Nous ne sommes pas dans le cas du Sénégal par exemple où le wolof est véritablement langue nationale ou de la Centrafrique où le sango est langue nationale au sens premier du terme ou du Nigeria où le yoruba, le igbo et le hausa sont des langues nationales. Les langues autochtones sont des langues parlées par des communautés d’origine d’un territoire donné. La dénomination « langue indigène » est péjorative ou à défaut forgée sur le modèle anglais « indigenious languages » pour désigner « les langues nationales » ou « langues autochtones ».

Dans un post sur votre page Facebook on lit cette phrase : « Comprenez que certaines personnes n’ont pas intérêt à ce que l’une des premières langues reconnues dans le système d’écriture au Dahomey garde sa position. » Qui sont-elles, ces personnes et pourquoi cette attitude de leur part ?

Les vendeurs d’illusion qui, en face d’un objet blanc, sont capables de dire que c’est du noir. En fait, au Bénin, on connaît les langues qui ont un potentiel assez fort de fait des activités auxquelles elles servent dans plusieurs domaines, du fait de leur histoire et de leur position géographique, etc. Imaginez une langue qui sert à l’écriture depuis 1870 et que l’on dise qu’elle n’est pas langue de post-alphabétisation ! Or, on sait bien que pour être désignée langue de post-alphabétisation, les néo-alphabètes (les personnes nouvellement alphabétisées) doivent disposer dans leur langue des documents qu’elles peuvent lire pour consolider leurs acquis et les pérenniser. C’est donc une malhonnêteté intellectuelle et le sabotage qui amènent des gens à faire de fausses déclarations juste pour écarter les décideurs de voir la réalité. Je n’en dirai pas plus pour le moment puisque les preuves vont se révéler d’elles-mêmes.

Certains disent que par exemple le Fon n’acceptera pas que le ditammari soit choisi comme langue officielle et vice-versa. La question des langues autochtones est-elle aussi une guerre d’ethnies ?

Je ne sais pas d’où vous sortez cela et qui sont ces personnes qui le disent. Ce qui est sûr, pour nous on ne choisit pas une langue officielle dans le vide. Je suis enseignant de politique linguistique et je puis vous dire, sans détails, que le chemin est long pour qu’une langue devienne langue officielle. Laissez donc les ragots à ceux qui s’y plaisent.

Votre mot de la fin

S’il est un message que je dois lancer à l’issue de cet entretien, je dirais ceci « Prenons le temps de faire vivre nos langues plutôt que de perdre du temps à parler de nos langues ». Je le dis pour cause. Je suis linguiste, certes, mais j’écris aussi dans ma langue et je parle couramment ma langue qui m’a d’ailleurs servi de langue de travail dix-sept années durant à l’Office de Radiodiffusion et Télévision du Bénin et j’ai aussi eu le bonheur de remporter des prix de meilleur écrivain dans ma langue. La vie des langues n’est pas dans le grand discours profane mais dans l’action intelligente. Je vous remercie.

Merci Professeur.

 

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